Les travailleurs indiens ont besoin d’un programme socialiste révolutionnaire pour combattre la dévastation sociale et la réaction politique

Par Deepal Jayesekera et Keith Jones
9 janvier 2019

Des dizaines de millions de travailleurs et de jeunes participeront à la grève générale de 48 heures de ce mardi et de ce mercredi contre les politiques économiques socialement destructrices et « pro-investisseurs » du gouvernement dirigé par le BJP, c’est-à-dire contre l’austérité sauvage, la privatisation, la promotion des emplois précaires, la destruction des normes environnementales et de sécurité au travail, les réductions fiscales importantes pour les grandes entreprises et les riches, et les lourdes augmentations des impôts des travailleurs et des pauvres des campagnes.

Le World Socialist Web Site se réjouit que les travailleurs soient prêts à faire des sacrifices financiers et à risquer des représailles, voire des licenciements, pour combattre le gouvernement du BJP.

Anil et Mukesh Ambani, Gautam Adani et d’autres oligarques milliardaires ont propulsé Narendra Modi et son BJP hindouiste suprémaciste au pouvoir pour intensifier la guerre de classe contre la classe ouvrière et poursuivre plus agressivement les grandes ambitions de la bourgeoisie indienne. Et c’est exactement ce qu’ils ont fait. Le gouvernement du BJP, au pouvoir depuis quatre ans et demi, a alimenté la réaction collective, renforcé l’appareil répressif de l’État (y compris en arrogeant le droit d’espionner toutes les communications et données électroniques), a considérablement élargi l’alliance militaire et stratégique de l’Inde avec l’impérialisme américain, et accéléré la poussée des classes dirigeantes pour que l’Inde soit le premier paradis du travail à bas salaires du capitalisme mondial.

Mais les travailleurs doivent se méfier.

La grève de protestation des 8 et 9 janvier est dirigée politiquement par des syndicats et des partis politiques qui font partie intégrante de l’establishment indien et qui jouent un rôle central dans la mise en œuvre et la répression de l’opposition au programme libéral « pro-marché » de l’élite capitaliste indienne depuis plus de 25 ans.

C’est vrai non seulement pour le Congrès national des syndicats indiens (INTUC), qui est un complément du Parti du Congrès des grandes entreprises, mais aussi pour le Front progressiste travailliste (LPF), l’aile syndicale de la DMK, un allié clé du Congrès et un des deux principaux partis de la bourgeoisie tamoule. Il en va de même pour les partis parlementaires staliniens jumeaux, le Parti communiste de l’Inde (marxiste) ou CPM, et le Parti communiste de l’Inde (CPI), et de leurs affiliés syndicaux respectifs, le Centre of Indian Trade Unions (CITU) et le All India Trade Union Congress (AITUC).

Lorsque les staliniens et les différentes centrales syndicales promeuvent l’action des 8 et 9 janvier comme une « grève générale », ils s’engagent dans une tromperie politique cynique.

La grève générale sera à jamais associée aux efforts révolutionnaires de la classe ouvrière russe au début du siècle dernier qui, par le développement du mouvement ouvrier socialiste, ont conduit à l’émergence de la classe ouvrière en tant que force politique indépendante et ont culminé, sous la direction du Parti bolchevique de Lénine et Trotsky, par la conquête du pouvoir des travailleurs.

Mais loin de lutter pour la mobilisation politique indépendante de la classe ouvrière, les staliniens et les appareils syndicaux cherchent à l’étouffer.

Leur but est d’utiliser la grève de protestation de deux jours pour contenir l’opposition de plus en plus combative de la classe ouvrière et des ruraux pauvres et de la détourner derrière les efforts d’une partie de l’élite dirigeante indienne pour porter au pouvoir un autre gouvernement de droite après les élections législatives d’avril-mai.

Pour les staliniens, la grève est entièrement subordonnée aux élections de 2019, ou ce que le CPM appelle « la grande bataille » à venir, et à leurs efforts pour rassembler les voix afin d’élire « un gouvernement laïc alternatif ». Il s’agit de mettre au pouvoir à New Delhi un gouvernement de grandes entreprises, sans le BJP.

Un tel gouvernement s’apparenterait à la succession de gouvernements « laïques », pour la plupart dirigés par le Parti du Congrès, que le CPM et son Front de gauche ont contribué à soutenir au parlement entre 1989 et 2008, et qui ont toujours mis en œuvre l’agenda social incendiaire et néolibéral de la bourgeoisie, tout en nouant avec Washington des liens plus étroits.

