L'économie de l'industrie automobile nord-américaine

Comment les entreprises mondiales de pièces d'automobiles profitent de l'exploitation des travailleurs mexicains

Par Shannon Jones
12 février 2019

Les grèves massives des travailleurs des maquiladoras de Matamoros, au Mexique, mettent en lumière les conditions de travail très exploitantes des travailleurs des fabricants mondiaux de pièces automobiles et d'autres industries manufacturières à la frontière américano-mexicaine.

Selon un récent rapport de ProMexico, une organisation mise sur pied par le gouvernement mexicain pour promouvoir le commerce international et le développement, il y a 345 fournisseurs d'automobiles «de premier niveau» présents au Mexique. Environ 65% des investissements directs au Mexique sont réalisés dans les industries liées à l'approvisionnement automobile.

Les profits réalisés sur le dos des travailleurs mexicains sont une source d'enrichissement énorme pour les actionnaires et les PDG des fournisseurs transnationaux de pièces automobiles, dont bon nombre sont basés près de Detroit, au Michigan.

La production de pièces automobiles au Mexique est étroitement intégrée au marché mondial de l'automobile, de nombreuses pièces fabriquées à Matamoros et dans d'autres villes étant expédiées aux États-Unis. Le poste frontalier de Brownsville, au Texas, a traité un commerce d'une valeur de 14,7 milliards de dollars en 2017. Les pièces d'automobile sont le deuxième produit d'exportation en importance du Mexique, derrière le pétrole.

Voici le profil de quelques-unes des multinationales et des principales personnalités impliquées dans la production de pièces automobiles au Mexique.

Magna, dont le siège social est situé à Aurora, en Ontario, est le cinquième plus important fabricant de pièces automobiles au monde, avec des ventes de 39 milliards de dollars en 2017 et un bénéfice avant impôts de 3 milliards de dollars. La société a récemment ouvert une usine à Querétaro, au Mexique, pour fabriquer des pièces moulées et des pièces extérieures. Elle emploie quelque 24.000 travailleurs au Mexique dans 30 installations différentes, y compris à Matamoros.

Don Walker, PDG de Magna, est l'un des dirigeants les mieux rémunérés au Canada, avec un salaire de 20,4 millions de dollars. De plus, il a 25,4 millions de dollars en options d'achat d'actions qu'il n'a pas exercées et 10,2 millions de dollars de rémunération à base d'actions dont les droits sont acquis, mais qui n'ont pas été payés.

Lear Corporation, basée à Southfield, au Michigan, compte quelque 46.000 employés au Mexique et exploite 23 usines, selon un rapport. Elle a enregistré des ventes de 21,1 milliards de dollars en 2018 et un bénéfice net de 1,15 milliard de dollars. En 2017, ses cinq principaux dirigeants ont touché quelque 34 millions de dollars en rémunération, dont l'ancien président et chef de la direction Matthew Simoncini, qui a reçu à lui seul 14,8 millions de dollars.

Autoliv, basé à Stockholm, en Suède, se présente comme le plus grand fournisseur mondial de composantes de sécurité automobile. Elle possède des usines de fabrication à Tijuana, Matamoros et Lerma, en plus de trois usines à Querétaro, et emploie au total 11.000 personnes au Mexique. Elle fabrique des coussins gonflables, des ceintures de sécurité et des sangles de ceinture de sécurité. Les travailleurs de l'usine Autoliv de Matamoros ont été parmi les premiers à déclencher une grève, et les travailleurs rapportent maintenant que l'entreprise licencie des travailleurs en représailles.

La compagnie a déclaré un bénéfice avant impôts de 506 millions de dollars en 2017 sur des ventes de 10,4 milliards de dollars. Mikael Bratt, président et chef de la direction d'Autoliv, a touché une rémunération relativement modeste de 1,7 million de dollars en 2017. Mats Backman, directeur financier d'Autoliv, a gagné 1,5 million de dollars.

Faurecia, fabricant de pièces automobiles français, exploite 14 usines employant 10.000 personnes au Mexique. L'entreprise a enregistré des ventes de composantes automobiles de 24,17 milliards de dollars en 2017. Elle est le sixième plus grand fabricant de composantes automobiles au monde et produit des sièges, des systèmes intérieurs et des technologies de contrôle des émissions. Les activités américaines de la société ont récemment été dénoncées dans le World Socialist Web Site Autoworker Newsletter.

Dura Automotive est typique de la rapacité qui règne dans la fabrication mondiale de pièces automobiles. Ses usines de Matamoros produisent des câbles de freins à main, des câbles de dégagement de moteur et d'autres composantes pour les principaux constructeurs automobiles, dont Ford, Fiat Chrysler, General Motors, Honda, TRW, Subaru et KIA.

La propriétaire et PDG de Dura, Lynn Tilton, est décrite par Forbes comme une «self-made woman», ayant une valeur nette estimée à 830 millions de dollars. En tant que fondatrice et propriétaire de la société d'investissement privée Patriarch Partners, elle achète des entreprises en difficulté, procède à des réductions brutales d’effectifs et les vend ensuite à profit. En 2016, la Commission des valeurs mobilières américaine (Securities and Exchange Commission) a déposé des accusations de fraude contre Tilton et Patriarch Partners, alléguant que la véritable valeur des fonds qu'elle gérait était cachée aux investisseurs.

