À la veille d’une grève, le syndicat abandonne les revendications des enseignants de Los Angeles contre la privatisation de l’éducation

Par Jerry White
10 janvier 2019

Trois jours seulement avant que plus de 33.000 enseignants de Los Angeles s’apprêtent à se lancer dans la plus récente lutte des enseignants américains contre l’assaut sur l’éducation publique, le syndicat United Teachers Los Angeles (UTLA) a annoncé qu’il abandonnait six revendications majeures des enseignants, notamment l’arrêt de l’expansion des écoles à charte et la fin des tests standardisés illimités et autres programmes soutenus par le monde des affaires pour privatiser les établissements d’enseignement publics.

Le président de l’UTLA, Alex Caputo-Pearl, en a fait l’annonce lors d’une conférence de presse lundi après-midi après avoir rencontré des représentants du district scolaire unifié de Los Angeles, le Los Angeles Unified School District (LAUSD). Il a également déclaré que son syndicat serait prêt à retarder le déclenchement d’une grève si un tribunal se prononçait en faveur du district qui a intenté une action en justice en prétendant faussement ne pas avoir reçu de préavis de grève suffisamment tôt. Après s’être présenté devant les tribunaux mardi, l’UTLA devait reprendre les négociations mercredi afin d’éviter une grève, a déclaré Caputo-Pearl.

Cherchant à justifier la capitulation du syndicat, le président de l’UTLA a déclaré que son syndicat ne voulait pas être impliqué dans une bataille judiciaire coûteuse sur des enjeux pouvant être légalement négociés dans les limites du droit du travail de l’État. «Nous avons retiré six propositions parce que nous ne voulons pas être la proie des manœuvres juridiques d’Austin Beutner (le surintendant du district) qui a engagé un groupe d’avocats à prix élevé pour nous dire que nous ne pouvons pas négocier sur ces enjeux. Nous les avons donc retirés.»

Affirmant que «nous sommes limités sur ce que nous pouvons légalement négocier», Caputo-Pearl a déclaré que le syndicat avait laissé tomber des enjeux «comme la croissance non réglementée des écoles à chartes, les 600 millions de dollars drainés des écoles publiques du district et la transparence de base. Nous venons de faire jeter en prison le chef de Celerity Charter parce qu’il s’est octroyé un demi-million de dollars en salaire et en actifs. Et nous savons que beaucoup d’écoles à charte ne servent pas les élèves en éducation spéciale au même niveau.»

«Tous ces enjeux sont certes essentiels pour l’avenir de l’éducation publique à Los Angeles, a-t-il admis, mais nous devrons les traiter en dehors des négociations.»

Le président de l’UTLA a déclaré qu’il espérait que le Conseil des relations avec les employés du secteur public, dirigé par le Parti démocrate, permettrait au syndicat d’incorporer ces enjeux dans les négociations, ajoutant: «Nous sommes très heureux que Tony Thurmond (le nouveau surintendant de l’éducation publique nouvellement élu) ait dit qu’il était temps de faire une pause sur la croissance des écoles à charte et que (le gouverneur) Gavin Newsom fasse des déclarations allant dans le même sens.»

Les enseignants ne doivent pas se laisser imposer des limites par ce que les tribunaux contrôlés par le monde des affaires et les politiciens comme Newsom considèrent comme des enjeux de négociation «légaux». La classe ouvrière n’a jamais obtenu aucun droit fondamental, y compris le droit à l’éducation publique, par des manœuvres juridiques. Les gains sociaux des travailleurs n’ont été gagnés que par la lutte de masse, bien souvent en violation des lois réactionnaires. Il convient de noter que toutes les grèves menées par les enseignants l’an dernier – en Virginie-Occidentale, en Oklahoma, en Arizona et dans d’autres États – ont été menées en violation de lois antigrève.

Nous lançons cet avertissement aux enseignants de Los Angeles: l’abandon par l’UTLA de leurs demandes les plus cruciales en matière de destruction de l’éducation publique est un signal que le syndicat s’apprête à les trahir! Cette reddition a lieu face aux actions arrogantes et provocatrices du surintendant du district scolaire unifié du LAUSD Austin Beutner, qui a l’appui de l’establishment du Parti démocrate qui contrôle tous les niveaux de gouvernement à Los Angeles et en Californie.

