Les travailleurs demandent l’élection de comités

Les constructeurs automobiles inquiets, les pièces détachées manquent en Amérique du Nord et la grève à Matamoros au Mexique s’amplifie

Par Andrea Lobo and Alex González
21 janvier 2019

La grève de masse des travailleurs des maquiladora à Matamoros, au Mexique, le long de la frontière américano-mexicaine, a achevé sa première semaine et continue de prendre de l’ampleur et d’aggraver ses conséquences économiques.

Vendredi, le WSWS Autoworker Newsletter (bulletin d’information des travailleurs de l’automobile) a reçu des informations de travailleurs américains et canadiens affirmant que leurs usines sont à court de pièces, signe que les travailleurs de Matamoros ont un effet puissant sur l’ensemble du secteur automobile.

Cristopher, un ouvrier de l’usine d’assemblage Ford de Flat Rock, dans le Michigan, a annoncé que l’usine s’était arrêtée jeudi et qu’une semaine de chômage technique a été déplacée à la semaine prochaine, probablement en raison de pénuries de pièces provenant du Mexique. Un autre employé d’une usine qui alimente l’usine d’assemblage de GM à Oshawa, au Canada, a indiqué au WSWS que les pièces d’Autoliv, dont l’usine de Matamoros était en grève depuis samedi, manquaient.

Des travailleurs en grève se rassemblent au centre-ville de Matamoros (Credit EnlaceMX)

Cristopher a ensuite salué avec force : « Nous devons rester unis et, à l’instar de nos braves amis mexicains, être prêts à nous lever et à débrayer si les “dirigeants” du syndicat sont incapables de taper du poing sur la table dans les négociations sur les salaires. Que Dieu bénisse les hommes et les femmes courageux qui prennent position au Mexique. Je salue votre courage et prie pour vous et vos familles. »

Un signe du grand bouleversement qui s’abat sur le secteur automobile était indiqué par l’association Maquiladoras de Matamoros qui a annoncé vendredi que les pertes des entreprises ont dépassé les 100 millions de dollars.

La classe dirigeante aux États-Unis, au Canada et au Mexique est terrorisée par le fait que la grève interrompt la chaîne d’approvisionnement et inspire des millions de travailleurs d’Amérique du Nord et du monde entier qui sont dans la même situation.

Les grands médias internationaux ont réagi en continuant à pratiquer un quasi black-out de la grève, tandis que quelques bribes d’information font surface dans les principaux médias mexicains.

En même temps, les employeurs ont intensifié leurs menaces de licenciement, de fermetures d’usines et de poursuite pénales contre les « agitateurs », tandis que la ville, les autorités de la province et fédérales, impliquant directement le maire de Matamoros et le président issu du Mouvement national de régénération (Morena), ont envoyé des policiers et des soldats de la marine mexicaine fortement armés pour harceler les piquets de grève.

La direction d’AFX industries bloque les sorties d’usine avec des armoires pour empêcher les travailleurs de rejoindre la manifestation jeudi soir.

En dépit de ces manœuvres malveillantes, d’autres usines maquiladora ont rejoint la grève vendredi, au-delà des 45 premières entreprises affiliées au Syndicat des ouvriers et travailleurs de l’industrie des maquiladoras (SJOIIM). Celles-ci incluent des sociétés comme Avances Científicos, Varel International et Sliding qui sont affiliées à d’autres syndicats. La grève touche désormais près de la moitié des 110 maquiladoras de la ville et implique plus de 70 000 travailleurs.

La grève a débuté samedi lorsque les travailleurs ont appris pour la première fois qu’ils ont été trompés par les entreprises et le syndicat, avec le non-paiement de primes et d’une augmentation qui étaient prévues dans leurs contrats. Faisant opposition aux ordres du syndicat et de la direction de reprendre le travail, les débrayages ont continué à être organisés à l’extérieur des usines et sur les médias sociaux, exigeant une augmentation de 20 pour cent et une prime de 32 000 pesos (1 492 euros).

Lors d’une série d’assemblées générales rassemblant des milliers de personnes de plusieurs usines sur la place centrale de la ville et devant le siège du syndicat depuis mercredi, les travailleurs se sont systématiquement engagés à poursuivre et à étendre la grève dans la ville jusqu’à ce que leurs revendications soient satisfaites.

Jeudi soir et vendredi matin, des milliers de grévistes ont défilé à travers la ville en scandant « usine par usine ! » et passant d’une usine à l’autre pour faire appel aux travailleurs toujours en poste de rejoindre le mouvement de grève.

Le manque de confiance et la haine envers les syndicats est généralisé parmi les travailleurs après des décennies d’abus constants commis par les entreprises et tolérés par le syndicat. Cela a conduit les grévistes de la plupart des usines à élire leurs représentants afin de faire valoir leurs revendications.

