Les conflits internes au sein du gouvernement du Canada se renforcent avec la publication d'un enregistrement sur SNC-Lavalin

Par Roger Jordan
4 avril 2019

La révélation selon laquelle l'ancienne ministre de la Justice et procureure générale, Jody Wilson-Raybould, aurait secrètement enregistré une conversation téléphonique avec le plus haut fonctionnaire du Canada au sujet de l'affaire SNC-Lavalin a intensifié la crise qui secoue le gouvernement libéral canadien depuis début février.

Le scandale a ses racines dans les efforts du premier ministre Justin Trudeau et de ses principaux collaborateurs pour convaincre Wilson-Raybould de protéger SNC-Lavalin, l'une des sociétés les plus importantes et les plus actives au Canada, de poursuites criminelles pour corruption. Il a mis à nu des divisions acerbes non seulement au sein du Parti libéral, mais plus encore au sein de l'élite dirigeante des grandes entreprises au Canada, qui utilise la crise pour diriger encore plus la politique officielle vers la droite.

Wilson-Raybould a annoncé vendredi dernier qu'elle avait pris la décision, sans précédent, d'enregistrer en secret un appel du 19 décembre de Michael Wernick, greffier du Conseil privé, et qu’elle transmettrait l’enregistrement au Comité de la justice de la Chambre des communes.

Wernick avait appelé Wilson-Raybould, à la demande du premier ministre, afin de faire pression sur elle pour qu'elle annule la décision du Service des poursuites pénales du Canada de poursuivre SNC-Lavalin. Il a fait valoir que le procureur général devrait intervenir et proposer à la société un accord de poursuite suspendue (APS), ce qui aurait permis de délaisser les accusations selon lesquelles SNC aurait versé des dizaines de millions de dollars en pots-de-vin à des fonctionnaires du gouvernement libyen entre 2001 et 2011, à condition que la société paie une amende et fasse des promesses de «bonne conduite».

Les APS n'avaient été créés que par un amendement au Code criminel que le gouvernement Trudeau avait adopté plus tôt en 2018 – un geste si manifestement lié à l'affaire de corruption que les initiés d'Ottawa l’appelaient le projet de loi SNC-Lavalin.

Sur la bande, on peut entendre Wilson-Raybould avertir Wernick que la pression qui a été exercée sur elle pour sauver de SNC-Lavalin est à la frontière d’une ingérence illégale de la part du gouvernement. Elle ajoute que si cela devenait public, cela affaiblirait les affirmations de Trudeau, qui réfute les accusations selon lesquelles l'arrestation de la dirigeante de Huawei, Meng Wanzhou, était motivée par des considérations politiques, selon laquelle «la primauté du droit» prévaut au Canada.

Depuis des semaines, l’opposition officielle conservatrice exhorte la Gendarmerie royale du Canada (GRC) à ouvrir une enquête criminelle sur l’affaire SNC-Lavalin.

Elle et une grande partie des médias présentent maintenant triomphalement la bande de Wernick comme étant la preuve irréfutable que Trudeau et son gouvernement ont enfreint la loi.

Pendant ce temps, la parution de la cassette de Wilson-Raybould ainsi que de nouveaux éléments de preuve ont encore aggravé les relations au sein du Parti libéral.

Les reportages suggèrent qu'il est fort probable que l'ancienne procureure générale – à la fois première femme et première ministre de la Justice autochtone du Canada qui a été présenté comme l'incarnation physique du programme «progressiste» de «diversité» de Trudeau – sera expulsée du caucus parlementaire libéral, avec sa collègue ancienne ministre et amie intime, Jane Philpott.

Philpott, qui était considérée par les médias comme l'une des ministres les plus efficaces de Trudeau, a démissionné de son poste de présidente du Conseil du Trésor le 4 mars, trois semaines après Wilson-Raybould, citant comme raison la manière dont Trudeau avait traité l'affaire SNC-Lavalin. En donnant une interview exclusive à Maclean’s, il y a deux semaines, dans laquelle elle affirmait: «Il y a beaucoup plus à raconter dans cette histoire», Philpott a contribué à faire en sorte que le tollé médiatique et les attaques de l'opposition contre le gouvernement concernant l'affaire SNC-Lavalin se poursuivent.

Au départ, les hauts responsables libéraux, y compris le premier ministre autoproclamé «féministe» du Canada, étaient réticents à être vus en train d’exclure deux femmes éminentes du parti. Mais avec Wilson-Raybould et Philpott qui travaillent si manifestement à miner le gouvernement et la propre autorité et la crédibilité de Trudeau, ce sentiment semble avoir changé. De plus en plus de députés libéraux réclament publiquement leur expulsion. L'enregistrement secret de Wernick est cité comme preuve de la déloyauté de l'ancienne ministre de la Justice.

Quelles que soient les intentions initiales de Wilson-Raybould et Philpott, il ne fait aucun doute que les médias corporatifs les ont encouragés dans leur défi lancé à Trudeau et au gouvernement dans lequel elles avaient elles-mêmes servi jusqu’à il y a seulement quelques semaines.

L’ensemble de l’imbroglio a été lancé par un exposé du Globe and Mail publié début février. On y laissait entendre que la rétrogradation de Wilson-Raybould vers le ministère des Anciens Combattants au début de 2019 était due à son refus de céder aux pressions exercées par le bureau du premier ministre sur les poursuites engagées contre SNC-Lavalin.

