Sri Lanka : le gouvernement impose le couvre-feu dans un contexte de violences contre les musulmans

Par K. Ratnayake
16 mai 2019

Sur ordre du gouvernement sri-lankais, la police a décrété lundi un couvre-feu de 9 heures à 16 heures dans toute l’île alors que des violences se déchaînaient contre la communauté musulmane. En vertu de l’état d’urgence draconien imposé par le président Maithripala Sirisena, la police se trouve investie de pouvoirs considérables, notamment celui de déclarer un couvre-feu.

La violence antimusulmane est le produit d’une propagande communautariste systématique du gouvernement, de l’opposition, des forces de sécurité et de la police suite aux attentats suicides perpétrés le 21 avril contre trois églises et des hôtels, et qui ont tué 250 innocents.

L’attentat terroriste a apparemment été perpétré par le groupe islamiste fondamentaliste État islamique en coordination avec le groupe islamiste local du Sri Lanka, National Thowheeth Jamma’ath. On s’en est emparé pour faire porter la responsabilité des attentats à la bombe à la communauté musulmane.

Dimanche, la police avait imposé un couvre-feu à Chilaw, dans le Nord-Ouest, à 80 kilomètres de Colombo, après l’attaque d’une mosquée Thowheeth Jamma'ath abandonnée et de deux magasins appartenant à des musulmans par des groupes cinghalais violents. On a ensuite étendu le couvre-feu à Kuliyapitiya, Dummalasuriya, Bingiriya et Hettipola dans la même province.

Lundi, à 4 heures du matin, on a levé le couvre-feu dans ces zones puis on l’a réimposé, sauf à Chilaw, alors que les attaques continuaient. Des vidéos ont montré une attaque de grande envergure à Minuwangoda, dans le district de Gampaha au nord de Colombo et dans des villages musulmans adjoignants. Des gens ont fui ou se sont cachés pour sauver leur vie. On ne connaît pas toute l’étendue des dégâts.

Le couvre-feu qui s’ensuivit dans toute l’île est censé prévenir la violence. Mais les attaques antimusulmanes, menées par des hordes bien organisées, armées de gourdins, se sont poursuivies même après l’imposition du couvre-feu. Ce qui indique que la police et les forces de sécurité ont fermé les yeux, comme dans le passé lors d’attaques communautaristes similaires contre des Tamouls, des musulmans ou des chrétiens.

À Chilaw, les nervis auraient demandé à la police d’agir contre un jeune musulman pour ce qu’ils prétendaient être un message incriminant sur Facebook. Le quotidien The Island a affirmé que la «réaction lente» de la police avait conduit à une attaque de la horde. En réalité, c’est la sympathie de la police pour la horde qui a donné aux nervis le temps d’attaquer. Bien qu’on ait arrêté de jeunes musulmans, aucun des attaquants n’a été détenu.

À Bingiriya, une horde cinghalaise a encerclé le poste de police et exigé la libération de plusieurs nervis arrêtés. Des images télévisées ont montré que le député local de la région et le secrétaire du «Sri Lanka Freedom Party» (SLFP), Dayasiri Jayasekera, se sont rendus au poste de police et ont obtenu leur libération sous «caution policière».

Dimanche soir, le gouvernement a interdit les réseaux sociaux pour la troisième fois depuis l’attaque terroriste du 21 avril. Le directeur de l’information du gouvernement, Nalaka Kaluwewa, a déclaré que c’était «temporaire», mais les interdictions font partie d’une campagne plus large qui vise à censurer et à restreindre l’utilisation des réseaux sociaux.

Dès le début, le Parti de l’égalité socialiste (SEP) a averti que l’establishment politique de Colombo exploiterait les attentats du 21 avril pour saper davantage les droits démocratiques et alimenter le sentiment antimusulman pour diviser la classe ouvrière.

Les dirigeants du gouvernement et les forces de sécurité n’ont pas tenu compte d’un avertissement donné à l’avance par un service de renseignement étranger au sujet des attentats. Le Président Sirisena et le Premier ministre Ranil Wickremesinghe ont admis plus tard que l’avertissement contenait une date, des lieux et le nom du groupe islamiste qui avait prévu de procéder aux attentats. On n’a pas rendu le document public et personne n’a expliqué pourquoi on avait ignoré l’avertissement.

Le SEP a averti que les pouvoirs draconiens actuellement en vigueur sous l’état d’urgence et le déploiement massif des forces de sécurité seraient inévitablement utilisés contre les luttes de la classe ouvrière et pour réprimer l’agitation parmi les pauvres et les jeunes des campagnes.

