Trump congédie son conseiller en matière de Sécurité nationale

Par Patrick Martin
16 septembre 2019

Le président Trump a congédié son conseiller à la Sécurité nationale, John Bolton, la semaine dernière dans une action révélant l'aggravation de la crise de l'administration et les conflits amers qui éclatent à Washington après une série de débâcles en politique étrangère.

Trump a fait cette annonce sur Twitter quelques minutes seulement après que la Maison-Blanche eut annoncé une conférence de presse pour Bolton, le secrétaire d'État Mike Pompeo et le secrétaire au Trésor Steven Mnuchin, où ils devaient discuter de nouvelles sanctions financières contre les groupes «terroristes» et leurs prétendus partisans.

La soudaineté de la décision et le caractère acrimonieux des tweets de Trump – ainsi que l'affirmation de Bolton selon laquelle il avait démissionné et n'avait pas été congédié – témoignent de l'intensité des conflits internes à la Maison-Blanche.

Il est évident que les divergences de longue date entre Trump et Bolton ont atteint leur paroxysme plus tôt ce mois-ci au sujet d'un accord prévu avec les talibans en Afghanistan, qui devait être ratifié secrètement avec des représentants des talibans et le président afghan Ashraf Ghani à Camp David.

Trump n'a révélé ses plans pour la réunion qu'après l'avoir annulée publiquement, de nouveau sur Twitter, le 7 septembre. Alors que le président a affirmé que l'annulation avait été provoquée par un attentat à la voiture piégée perpétré par les talibans contre un soldat américain le 5 septembre, il est maintenant évident que c'est le conflit à Washington, et non à Kaboul, qui a entraîné la suspension de la réunion.

Le Washington Post a rapporté le 30 août que Bolton était exclu des conseils d'administration sur l'Afghanistan en raison de son opposition à tout accord avec les talibans:

[blockquote]«Selon certains fonctionnaires, son opposition à l'effort diplomatique en Afghanistan a irrité le président Trump et a poussé des conseillers à laisser le Conseil de sécurité nationale en dehors des discussions délicates sur l'accord…

L'isolement de Bolton sur l'Afghanistan est devenu particulièrement apparent le mois dernier lorsque les hauts responsables du président se sont rendus au terrain de golf de Trump au New Jersey pour discuter de l'accord de paix qui serait présenté aux responsables afghans et talibans à Kaboul et à Doha, au Qatar, ont déclaré des responsables américains. En plus du président, étaient présents à la réunion du 16 août le secrétaire à la Défense Mark T. Esper; le général Joseph F. Dunford Jr, président du Comité des chefs d’état-major interarmées; le vice-président Pence; le secrétaire d'État Mike Pompeo; la directrice de la CIA Gina Haspel; et Khalilzad [négociateur en chef américain en Afghanistan, Zalmay Khalilzad]. Bolton n'a pas été invité à l'origine parce qu'il craignait que son équipe ne s'oppose à l'ordre du jour et n'en divulgue les détails plus tard, ont déclaré plusieurs responsables.»[/blockquote]

Les reportages des médias après le licenciement ont suggéré que Bolton était considéré comme la source de fuites dans la presse au sujet des divisions internes sur l'Afghanistan, et qu'il avait particulièrement irrité Trump en suggérant que le vice-président Mike Pence était également opposé à l'accord avec les talibans. Au moins un article de presse disait que Bolton et le secrétaire d'État Pompeo ne se parlaient plus.

Bolton est le fonctionnaire de l'administration Trump le plus étroitement identifié à une politique combinant l'intervention militaire, les sanctions économiques et les menaces diplomatiques pour obtenir un changement de régime dans une série de pays longtemps ciblés par Washington, dont l'Iran, la Corée du Nord et le Venezuela. Il a été l'un des bellicistes les plus véhéments de l'administration de George W. Bush et reste un ardent défenseur de l'invasion et de l'occupation américaines en Afghanistan et en Irak.

Selon de nombreux articles de presse, Bolton a fait pression pour une politique de changement de régime au Venezuela dans laquelle l'administration Trump s'est engagée en janvier, déclarant l’obscur Juan Guaido comme étant le président légitime et cherchant à provoquer un coup d’État militaire contre le président Nicolas Maduro. Huit mois plus tard, Maduro est toujours au pouvoir et Trump aurait perdu confiance dans cet effort, qui n'a pas apporté la victoire politique rapide que Bolton aurait promise.

