La guerre mondiale contre le journalisme

Par Mike Head
7 juin 2019

Des policiers de la police fédérale australienne ont fait des descentes dans deux bureaux de presse distincts en moins de 24 heures cette semaine. Ces attaques effrayantes et flagrantes contre la liberté de la presse visent à intimider les journalistes qui écrivent sur les fautes et les crimes de guerre du gouvernement.

Mercredi, la police a passé plus de huit heures à fouiller dans près de 10.000 dossiers, y compris des notes de journalistes, des versions préliminaires d'articles, des vidéos non éditées, des procès-verbaux de réunions et des courriels, au siège de l’Australian Broadcasting Corporation à Sydney. La veille, la police avait passé des heures à fouiller la maison d'une rédactrice politique de News Corp, Annika Smethurst.

De hauts responsables de la police fédérale australienne entrent à ABC, le radiodiffuseur public national, lors d’une descente dans ses bureaux à Sydney, en Australie. (Source: Australian Broadcasting Corporation)

Dans les deux cas, les raids ont été déclenchés par la publication de fuites qui révèle des éléments clés de l’appareil de renseignement militaire australien lié aux États-Unis. Il s’agit des crimes de guerre commis par les forces spéciales australiennes en Afghanistan. Il s’agit aussi de plans qui légaliseraient la surveillance de masse interne par l’agence australienne de surveillance électronique.

Les descentes ont confirmé de façon vivante les avertissements émis par le World Socialist Web Site: la persécution et l’emprisonnement du fondateur de WikiLeaks, Julian Assange, ont créé un précédent pour la criminalisation du journalisme.

En ciblant les journalistes, ainsi que les individus qui divulguent ces informations accablantes, le gouvernement australien suit directement l’exemple de l’administration Trump. Cette dernière accuse Assange, journaliste et éditeur, de 17 chefs d’accusation, en vertu de la loi américaine sur l’espionnage, pour lesquels il risque la prison à vie et peut-être la peine capitale.

«L’arrestation et la poursuite de notre éditeur à la demande de l’administration Trump est un tournant pour le reste des médias – alors qu’elles tentaient de poursuivre les lanceurs d’alerte, les forces de l’ordre sont maintenant utilisées pour faire taire ceux qui demandent des comptes au gouvernement», a écrit WikiLeaks sur Twitter. «Nous avons, depuis longtemps, lancé l’avertissement que d’autres poursuites suivront.»

Ce qui se passe en Australie n’est pas la seule vérification de ces avertissements. En France, le gouvernement d’Emmanuel Macron s’apprête à poursuivre en justice les journalistes de Disclose, qui ont dénoncé, en partenariat avec Intercept, Radio France, Mediapart, Arte Info et Konbini, la complicité de la France dans la guerre illégale de l’Arabie saoudite au Yémen et les efforts du gouvernement Macron pour la dissimuler.

Aux États-Unis même, tandis qu’Assange est maintenant derrière les barreaux, grâce à une conspiration entre les gouvernements de l’Australie, de la Grande-Bretagne, des États-Unis et de l’Équateur, la lanceuse d’alerte Chelsea Manning a été remise en prison. Elle a refusé de témoigner devant un grand jury établi pour fabriquer des preuves et porter d’autres accusations frauduleuses contre l’éditeur de WikiLeaks.

Le seul «crime» présumé commis par Assange et Manning a été de révéler aux peuples du monde les crimes de guerre, les opérations d’espionnage, les opérations de renversement de régime et les massacres commis par les États-Unis et leurs alliés, dont l’Australie.

WikiLeaks poursuit: «Julian Assange est persécuté aux États-Unis pour des publications de WikiLeaks. Tels que ces articles-là, les articles en question ne contenaient pas seulement des informations qui détaillent la portée excessive des agences de renseignement. Mais aussi ils contiennent des preuves de crimes de guerre, y compris des actes de torture et des exécutions illégales, qu’on cache, jusqu’ici, au public».

En fait, il est inconcevable que le gouvernement australien ait lancé et poursuivi l’enquête sur les journalistes de l’ABC et de Murdoch sans l’accord, sinon la pression, de Washington. Le Special Air Service (SAS) et l’Australian Signals Directorate (ASD – l’agence de surveillance) sont étroitement intégrés dans toutes les guerres et les préparatifs de guerre des États-Unis.

Des milliers de courriels internes de l’ABC fouillés par l’AFP [source: Twitter @TheLyonsDen]

Les crimes de guerre du SAS – qui comprennent le meurtre d’enfants et de civils non armés et la profanation de cadavres – sont un aspect indissociable et inévitable de l’invasion et de l’occupation de l’Afghanistan par les États-Unis.