Peu de temps après, au moins au Canada anglais, les médias applaudissaient universellement Wilson-Raybould lors de sa démission du cabinet, puis lorsqu’elle a affirmé qu'elle avait été victime d'intimidation de la part du cabinet du premier ministre pour protéger SNC-Lavalin. Philpott a également été promue en tant que politicienne dotée de principes et d’une intégrité rare.

Que le gouvernement Trudeau ait réécrit et tenté de contourner la loi pour soutenir un titan du Canada inc. est indiscutable. Mais loin d'être un acte sans précédent de corruption et de copinage libéral, la détermination de Trudeau et de ses ministres de défendre SNC-Lavalin contre des poursuites judiciaires n'est qu'un exemple ordinaire du fonctionnement quotidien des gouvernements bourgeois, c'est-à-dire constamment à l’écoute des besoins des grandes entreprises et de l'élite financière.

Si les entreprises médiatiques ont choisi de feindre le choc et l’indignation, c’est parce que de puissants segments de la grande entreprise canadienne sont amers vis-à-vis du gouvernement libéral et veulent soit le remplacer, soit le restructurer en remplaçant Trudeau par une figure ouvertement plus à droite telle que la ministre des Affaires étrangères, Chrystia Freeland, «faucon de guerre» à l’égard de la Russie.

Derrière un rideau de rhétorique pseudo-progressiste et de politique sur l'identité, les libéraux ont poursuivi un programme de droite peu différent de celui des conservateurs de Harper qui les ont précédés. Ils ont élargi le rôle du Canada dans les offensives militaires et sécuritaires américaines contre la Russie et la Chine et jouent un rôle de premier plan dans la campagne de changement de régime américain au Venezuela. Ils collaborent avec Trump dans sa chasse aux sorcières anti-immigrants, élargissent les pouvoirs de l'appareil de sécurité nationale et ont criminalisé la grève des postes de l'automne dernier.

Mais dans des conditions de désintégration capitaliste mondiale – croissance anémique et craintes d'un krach financier de type 2008, éclatement de la guerre commerciale et une montée en intensité du conflit des grandes puissances – des pans de la classe dirigeante sont déterminés à mettre en place un gouvernement qui affirmera de manière encore plus agressive les intérêts de l'impérialisme canadien sur la scène mondiale et attaquera plus agressivement la classe ouvrière au pays.

Les plaintes portent notamment sur l'incapacité du gouvernement à s'aligner sur les réductions d'impôt sur les sociétés de Trump, la construction d'oléoducs qui stagne et sur l'incapacité des libéraux à imposer les achats militaires et les hausses importantes des dépenses militaires promises dans leur politique de défense nationale de 2017.

De plus, après quatre ans de gouvernement libéral de droite, l'aura «progressiste» que Trudeau projetait et utilisait pour contenir l'opposition sociale, avec le soutien enthousiaste de la bureaucratie syndicale, est largement dépassée.

Des sondages récents indiquent que le tollé des médias à propos de l'affaire SNC-Lavalin a porté atteinte aux libéraux et en particulier à Trudeau, qui fait maintenant diminuer les soutiens à son parti. Pour la première fois depuis 2015, les conservateurs sont systématiquement en tête des sondages. Leur retour au pouvoir sous Andrew Scheer, qui se décrit comme «Stephen Harper avec un sourire», apparaît désormais comme une possibilité.

L'élite dirigeante, il faut le souligner, vient tout juste de se lancer dans un tel virage à droite en Ontario. L'année dernière, un gouvernement libéral soi-disant «progressiste» qui avait utilisé ses liens étroits avec la Fédération du travail de l'Ontario, Unifor et les syndicats d'enseignants pour réduire les impôts des grandes entreprises et des riches tout en imposant des années d'austérité aux travailleurs, a été remplacé par un gouvernement progressiste-conservateur dirigé par l’aspirant-Trump, Doug Ford. Le nouveau gouvernement de l’Ontario a lancé un assaut de classe dirigé contre la classe ouvrière, abaissant les taux d’aide sociale, le régime d’assurance-médicaments et le Régime d’aide financière aux étudiants de l’Ontario (RAFEO), abaissant l’augmentation du salaire minimum, réduisant les normes du travail, et en préparant le terrain pour des coupes massives dans l'éducation et les soins de santé.

Si la solution de la crise gouvernementale croissante est laissée aux mains de la bourgeoisie, l'issue sera désastreuse pour les travailleurs. Que l'élite dirigeante du Canada mette au pouvoir un gouvernement dirigé par les conservateurs, remplace Trudeau à la tête d'un gouvernement libéral restructuré ou lui permette de rester en poste, les politiques du gouvernement qui prendra ses fonctions après les prochaines élections, actuellement prévues pour octobre, sera déterminé par l’effondrement accéléré du capitalisme mondial.

La seule issue progressiste consiste pour les travailleurs de partout au Canada à unir leurs luttes contre l'austérité, les suppressions d'emplois et les concessions et à se constituer en tant que force politique indépendante, combattant, contre tous les partis et factions de l'establishment, pour un gouvernement des travailleurs et pour le socialisme.

(Article paru en anglais le 2 avril 2019)