Pourtant, aujourd’hui, dix ans après la crise financière de 2008, le capitalisme mondial est en proie à une crise systémique. Par conséquent, le prochain gouvernement devra appliquer encore plus impitoyablement le programme du capital indien et mondial. Quelle que soit sa composition, qu’il soit formé par le BJP ou par une coalition « laïque » soutenue par les staliniens et basée soit sur le Congrès, soit sur un « troisième front » de partis régionaux et de castes, le prochain gouvernement sera chargé d’intensifier considérablement l’exploitation des travailleurs de l’Inde, afin d’attirer les investissements étrangers et de conquérir les marchés étrangers.

Le Congrès récolte déjà les dividendes des efforts des staliniens pour le promouvoir, le parti traditionnel de gouvernement de la bourgeoisie, en tant qu’allié clé des travailleurs dans la lutte contre le BJP. Le président de l’INTUC et ancien législateur du Congrès, G. Sanjeeva Reddy, utilise sans vergogne la « grève générale » pour présenter le président du Congrès Rahul Gandhi comme un « ami » de la classe ouvrière et futur chef d’un « gouvernement progressiste ».

La raison pour laquelle le CPM et les syndicats refusent de défendre les travailleurs piégés de Maruti Suzuki

L’attitude réelle des staliniens et de tous les syndicats à l’égard de la lutte des classes est illustrée par leur refus de mentionner, et encore moins d’exiger la libération immédiate et inconditionnelle des 13 travailleurs de l’automobile de Maruti Suzuki qui ont été emprisonnés à vie sur des accusations de meurtre fabriquées de toutes pièces. Le seul « crime » que ces travailleurs ont commis était d’avoir contesté les conditions de travail dans les ateliers de misère qui prévalent dans les nouvelles industries manufacturières de l’Inde qui sont reliées entre elles à l’échelle mondiale. Pourtant, les staliniens les traitent comme les parias de l’Inde du Sud du XIXᵉ siècle, alors même que les employeurs menacent régulièrement les travailleurs de « faire une Maruti Suzuki » pour étouffer l’opposition.

Les staliniens évitent les travailleurs de Maruti Suzuki parce qu’ils craignent leur exemple combatif, et surtout parce qu’ils reconnaissent qu’une campagne liant la défense des travailleurs de Maruti Suzuki à la lutte contre les salaires de misère et l’emploi précaire ferait sauter leur alliance avec le Parti du Congrès et leurs relations intimes et corporatistes avec les grandes entreprises.

Il est urgent que la classe ouvrière dresse un bilan critique du rôle des partis et des syndicats staliniens et adopte une stratégie entièrement nouvelle – une stratégie basée sur la mobilisation politique indépendante de la classe ouvrière contre toutes les factions de la bourgeoisie et sur cette base le rassemblement des masses rurales et de tous les opprimés dans la lutte pour un gouvernement ouvrier et paysan et la réorganisation socialiste de la société.

Comme ils l’ont fait au cours des trois dernières décennies, les staliniens soulignent les crimes du BJP et de ses alliés de droite hindous, non pas pour accuser le capitalisme indien et alerter la classe ouvrière de l’adhésion de la classe dirigeante à la réaction et de la malignité de la démocratie indienne, mais plutôt comme une justification bidon pour leur soumission systématique au Congrès et une foule de partis régionaux et de caste de droite.

À l’approche des élections de 2019, les staliniens clament que les travailleurs doivent « sauver la démocratie » et « sauver la constitution » en soutenant l’établissement d’un gouvernement non-BJP capitaliste.

Il ne fait aucun doute que le BJP est un ennemi ignoble des travailleurs. Mais l’affirmation selon laquelle les travailleurs indiens peuvent vaincre la réaction et défendre les droits démocratiques en s’accrochant à la queue des partis de la bourgeoisie et en plaçant leur confiance dans les institutions « démocratiques » en putréfaction des institutions d’État indiennes qui répriment régulièrement violemment les luttes ouvrières et qui ont conspiré dans la commission et la dissimulation d’une atrocité communautaire après l’autre – est un monstrueux mensonge.

En effet, si la droite hindoue a pu devenir une telle menace, c’est grâce aux politiques criminelles menées par les staliniens. Leur répression systématique de la lutte de classe, leur mise en œuvre de ce qu’ils concèdent eux-mêmes sont des politiques « pro-investisseurs » dans les États, comme le Bengale occidental, où ils ont été au pouvoir, et leur subordination de la classe ouvrière au Congrès et aux autres partis bourgeois au nom de l’opposition de la droite hindoue, ont fertilisé le terrain sur lequel la réaction pourrait croître.