L’ASD fait partie du réseau mondial de surveillance «Five Eyes» dirigé par les États-Unis. Comme l’ont révélé les fuites d’Edward Snowden en 2013, l’ASD collabore avec l’Agence de sécurité nationale américaine (NSA) pour échanger des informations, notamment sur les citoyens australiens. Les changements proposés par le gouvernement australien en 2018, exposés par les fuites à Smethurst (de News Corp), auraient légalisé ces opérations d’espionnage.

Le moment des raids australiens n’est pas accidentel. Bien que les fuites présumées se soient produites en 2017 et 2018, les mandats de perquisition ont été exécutés juste après les élections australiennes du 18 mai, qui ont vu le retour de la Coalition libérale-nationale, et quelques semaines après l’arrestation d’Assange le 11 avril.

Dans les deux cas également, on exploite le précédent créé par la chasse aux sorcières d’Assange pour cibler les journalistes. La police enquête sur les infractions présumées en vertu de l’article 79 de la Loi sur les crimes. Datant de la Première Guerre mondiale, cette loi interdit non seulement de «communiquer», mais aussi de «recevoir» des informations qui «compromettent la sécurité ou la défense» de l’Australie. Les journalistes pourraient être condamnés à des peines qui peuvent aller jusqu’à sept ans de prison, si reconnus coupables.

Comme le WSWS l’a dit, ces développements sont directement liés à la dissimulation, non seulement des crimes passés des États-Unis et de leurs alliés, mais aussi des crimes encore plus graves en préparation alors que Washington menace l’Iran, la Syrie et le Venezuela, et intensifie sa guerre économique et sa confrontation militaire avec la Chine.

Les gouvernements australiens successifs – tant les coalitions libérales-nationales que ceux du Parti travailliste – ont fait de l’Australie un terrain d’essai pour la militarisation de la société et la suppression de la dissidence politique. Il s’agit notamment d’installer des marines américains dans la ville stratégique du nord de Darwin. Il s’agit d’imposer une législation qui permet à la police et aux services de renseignement d’accéder aux «métadonnées» en ligne. Et il s’agit de briser les systèmes de cryptage et de poursuivre toute personne accusée d’«ingérence étrangère».

Tout au long de la couverture médiatique bourgeoise des raids australiens, aucune mention d’Assange et de Manning n’a été faite. Aucun des journalistes qui, légitimement, s’alarment de l’impact effrayant sur la liberté d’expression n’a fait référence à ce lien évident.

La répression mondiale contre la liberté de la presse après l’inculpation d’Assange met en évidence le rôle tout à fait pernicieux de tous ceux qui ont joué un rôle dans la persécution du fondateur de WikiLeaks.

La liste est longue. Presque tous les grands médias – y compris le New York Times, le Washington Post et le Guardian – ont pris part à un complot pour calomnier et diffamer Assange. Des organisations de pseudo-gauche de la classe moyenne ont aussi participé, y compris les Socialistes démocrates d’Amérique (DSA) et l’Organisation socialiste internationale (ISO), aujourd’hui dissoute. Elles ont publié des déclarations qui soutiennent la persécution vindicative d’Assange par la Suède et la Grande-Bretagne à la demande des États-Unis.

Cela donc ne devrait surprendre personne que ni le Times, ni le Post, ni le Guardian n’aient publié une déclaration qui condamne les raids en Australie, alors que Jacobin, associé à la DSA, n’a même pas pris la peine de les signaler.

La défense de la liberté de la presse ne viendra pas de ces milieux.

La répression mondiale de la liberté d’expression vise carrément la classe ouvrière: son droit de connaître les crimes et les conspirations des élites dirigeantes et des appareils d’État qu’elles contrôlent.

Une presse libre et la liberté d’expression en ligne sont vitales pour que la classe ouvrière puisse organiser la lutte contre la guerre, les inégalités et tous les autres fléaux sociaux du capitalisme. Alors qu’ils s’engagent dans des luttes dans le monde entier, les travailleurs doivent exiger la libération d’Assange et de Manning et s’opposer à la poursuite de tous les journalistes.

Les attaques policières contre des journalistes soulignent l’urgence de la campagne menée par le WSWS, le Comité international de la Quatrième Internationale et les Partis de l’égalité socialiste à travers le monde. L’ensemble de nos organisations mobilisent la plus large opposition à la menace d’extradition d’Assange vers les États-Unis et pour sa liberté totale. Nous exhortons nos lecteurs à s’engager dans cette lutte!

(Article paru en anglais le 6 juin 2019)