«L'affaire Ibiza» en Autriche et le virage à droite de l'élite politique

Par Johannes Stern
25 mai 2019

L'amalgame politique autour de la dite «affaire d'Ibiza» en Autriche confirme le point central de l'analyse faite par le Sozialistische Gleichheitspartei (SGP – Parti de l'égalité socialiste, PES) et ses partis frères au sein du Comité international de la Quatrième Internationale (CIQI) pendant la campagne électorale européenne. Il n'y a pas de faction progressiste ou moins réactionnaire au sein de la bourgeoisie européenne. Dans un contexte de tensions croissantes entre les grandes puissances, de danger aigu de guerre au Moyen-Orient et d'opposition croissante aux inégalités sociales et au militarisme, toutes les factions de la bourgeoisie européenne virent davantage vers la droite et se préparent à intensifier leur programme anti-ouvrier après les élections.

Suite à la publication d'une vidéo qui montrait le dirigeant d'extrême droite du Parti de la liberté autrichien (FPÖ) et vice-chancelier autrichien Heinz-Christian Strache, comme un politicien corrompu, il a été forcé de démissionner de tous ses postes.

Les soi-disants «partis pro-européens» se sont précipités pour critiquer le FPÖ. Mais de telles critiques sont tout à fait hypocrites. En réalité, ce sont les mêmes forces politiques qui crient aujourd'hui à l'injustice à cause de " a stupidité et de la dégénérescence morale de l'extrême droite» (Ralf Stegner, leader adjoint du Parti social-démocrate allemand) qui sont les principaux responsables de l'entrée au Parlement européen, après les élections de dimanche, d'un nombre record de candidats de partis d'extrême droite comme la Lega (Italie) de Matteo Salvini, le Rassemblement national sous Marine le Pen en France et le Parti du Brexit de Nigel Farage.

Les forces politiques de l'establishment ont non seulement ouvert la voie à l'extrême droite avec leurs propres politiques de droite, mais elles coopèrent également avec les extrémistes de droite et réhabilitent le fascisme européen contre l'opposition croissante des travailleurs et des jeunes. Neuf États membres de l'UE ont déjà des partis d'extrême droite au sein de leur gouvernement.

Des hommes politiques de premier plan comme le président français Emmanuel Macron et le président du Parlement européen Antonio Tajani louent les dirigeants fascistes Philippe Pétain et Benito Mussolini. En Allemagne, la grande coalition des chrétiens-démocrates et des sociaux-démocrates, avec le soutien des Verts et du parti de gauche, applique les politiques de l'Alternative pour l'Allemagne (AfD) d'extrême droite. Leur politique en matière de réfugiés est tout autant un élément de la plate-forme de l'AfD que le renforcement de la police et des agences de renseignement, ou le réarmement massif de l'armée.

L'étroite collaboration entre l'élite dirigeante et l'extrême droite est pleinement visible en Autriche. Au cours des 18 derniers mois, la coalition du Parti populaire autrichien (ÖVP) avec le FPÖ a déplacé la politique vers la droite, avec le plein soutien de l'UE, y compris au cours du second semestre 2018 lorsque l'Autriche a assuré la présidence du Conseil de l'UE.

Le gouvernement a augmenté les dépenses militaires, a confié des ministères clés comme l'intérieur, les affaires étrangères et la défense aux extrémistes de droite et a imposé des réformes draconiennes du marché du travail. L'agitation du FPÖ contre les réfugiés, qu'ils qualifiaient entre autres de «rats», rappelait la propagande nazie. Malgré cela, tous les partis établis coopèrent étroitement avec le gouvernement. Même après que le chancelier autrichien Sebastian Kurz eut annoncé la fin de la coalition avec le FPÖ au niveau fédéral, les sociaux-démocrates autrichiens (SPÖ) ont insisté pour maintenir une coalition avec le FPÖ dans le Burgenland. En Basse-Autriche, l'ÖVP et le SPÖ continuent à gouverner avec le FPÖ, tandis qu'en Haute-Autriche même les Verts sont impliqués dans une coalition avec les extrémistes de droite

Bien que les conflits avec le FPÖ avant les élections européennes se multiplient, il ne s'agit pas de savoir si les politiques d'extrême droite, que tous les partis approuvent en substance, doivent être poursuivies. La question est de savoir comment les imposer face à l'opposition croissante de la population, quel parti contrôlera les gouvernements européens et de l'UE et quels intérêts de politique étrangère et militaire seront poursuivis.

