Au Venezuela, Maduro a prêté serment pour un second mandat dans un contexte d’agitation sociale croissante et de menaces d’intervention

Par Bill Van Auken
12 janvier 2019

Le président Nicolas Maduro a prêté serment jeudi matin pour un deuxième mandat de six ans dans un contexte de troubles civils grandissant au Venezuela et d’une volonté concertée des États-Unis, de l’Union européenne et des gouvernements de droite de l’Amérique latine pour le chasser du pouvoir.

Maduro a prêté serment devant la Cour suprême du Venezuela et non, comme il est de coutume, au Congrès, qui est contrôlé par son opposition politique de droite, et qui, avec le soutien de l’étranger, se présente comme le gouvernement en attente.

La cérémonie de jeudi a été boycottée par les États-Unis et l’Union européenne, ainsi que par la plupart des gouvernements d’Amérique latine. Étaient présents le président cubain Miguel Diaz-Canel, Evo Morales de Bolivie, Sanchez Ceren du Salvador et Daniel Ortega du Nicaragua. Étaient également présents des représentants de la Russie, de la Chine et de la Turquie, ainsi qu’un représentant de l’ambassade du Mexique.

Le secrétaire d’État américain Mike Pompeo a publié un tweet dénonçant l’investiture de Maduro, tout en lançant un appel à peine voilé en faveur d’un coup d’État militaire au Venezuela :

« Les États-Unis condamnent l’usurpation illégitime du pouvoir par #Maduro et exhortent ceux qui soutiennent le régime vénézuélien, y compris les forces de sécurité jurées de soutenir la constitution, à cesser de permettre la répression et la corruption. Le moment est venu pour un retour à la démocratie au Venezuela. »

Pompeo a publié le tweet depuis le Caire, où il a prononcé un discours qui consistait à défendre à outrance l’intervention impérialiste américaine et à louer le dictateur égyptien Abdel Fattah El-Sisi, qui avait pris le pouvoir lors d’un coup sanglant de 2013 massacrant quelque 1600 partisans du président déchu, Mohamed Mursi, et ensuite la rafle et l’emprisonnement d’au moins 60 000 personnes pour des raisons politiques. Washington n’a aucun problème avec la légitimité du régime de Sisi, ni avec celle des autres membres de son axe anti-iranien dans le monde arabe, un ramassis de monarchies dictatoriales auxquelles Pompeo rend visite.

La semaine dernière, le « groupe de Lima », composé des gouvernements de 13 pays d’Amérique latine et du Canada, a voté une résolution exigeant que Maduro renonce à son deuxième mandat et cède le pouvoir au Congrès, contrôlé par l’opposition. Le Mexique a émis l’unique voix dissidente, qui a mis en garde contre « les conséquences pour les Vénézuéliens de mesures visant à s’immiscer dans [leurs] affaires intérieures ».

Bien que les États-Unis ne fassent pas partie du groupe de Lima, une liaison vidéo a été établie pour permettre la participation de Pompeo, ancien directeur de la CIA qui est responsable de nombreux coups d’État et dictatures de droite en Amérique latine.

Dans la période qui a précédé la session du groupe de Lima, Pompeo a organisé un voyage de trois jours en Amérique latine pour rencontrer Jair Bolsonaro, l’ancien capitaine militaire fascisant nouvellement inauguré, qui a assumé la présidence du Brésil, et le président de droite de la Colombie, Ivan Duque pour des discussions qui auraient impliqué des perspectives de changement de régime au Venezuela.

Peu de temps après la cérémonie à la Cour suprême de Caracas, l’Organisation des États américains (OEA) s’est réunie en session extraordinaire et a voté pour une résolution visant à ne pas « reconnaître la légitimité » du second mandat de Maduro. Elle a appelé à la convocation de nouvelles élections sous supervision internationale. La mesure a été adoptée grâce aux 19 voix de soutien, juste une de plus que le minimum requis pour approbation.