L’année dernière, les luttes sociales se sont multipliées contre les mesures d’austérité du gouvernement qui ont gravement miné les conditions de vie des travailleurs. En décembre dernier, 100.000 travailleurs des plantations ont cessé le travail pendant neuf jours pour demander que leurs misérables salaires journaliers soient doublé. En mars, 200.000 enseignants de toute l’île ont organisé une grève d’un jour pour une augmentation de salaire.

En vertu de l’état d’urgence, l’armée et la police disposent de pouvoirs étendus, notamment celui d’arrêter des personnes sans inculpation et d’effectuer des perquisitions sans mandat. Elles peuvent interdire les manifestations, restreindre les publications, saisir des biens et déclarer des ordres de service essentiel pour interdire les grèves et les manifestations des travailleurs. Tous les partis politiques de l’establishment ont donné leur approbation à cette réglementation antidémocratique.

Au nom de la lutte contre le terrorisme, le gouvernement et l’appareil d’État ont intensifié leur propagande antimusulmane. Les forces de sécurité ont détenu des suspects musulmans et ont annoncé des découvertes d’armes, d’explosifs, d’uniformes de camouflage et de publications islamistes. Dans certains cas, les médias ont «corrigé» les informations manifestement fausses, mais dans d’autres, ils ont simplement ignoré mensonges et demi-vérités.

Le Président Sirisena a profité de l’État d’urgence pour interdire aux femmes de porter la burqa et le niqab. On a dit aux prédicateurs musulmans de ne pas lire les sermons à l’aide de haut-parleurs afin de ne pas ennuyer les bouddhistes cinghalais. Tous les partis politiques ont déclaré que les musulmans avaient la responsabilité d’informer sur tous les «terroristes». Ces mesures ne font qu’encourager l’hystérie et la violence antimusulmanes.

Ces dernières années, divers groupes extrémistes cinghalais bouddhistes ont pris les musulmans pour cibles, avec l'appui des principaux partis politiques. Bodu Bala Sena, Ravana Balaya, Sinhale et d'autres groupes similaires dirigés par des moines bouddhistes, ont mené des attaques contre des musulmans, en juin 2014 à Aluthgama et en mars 2018 à Digana, détruisant des biens et tuant plusieurs personnes.

Dans une allocution nationale prononcée lundi, le Premier ministre Wickremesinghe a déclaré que «les forces de sécurité et la police [avaient] reçu tous les pouvoirs nécessaires pour rétablir la paix et la stabilité dans le pays».

«Le pays tout entier devrait être rassemblé sous une seule loi et elle devrait être promulguée, basée sur une politique qui donne de l’importance à la sécurité nationale» a déclaré le chef de l’opposition Mahinda Rajapakse.

Chaque section de l'élite dirigeante prépare le terrain pour des formes autocratiques de pouvoir et l'utilisation de mesures d’état policier contre la classe ouvrière. Le chef de l'armée sri lankaise Mahesh Senanayake a déclaré lundi à la chaîne de télévision «News First»: «[S'il y a] quelqu'un qui essaie de détruire ou de déshonorer les ordres donnés par le gouvernement ou les forces armées, nous prendrons des mesures sévères».

Le chef d'état-major, l’amiral Ravindra Wijegunaratne, a appelé la population à apporter son soutien aux forces armées. Il a déclaré que l'armée avait déployé non seulement des soldats en uniforme pour contrôler la situation, mais aussi du personnel infiltré en civil.

Une dictature rampante se développe sous l’état d’urgence sous prétexte de contenir la violence communautariste. Après les attentats terroristes, l’armée travaille en étroite collaboration avec les polices, armées et services de renseignement étrangers, en particulier ceux des États-Unis.

Les travailleurs doivent s’opposer à la violence communautariste contre les musulmans et lutter pour leur unité au-delà des frontières ethniques. Ils devraient former des comités d’action indépendants et des comités de défense dans les grands domaines, les lieux de travail et les quartiers; et aussi demander l’appui des jeunes et des ruraux pauvres afin de défendre les droits démocratiques et sociaux de tous.

Les droits démocratiques ne peuvent être défendus que dans une lutte contre le capitalisme. Celle-ci doit être menée sur la base d’une politique socialiste, pour un gouvernement ouvrier et paysan et dans le cadre de la lutte pour le socialisme international. La tâche politique urgente est celle faire du SEP la direction dont cette lutte a besoin.

(Article paru d’abord en anglais le 14 mai 2019)