Lors de son congrès du parti en octobre dernier, la section allemande du CIQI (Comité international de la Quatrième Internationale), le Sozialistische Gleichheitspartei (SGP) a adopté une résolution intitulée «Non à l'UE, aux inégalités sociales, au fascisme et à la guerre! Pour le socialisme et l'unité de la classe ouvrière européenne», qui déclare: «L'Union européenne n'incarne pas l'«unité de l'Europe». C'est l'arène dans laquelle se déroule la lutte pour la suprématie de l'Europe.»

La résolution expliquait ensuite: «Les affirmations selon lesquelles l'introduction d'un marché unique, d'une monnaie commune et d'une gigantesque bureaucratie à Bruxelles permettrait de surmonter la division du continent en 50 États-nations concurrents, d'égaliser les conditions de vie et de garantir la paix, se sont révélées être une fraude politique. L'UE renforce les forces centrifuges qu'elle prétend surmonter.»

A la veille des élections européennes, ces forces centrifuges nationales sont au point de rupture. La vidéo de Strache a été publiée par les médias allemands immédiatement avant le rassemblement des partis d'extrême droite du gouvernement et de l'opposition à Milan, en Italie, organisé par le ministre italien de l'Intérieur Matteo Salvini. Le Pen, Geert Wilders du Parti néerlandais pour la liberté et des représentants de l'AfD et du FPÖ étaient présents. Salvini a déclaré qu'il voulait gagner la majorité des sièges au Parlement européen pour une faction d'extrême droite appelée Alliance européenne des nations et des peuples. L'un de ses principaux objectifs est de «revenir à la réglementation antérieure à Maastricht», avant les règles de déficit budgétaire qui ont servi de base à l'austérité de l'Allemagne après la crise financière de 2008-09.

Salvini, comme l'extrême droite dans son ensemble, n'est pas opposé aux politiques d'austérité. Mais il veut l'organiser dans des conditions qui permettent à la bourgeoisie italienne d'étendre son influence en Europe. L'Allemagne et ses alliés ont immédiatement interprété cette proposition comme une attaque contre leur prétention à dominer l'Europe au niveau économique et politique. La demande de Salvini d'assouplir les critères de stabilité de l'euro est pour eux «une absurdité totale et un danger pour l'Europe dans son ensemble», a déclaré Sebastian Kurz. L'approche de Salvini est «dangereuse» et «fausse». Ils «suivraient une voie différente» et continueraient à sanctionner les violations manifestes des critères de stabilité.

Il existe également d'âpres conflits sur l'orientation de la politique étrangère et de sécurité. Alors que les partis d'extrême droite appellent à un réarmement des États européens à l'intérieur de leurs frontières nationales et de l'OTAN, et s'opposent explicitement à la création d'une armée européenne - une partie du programme de l'AfD est intitulée «Non à une armée européenne» - Macron et le gouvernement allemand soutiennent cette démarche afin de poursuivre par la force militaire leurs intérêts économiques et géostratégiques dans le monde. A la veille des élections, Berlin et Paris continuent de faire avancer fermement leurs projets.

Dans un article d'opinion publié mercredi, intitulé «Une Europe sans défense est notre plus grande menace», la ministre française de la défense, Florence Parly, est allée jusqu'à déclarer que les élections européennes sont un référendum sur la défense européenne et une armée européenne. «Quel genre d'armée possède 17 types de chars, 29 types de destroyers et de frégates, et 20 types d'avions de combat ? Une armée qui n'existe pas: une armée européenne», écrit-elle. Actuellement, «l'Europe est une superpuissance qui ne s'affirme pas géopolitiquement. Mais tout va de l'avant. Les avions de chasse, les drones et les chars sont maintenant construits conjointement par les puissances européennes». Elle a conclu en lançant un appel: «Si vous ne voulez pas d'une Europe sans défense, allez aux urnes dimanche et votez Renaissance (la liste de Macron pour les élections européennes)!»