La prétention de Maduro à un second mandat est fondée sur une élection de mai 2018 qui exprimait l’hostilité populaire largement répandue et le dégoût de la population à l’égard de l’ensemble de l’establishment politique du Venezuela. L’élection a été marquée par le taux d’abstention le plus élevé jamais enregistré et un boycott de la majorité de l’opposition de droite sachant qu’elle ne pouvait compter sur le soutien nécessaire au sein de la population pour remporter des élections. Maduro a remporté trois fois le nombre de suffrages exprimés pour son rival le plus proche, mais cela ne représentait que 28 pour cent des électeurs inscrits du Venezuela.

Bien entendu, le gouvernement Trump, qui dénonce l’élection du président vénézuélien comme illégitime, est arrivé au pouvoir avec moins de voix que la candidate démocrate à la présidence Hillary Clinton et avec le soutien de seulement 26 pour cent des électeurs américains inscrits.

Maduro remporta son premier mandat de justesse en 2013 lors d’une élection organisée un mois après le décès de son prédécesseur, Hugo Chavez, qui avait lui-même pris ses fonctions en 1998. Avant de mourir d’un cancer, Chavez avait désigné Maduro comme son successeur afin de poursuivre sa prétendue « révolution bolivarienne » et son « socialisme du XXIᵉ siècle », qui consistait en une série de programmes d’aide sociale assez modestes et financés par la hausse des prix du pétrole, tout en garantissant les profits sans précédent des capitaux financiers nationaux et étrangers et supervisant un ordre social où la part du revenu national revenant aux employeurs a quand même augmenté par rapport à celle des travailleurs. Cela n’avait rien à voir, malgré les affirmations de ses partisans parmi la pseudo-gauche, avec le socialisme.

Au lieu de cela, les gouvernements Chavez et Maduro ont réussi à mettre en place une nouvelle couche de la classe dirigeante, la boliburgesia, qui comprenaient des éléments de l’armée – le principal pilier du gouvernement – des représentants de l’État, des bureaucrates syndicales, des banquiers et des dirigeants d’entreprises, qui se sont enrichis de la spéculation financière et de leurs relations avec l’Etat, détournant de vastes quantités de revenus pétroliers du pays.

Avec l’effondrement des prix du pétrole et des produits de base en 2014, l’économie du pays, plus dépendante de ses exportations de pétrole que jamais, a entamé une spirale à la baisse.

Le Fonds monétaire international prévoit que l’économie du Venezuela se contractera de 5 pour cent l’année prochaine, avec une inflation incroyable atteignant 10 millions pour cent. L’année dernière, les exportations de pétrole ont chuté de 33 pour cent par rapport à 2017, tandis que les raffineries vénézuéliennes fonctionneraient à un tiers de leur capacité.

Le gouvernement Maduro a agi pour imposer tout le fardeau de cette crise profonde sur le dos de la classe ouvrière vénézuélienne. Il a mis en place un programme d’ajustement en août dernier consistant à réduire drastiquement les salaires réels et les avantages sociaux des travailleurs, tout en accordant des allégements fiscaux aux capitalistes vénézuéliens et entreprises multinationales. Les programmes existant d’aide sociale étaient en grande partie éliminés.

Parallèlement, le gouvernement Maduro s’est efforcé d’ouvrir l’accès de l’exploitation de pétrole et de minéraux aux transnationales étrangères et a fidèlement honoré les paiements aux banquiers internationaux au titre de l’énorme dette extérieure du Venezuela. Selon une estimation, les paiements au titre du service de la dette représentent jusqu’à 75 pour cent des recettes des exportations, soit la plus grande part du monde.

La valeur du salaire minimum mensuel a été réduite à moins de 10 dollars US, tandis que des licenciements et des fermetures d’usines se généralisent. Soixante-quatre pour cent de la population vit dans des conditions d’extrême pauvreté. Quelque 2,6 millions de Vénézuéliens ont émigré à cause de la crise économique.

Dans le pays, il y a eu un nombre croissant de grèves et de manifestations, dirigées non par les partis de droite, dont les activités ont été mises en avant par les médias capitalistes mondiaux en 2017, mais par les travailleurs et les pauvres. Ces mouvements sociaux se sont heurtés à la répression d’un gouvernement qui défend avec fermeté la propriété privée.