Cependant, alors que les appels se multipliaient pour mener la lutte indépendamment des syndicats par l’intermédiaire de ces comités et après la convocation en ligne d’une assemblée générale mercredi afin de discuter cette question, l’avocate en droit du travail Susana Prieto Terrazas est arrivée dans la ville pour répondre aux préoccupations juridiques des travailleurs en grève et bien qu’elle soutienne la grève, a conseillé aux travailleurs d’adresser tous leurs appels aux syndicats discrédités et a nourri des illusions au sujet du gouvernement Morena, d’Andres Manuel López Obrador (AMLO).

Dès que l’avocate a quitté Matamoros vendredi matin, les discussions entre les travailleurs se sont portées sur la question de savoir s’il fallait développer l’initiative indépendante des travailleurs en dehors du cadre syndical ou de continuer à permettre au syndicat de parler en leur nom.

Le premier quart chez APTIV rejoint la grève (Credit Enrique Cahill)

Tout au long de vendredi, les dirigeants du SJOIIM et du Syndicat des travailleurs de Maquiladora et des usines de montage (SIPTME) ont fermé leurs portes aux travailleurs. Jesús Mendoza, dirigeant du SIPTME, a lâchement sollicité un entretien avec le journal local La Frontera, où il a dénoncé les travailleurs en grève comme des « criminels », a défendu le « droit de l’entreprise à décider quoi faire avec ces travailleurs », expliquant que « l’entreprise les a licenciés » et a menacé les piquets de grèves qu’ils « violent la loi », indiquant que « nous avons appelé les autorités ».

Une heure après l’entretien, des responsables du SITPME se sont présentés devant les piquets de grève, accompagnés d’une unité de la police de l’État, et ont demandé en vain aux grévistes de rentrer chez eux.

À midi, après avoir attendu pendant des heures dans les bureaux de SJOIIM pour que le dirigeant vilipendé Juan Villafuerte Morales les rencontre, un des deux représentants d’un comité de base de la société Parker de pièces détachées automobiles a appelé les centaines de travailleurs présents à envoyer « deux représentants de chaque maquiladora pour constituer un comité » lors d’une assemblée devant le siège du syndicat pour discuter des actions futures.

Ayant assisté aux négociations précédentes avec les entreprises, la représentante du comité a dénoncé les trois représentants syndicaux des 48 usines affiliées à la SJOIIM pour avoir « agi vulgairement et agi à leur guise », ajoutant que ces derniers refusaient obstinément de répondre à leurs revendications. Elle a également exigé que Villafuerte « ne soit pas un lâche » et verse aux grévistes une indemnité de grève, des repas préparés, des chaises, des tentes et des biens pour leur famille achetés avec l’argent que le syndicat a empoché grâce aux cotisations exorbitantes se montant à 4 pour cent de leur salaire.

Vendredi soir, des travailleurs de deux autres usines ont confirmé au WSWS que leurs maquiladoras et plusieurs autres avaient répondues à l’appel d’envoyer deux collègues en tant que délégués à un comité pour y passer la nuit et mener des discussions devant le siège du syndicat.

La lutte des travailleurs des maquiladoras au Mexique arrive à un tournant et se trouve devant deux voies distinctes à suivre. L’une d’entre elles, préconisée par l’avocate Prieto, demande aux travailleurs de continuer à faire appel aux syndicats, qui agissent comme des voyous, des agents de recrutement à bas salaire pour les entreprises, et qui constituent le principal obstacle à l’unité des travailleurs de différentes maquiladoras à Matamoros et au-delà.

Malgré les avertissements selon lesquels il s’agit de la seule voie « légalement autorisée », cela conduira inévitablement à un compromis au rabais avec les entreprises et à la trahison du syndicat qui laissera les travailleurs se débrouiller seuls une fois que l’entreprise et les autorités de l’état contre-attaquent en prenant pour cibles de leur vengeance les travailleurs les plus combatifs.

L’autre solution est que les travailleurs de toutes les maquiladoras élisent leurs deux représentants de base pour formaliser un comité de grève composé de ces représentants de toutes les maquiladoras en grève à Matamoros – afin d’ôter une fois pour toute la lutte des mains des syndicats.

Ce comité devrait formuler et voter démocratiquement les revendications, discuter d’une stratégie pour gagner et officiellement déléguer des tâches à ses membres pour faire avancer et élargir la grève. Il doit envoyer des appels aux travailleurs des maquiladoras de l’autre côté de la frontière américano-mexicaine et du pays, aux travailleurs de l’automobile aux États-Unis et au Canada pour qu’ils se joignent à leur combat.

Nous invitons les travailleurs à nous contacter par courrier électronique à autoworkers@wsws.org ou sur notre page Facebook afin de réaliser ces étapes cruciales.

(Article paru en anglais le 19 janvier 2019)