Le gouvernement allemand poursuit également son offensive militariste à l'approche des élections. Lundi, la chancelière Angela Merkel a rendu visite à la brigade de chars de l'armée allemande à Munster, qui dirige la Force opérationnelle interarmées à très haut niveau de préparation de l'OTAN, fer de lance de l'alliance militaire dirigée contre la Russie. Dans un discours prononcé devant une armada de chars et de soldats lourdement armés, elle a annoncé une nouvelle augmentation des dépenses militaires et déclaré que l'Allemagne devait être à nouveau prête à faire la guerre. «Il ne suffit pas de parler de paix, nous devons prouver que nous sommes prêts à défendre cette paix», a-t-elle dit.

Là, le gouvernement allemand s'inquiète avant tout des tensions croissantes entre les grandes puissances. «Nous avons besoin d'une Europe forte, solidaire et indépendante. Parce que nous comprenons que la voix européenne ne compte que si nous sommes solidaires. Et nous avons besoin de poids si nous voulons nous affirmer dans un contexte géopolitique qui se caractérise par l'intensification des conflits entre les grandes puissances et un ordre international sous pression croissante», a déclaré le ministre des affaires étrangères Heiko Maas lors d'une réunion à Berlin, mardi intitulée «Ensemble avec les États baltes pour une Europe unie.»

L'imposition d'une politique étrangère et de défense germano-européenne indépendante, qui rappelle les plans de guerre allemands avant les deux guerres mondiales du siècle dernier, exige un programme nationaliste agressif et une coopération avec les fascistes. Une partie du gouvernement estonien nouvellement formé, qui est apparu aux côtés de Maas à Hambourg, est le Parti populaire estonien (EKRE) d'extrême droite. Son chef, Mart Helme, qui est également ministre de l'intérieur estonien, prône la «tolérance zéro» pour les réfugiés et fulmine au sujet d'une «invasion islamique». Son fils, Martin Helme, le nouveau ministre des Finances, promet que le pays restera «un pays blanc».

Pour faire avancer leur propre programme impérialiste, les partis «pro-européens» à Paris et à Berlin réalisent même l'exploit d'attaquer les partis d'extrême droite depuis la droite. Ces derniers trahiraient les intérêts nationaux européens et ne tiendraient pas assez fermement tête aux puissances extérieures. «Derrière les nationalistes... il y a la soumission aux forces étrangères, la soumission de la nation française», a déclaré le ministre français des finances Bruno Le Maire à BFMTV. «Fondamentalement, il y a une véritable capitulation. Les nationalistes ont renoncé à l'indépendance et à la souveraineté du continent européen face à la Chine et aux États-Unis.»

La campagne nationaliste contre les fascistes a aussi un autre objectif. Elle vise à supprimer toute opposition populaire à l'extrême droite et à empêcher l'entrée de la classe ouvrière en tant que force indépendante dans les événements politiques, armée d'un programme socialiste dirigé contre la classe dirigeante dans son ensemble.

C'est précisément pour cette perspective que se battent le SGP et le CIQI. Dans notre déclaration pour les élections européennes, nous déclarons: «Nous n'essayons pas d'améliorer les symptômes d'un ordre malade, mais nous préconisons le renversement du système capitaliste. Le retour du fascisme et de la guerre découle d'une crise profonde du système capitaliste. L'humanité est à nouveau confrontée à l'alternative posée par Rosa Luxemburg pendant la Première Guerre mondiale: le socialisme ou la barbarie. Ce n'est que si la classe ouvrière s'unit à travers l'Europe et lutte pour les États-Unis socialiste d'Europe qu'une catastrophe peut être évitée.»

(Article paru en anglais le 24 mai 2019)