L’objectif de Washington et de ses alliés n’est pas de soulager les conditions désespérées auxquelles sont confrontées les masses de travailleurs au Venezuela, mais de les approfondir par l’imposition de sanctions économiques de plus en plus draconiennes visant à déstabiliser et renverser le gouvernement.

Et, malgré tous les appels lancés par les puissances impérialistes et les gouvernements capitalistes de droite en Amérique latine au sujet de la « démocratie » et de la « légitimité », leur objectif est de transférer le pouvoir à une couche de droite qui ne dispose d’aucun soutien important à l’intérieur du pays.

Les objectifs de Washington en matière de changement de régime sont liés à la volonté des conglomérats énergétiques américains de réaffirmer leur ancienne hégémonie incontestée sur le pétrole du Venezuela, la plus grande réserve prouvée au monde, ainsi qu’à la stratégie d’opposition mondiale du Pentagone avec les « puissances révisionnistes », la Chine et la Russie, qui ont établi des liens économiques et politiques avec Caracas.

Le principal moyen d’atteindre ces objectifs est la force militaire. Trump lui-même a déclaré que l’option militaire restait « sur la table » en ce qui concerne le Venezuela et a demandé à plusieurs reprises à ses conseillers ainsi qu’aux chefs d’État latino-américains leur avis sur la faisabilité d’une intervention militaire visant à renverser le gouvernement vénézuélien.

Entre-temps, de hauts responsables américains ont appelé à maintes reprises l’armée vénézuélienne, qui détient l’équilibre du pouvoir au sein du gouvernement Maduro – ainsi que le contrôle de ses agences les plus lucratives – à intervenir.

L’année dernière, l’ancien secrétaire d’État américain Rex Tillerson a déclaré : « Dans l’histoire du Venezuela et des pays d’Amérique du Sud, il est fréquent que l’armée soit l’agent du changement lorsque la situation est si grave et que les dirigeants ne peuvent plus servir les citoyens. » Le sénateur républicain Marco Rubio de Floride, qui dirige en grande partie la politique américaine envers l’Amérique latine sous l’administration Trump, a évoqué le même thème sur Twitter :« Le monde soutiendrait les forces armées du #Venezuela si elles décidaient de protéger la population et de restaurer la démocratie en supprimant un dictateur. »

Le tweet de Pompeo jeudi faisant appel aux forces de sécurité vénézuéliennes fait partie d’une campagne plus vaste et coordonnée.

Le 5 décembre, à l’approche de l’inauguration de Bolsonaro au Brésil, son vice-président, le général Hamilton Mourão, a déclaré à un auditoire de dirigeants d’entreprise qu’il ne doutait pas que Maduro serait renversé par l’armée vénézuélienne. « Il y aura un coup d’État au Venezuela », a-t-il déclaré, « et les Nations Unies devront intervenir avec une force de paix […] et le rôle du Brésil sera de diriger cette force de paix ».

Entre temps, le nouveau président de l’Assemblée nationale du Venezuela, Juan Guaido de Voluntad Popular (volonté populaire), un parti d’extrême droite qui a reçu des dizaines de millions de dollars de financement de l’USAID et du National Endowment for Democracy américain, a déclaré au congrès que le second mandat « illégitime » de Maduro avait interféré avec la « chaîne de commandement » des forces armées et avait appelé directement les militaires à « rétablir la démocratie ».

Une telle résolution de la crise au Venezuela ne sera poursuivie que par le biais d’une intensification massive des effusions de sang et de la répression contre la classe ouvrière vénézuélienne.

La tâche de régler des comptes avec Maduro et les éléments militaires et capitalistes corrompus qu’il représente, revient aux travailleurs vénézuéliens, et non de la CIA et du Pentagone. Les menaces d’intervention militaire et de violence contre-révolutionnaire au Venezuela ne peuvent être écartées que par la mobilisation de la classe ouvrière indépendamment du gouvernement et de l’opposition de droite, ainsi que de leurs affiliés syndicaux respectifs, dans une lutte politique visant à mettre fin au capitalisme dans le cadre d’une révolution socialiste à travers les Amériques et au niveau international.

(Article paru en anglais le 11 janvier 2019)