Tilton se rendrait à son bureau de New York en hélicoptère et «possède des maisons en Floride, en Arizona, à Hawaï et une villa italienne au bord du lac de Côme, juste en haut de la montagne par rapport à George Clooney», évaluées à 60 millions de dollars ou plus.

Dans une entrevue avec Forbes, elle s’est vantée de posséder 25 millions de dollars en bijoux et 10 millions de dollars en avions. Elle a rapporté qu'elle travaille à la préparation d’une émission de téléréalité sur son entreprise («Diva of Distressed») avec le Sundance Channel. Elle a montré au journaliste de Forbes un état de ses actifs préparé par son comptable sur de l'or, de l'argent et de l'argent comptant totalisant 544 millions de dollars.

Tyco International est un autre conglomérat multinational opérant à Matamoros. La société a fusionné avec Johnson Controls en 2016 pour former Johnson Controls International plc.

L'ancien directeur financier de la société, Mark Swartz, et l'ancien PDG, Dennis Kozlowski, ont été condamnés en 2005 pour des crimes liés à la réception de 81 millions de dollars en primes non autorisées, à l'achat de 14,7 millions de dollars en œuvres d'art et au paiement par la société à un ancien administrateur de Tyco de frais bancaires d'investissement de 20 millions de dollars.

Un autre dirigeant de Tyco, Edward Breen, qui a remplacé Kozlowski, a reçu un parachute doré lorsqu'il a quitté son poste de PDG de Tyco en septembre 2013, avec une rémunération, une allocation de retraite, des actions et autres avantages évalués à plus de 150 millions de dollars.

M. Breen, qui est resté président du conseil d'administration de Tyco, a reçu une somme supplémentaire de 30 millions de dollars sous forme de paiement forfaitaire en 2016, indique Tyco. Il a depuis été nommé PDG de Dupont, où il a reçu une rémunération de 13,7 millions de dollars en 2018, et il est également administrateur du géant de la câblodistribution Comcast.

Un autre acteur majeur de l'industrie des pièces automobiles au Mexique est l'International Automotive Components Group IACG, formé par l'actuel secrétaire américain au commerce, Wilbur Ross. En 2006, Ross s'est fait connaître comme dépouilleur d'actifs, achetant des entreprises en difficulté, puis imposant d’importants reculs aux travailleurs et aux retraités. Il a travaillé avec le Syndicat des Métallos (United Steelworkers) pour priver des dizaines de milliers de retraités de leur pension chez LTV Steel et dans d'autres entreprises. Partisan féroce de la guerre commerciale au sein de l'administration Trump, Ross dirige des entreprises qui exploitent les travailleurs partout dans le monde.

La résolution implacable de l'administration Trump de faire des immigrés des boucs émissaires et de construire un mur le long de la frontière américano-mexicaine est liée à la détermination de la classe dirigeante à maintenir les travailleurs au Canada, au Mexique et aux États-Unis divisés afin d'exploiter plus efficacement leur travail.

Jusqu'en juin 2018, le président et chef de la direction de l'IACG était Steve Miller, l'ancien patron de Delphi Automotive, maintenant Aptiv, un autre important fabricant de pièces automobiles ayant des activités au Mexique. C'est un ennemi impitoyable de la classe ouvrière, qui a utilisé la faillite de Delphi en 2005 pour imposer des réductions massives d'emplois et des reculs aux travailleurs et aux retraités.

Après la faillite de Delphi, M. Miller a énoncé une vision selon laquelle les bas salaires en Chine, au Mexique et dans d'autres pays moins développés établiraient une norme pour réduire les salaires et les prestations de retraite aux États-Unis. Il a qualifié les salaires décents, les régimes de retraite à prestations déterminées et la retraite après 30 ans d'emploi d'anachronismes que les entreprises américaines ne pouvaient plus tolérer ou se permettre.

S'attaquant à l'assurance-maladie et à la sécurité sociale, il a écrit: «La tension écrasante qui règne au sein du troisième pilier politique pour toucher ces droits empêchera pendant des années de prendre des mesures correctives, mais le problème ne fera que grossir. Je crains quelque chose comme une guerre intergénérationnelle, car les jeunes sont de plus en plus mécontents de voir leur salaire réduit et imposé pour soutenir les programmes sociaux destinés à répondre aux préoccupations de leurs grands-parents en matière de revenu et de soins de santé.»

En même temps qu'il supprimait des emplois et réduisait le salaire des travailleurs, M. Miller est devenu notoire pour avoir distribué d'importants programmes de rémunération aux dirigeants de Delphi. M. Miller lui-même a reçu une prime à la signature de plusieurs millions de dollars lorsqu'il a été embauché comme PDG de Delphi, quelques mois seulement avant de mettre la société en faillite.

C'est dans ce contexte que s'inscrivent les grèves des travailleurs de Matamoros, qui cherchent courageusement à récupérer une infime partie des profits extraits par les sociétés transnationales.

(Article paru en anglais le 2 février 2019)