Beutner a refusé de bouger d’un pouce dans les négociations de lundi et a plutôt pris la capitulation du syndicat comme un feu vert pour doubler sa mise. Il demande maintenant que le district soit autorisé à augmenter l’effectif des classes jusqu’à 39 élèves au primaire et 46 élèves au secondaire, et même encore plus si d’autres critères sont respectés. Beutner s’est aussi fermement opposé aux demandes des enseignants d’embaucher de nouveaux bibliothécaires, personnel infirmier et autres pour remédier à la surpopulation dans les salles de classe et à la pénurie chronique en personnel de soutien. Le district propose plutôt l’ajout d’un seul nouveau membre du personnel par école, et pour éviter d’embaucher du nouveau personnel, il propose même que celui-ci puisse venir du personnel enseignant ou de soutien actuel muté d’autres écoles.

Pour ce qui est des salaires, le district insiste toujours pour que sa proposition d’une augmentation salariale dérisoire de 3% pour chacune des deux prochaines années soit assujettie à la condition que des réductions de prestations de soins de santé soient imposées aux nouveaux enseignants.

Soutenu par de puissants intérêts corporatifs, dont le milliardaire Eli Broad, qui milite pour la privatisation des écoles aux États-Unis, Beutner est un multimillionnaire, ancien banquier spécialiste des services d’investissements, et semble déterminé à provoquer une grève. Ayant bien évalué ce que valent l’UTLA et autres syndicats nationaux d’enseignants, il compte sur leur capitulation pour porter un coup décisif aux enseignants de Los Angeles. Une telle défaite, dans le deuxième plus grand district scolaire du pays, créerait un précédent pour accélérer la campagne de privatisation des écoles publiques à travers le pays.

Les responsables du district se préparent en prévision d’une grève depuis des mois. Alors que des rapports initiaux indiquaient que le district avait embauché 400 remplaçants comme briseurs de grève, le téléjournal local de la chaine NBC a rapporté que le district avait en fait conclu des contrats avec plusieurs agences, dont Charter Substitute Teacher Network et Maxim Healthcare Service, pour retenir les services de plus de 4400 enseignants substituts. Un nouveau logiciel serait également prêt pour coordonner les efforts des briseurs de grève, rapportait lundi le Wall Street Journal.

Lundi, on a ordonné aux enseignants d’envoyer aux parents une lettre écrite par Beutner décrivant les positions du district scolaire. Auparavant, les enseignants ont été intimés de n’avoir aucune discussion que ce soit avec les parents au sujet du différend en cours. Beutner a également envoyé une lettre avertissant les parents des mesures disciplinaires auxquelles leurs enfants seraient confrontés s’ils ne se présentaient pas à l’école.

Face à ces provocations, l’UTLA a clairement fait savoir qu’elle ne fera pas appel aux enseignants des 244 écoles à charte actuelles, dont 1000 sont membres du syndicat, pour qu’ils se joignent à la grève. Les autres syndicats, dont le Service Employees International Union, ont demandé à leurs membres du personnel de soutien, chauffeurs d’autobus scolaires, aides de cafétéria et autres de continuer à travailler.

Si les enseignants veulent faire reculer l’assaut bipartite contre l’éducation publique, ils doivent mener une lutte gigantesque en étendant la grève aux autres districts, notamment Oakland. Les enseignants doivent également rejeter toute tentative de leurs syndicats qui veulent détourner leur lutte pour privilégier plutôt des manœuvres futiles avec les démocrates.

Des comités de base doivent être organisés d’urgence dans chaque école et chaque communauté pour retirer la conduite de la lutte des mains de l’UTLA, de la National Education Association (NEA), de l’American Federation of Teachers (AFT) et des autres syndicats. Les puissantes grèves d’enseignants menées en Virginie-Occidentale et dans les autres États en 2018 n’ont pas été déclenchées par les appareils syndicaux, mais bien par les membres de la base en opposition à leurs syndicats. Malheureusement, ces enseignants n’avaient pas d’organisations indépendantes prêtes à prolonger le mouvement de grève, et les appareils syndicaux de la NEA et de l’AFT ont pu reprendre le contrôle de la situation et imposer des concessions.

La conspiration nationale contre l’éducation publique est maintenant centrée sur Los Angeles. Parallèlement, l’opinion publique soutient massivement la lutte pour défendre le droit à une éducation de haute qualité. Pour aller de l’avant, les enseignants de Los Angeles doivent tendre la main aux enseignants de tout l’État, des États-Unis et de l’étranger, et mobiliser les couches les plus vastes de la classe ouvrière dans une contre-offensive contre les partis bourgeois et les oligarques financiers et des grandes sociétés que ces derniers défendent.

(Article paru en anglais le 8 janvier 2019)