À cause du fait que la classe ouvrière est empêchée d’avancer sa propre solution socialiste à la crise sociale, le BJP a pu exploiter de manière démagogique la colère populaire face à l’effet ruineux de politique néolibérale menée par les différents gouvernements « laïques » soutenus par la staliniens.

La crise capitaliste et l’effondrement de la démocratie bourgeoise

Le gouvernement Modi est l’expression indienne d’un phénomène mondial. Le capitalisme mondial, embourbé dans sa crise la plus grave depuis les années 1930, vomit la réaction. Menées par les États-Unis, les puissances impérialistes se réarment rapidement. Partout, l’élite dirigeante se précipite vers la droite, alimentant les divisions nationales-ethniques et communales, et se tourne vers des formes autoritaires de gouvernement.

Non seulement le fascisant Trump, mais aussi la Lega d’extrême droite en Italie, l’opposition officielle néonazie l’AfD au parlement allemand et le président brésilien d’extrême droite et pro-militaire, Jair Bolsonaro, répudient les normes démocratiques bourgeoises. Il en va de même pour les prétendus partisans du libéralisme politique.

Aux États-Unis, le Parti démocrate mène une campagne de censure de l’Internet afin d’empêcher la diffusion d’opinions oppositionnelles, notamment anti-guerre et socialistes. Et les démocrates conspirent avec les services de renseignements militaires pour faire destituer Trump par les méthodes d’un coup d’État de palais, parce qu’ils veulent que Washington mène une politique plus belligérante contre la Russie. Le président français Emanuel Macron a normalisé les pouvoirs « d’urgence » « antiterroristes », puis les a utilisés pour faire passer des attaques massives contre les droits sociaux des travailleurs.

La seule stratégie viable pour défendre les droits démocratiques et vaincre la réaction doit être basée sur la lutte de classe internationale et la mobilisation politique de la classe ouvrière contre l’ordre social capitaliste décrépit.

En 2018, la classe ouvrière a commencé à briser les obstacles à la lutte érigés par les homologues internationaux du CPM et les de l’INTUC, les syndicats pro-capitalistes et les partis sociaux-démocrates, et de pseudo-gauche comme Syriza en Grèce. Le mouvement des gilets jaunes en France illustre cette recrudescence mondiale contre l’austérité capitaliste et les inégalités sociales, et le fait que l’opposition de la classe ouvrière se développe en dehors des, et de plus en plus ouvertement en opposition aux, partis « de gauche » et les syndicats de l’establishment.

Pour faire valoir leurs intérêts de classe, les travailleurs en Inde ont besoin de nouvelles organisations de lutte, complètement indépendantes des partis staliniens et des appareils syndicaux et sous leur propre contrôle. Les travailleurs indiens devraient suivre l’exemple des travailleurs des plantations de thé d’Abbotsleigh au Sri Lanka qui, en réponse à l’application par les syndicats des attaques des employeurs, ont mis sur pied un comité d’action pour poursuivre la lutte pour leurs droits fondamentaux.

Avant tout, la classe ouvrière a besoin d’un parti révolutionnaire pour mener la lutte pour le pouvoir ouvrier et coordonner ses luttes à l’échelle mondiale. Ce parti est la Quatrième Internationale et ses sections nationales, y compris en Asie du Sud, le Parti socialiste pour l’égalité (Sri Lanka).

Fondée par Léon Trotsky en 1938, la Quatrième Internationale a défendu et développé le programme du socialisme international contre l’impérialisme et toutes ses agences, surtout la bureaucratie stalinienne soviétique – les mentors politiques du CPM et du CPI – qui ont trahi la Révolution russe de 1917 sous la bannière nationaliste du « socialisme dans un seul pays » et ont finalement restauré le capitalisme en ex URSS. Dirigé depuis 1953 par le Comité international de la Quatrième Internationale (CIQI), il incarne toutes les leçons stratégiques des luttes de la classe ouvrière internationale, y compris ses victoires et ses défaites au cours du siècle dernier et des deux premières décennies du XXIᵉ.

Travailleurs et jeunes : opposez-vous aux inégalités sociales, à la réaction capitaliste et à la guerre. Reprenez la lutte pour le socialisme international. Construisez la section indienne du CIQI.

(Article paru en anglais le 8 janvier 2019)