Trump et Bolton étaient également divisés sur la politique en Iran. En juin dernier, Trump avait décidé, seulement 10 minutes avant que les missiles ne soient tirés, de ne pas lancer de frappes contre l'Iran après que les forces des Gardiens de la révolution ont abattu un drone américain au-dessus des eaux iraniennes dans le golfe Persique. Bolton se serait également opposé à la décision de Trump de rencontrer le dirigeant nord-coréen Kim Jong-un dans la zone démilitarisée entre la Corée du Nord et la Corée du Sud le 30 juin, où Trump aurait fait un pas symbolique vers le territoire nord-coréen.

Le congédiement de Bolton ne signifie absolument pas que Trump va abandonner l'usage de la force militaire pour atteindre ses objectifs de politique étrangère. Cela ne fait qu'un mois que Trump s’est vanté qu'il pourrait remporter la victoire en Afghanistan en quelques jours s'il était prêt à tuer 10 millions de personnes, ce qui montre bien le genre de discussions qui ont lieu à la Maison-Blanche.

La réaction initiale du Parti démocrate au congédiement de Bolton s'est concentrée en grande partie sur la crainte que le désarroi évident à la Maison-Blanche puisse nuire aux intérêts de l'impérialisme américain dans le monde entier. L'instabilité de l'administration Trump se reflète dans son changement fréquent de personnel: trois conseillers à la sécurité nationale, deux secrétaires d'État, trois secrétaires à la défense et des chefs par intérim dans une demi-douzaine de postes de direction.

Bolton n'a servi que 17 mois à titre de conseiller en matière de Sécurité nationale, après le général H. R. McMaster (13 mois) et le général à la retraite Michael Flynn (23 jours). Selon un commentaire de presse, si l'on compte les conseillers à la sécurité nationale par intérim qui ont remplacé Flynn et maintenant Bolton, Trump a eu cinq conseillers à la Sécurité nationale en moins de trois ans, alors que les présidents Clinton, Bush et Obama réunis ont eu sept conseillers en sécurité nationale en 24 ans.

Le conflit entre Trump et Bolton n'est pas une lutte entre «faucons» et «colombes» au sein de l'administration. Elle s'inscrit dans le cadre d'un conflit sur la stratégie impérialiste qui a dominé Washington au cours des trois dernières années.

Trump a eu tendance à considérer les conflits en Irak, en Syrie et en Afghanistan, dont il a hérité de Bush et d'Obama, comme des distractions par rapport à l’attention centrale qu’il porte sur la menace que représente la Chine pour la domination économique américaine. Ses politiques de guerre commerciale et de provocation militaire dans la mer de Chine méridionale, ainsi que ses ouvertures vers la Corée du Nord, font partie intégrante de sa politique anti-Chine.

Mais l'establishment de la politique étrangère américaine dans son ensemble, y compris son aile démocrate, considère l'Afghanistan comme un test décisif du leadership mondial américain. Sa perte, comme celle du Vietnam, aurait, à leur avis, un impact désastreux sur la position mondiale de l'impérialisme américain.

Les États-Unis sont présents en Afghanistan depuis plus de 40 ans, depuis que l'administration démocrate de Jimmy Carter a commencé à mobiliser les guérillas fondamentalistes islamiques qui ont donné naissance aux talibans et à Al-Qaïda. Le président Obama a qualifié l'Afghanistan de «bonne guerre» – par opposition à l'Irak – et a intensifié le conflit en déployant plus de 100.000 soldats américains.

Trump procède sur une base transactionnelle, estimant qu'il peut «conclure un marché» avec les talibans, Kim Jong-un, voire la théocratie iranienne, avec le bon mélange de carottes et de bâtons. Les démocrates, comme Bolton, s'opposent à un accord qui aurait pour effet de livrer Kaboul aux talibans en échange d'une promesse de «bonne conduite».

Des sections importantes de l'establishment de la politique étrangère estiment qu'une telle politique sape l'objectif stratégique central qui anime la politique étrangère américaine depuis des décennies: la domination de la masse continentale eurasiatique. C'est ce qui sous-tend la demande du Parti démocrate d'intensifier le conflit avec la Russie et son insistance à poursuivre la guerre en Afghanistan. Quoi qu'en disent les candidats démocrates à la présidence pour 2020, ils n'ont pas l'intention de se retirer de l'Afghanistan. En cela, les démocrates sont plus proches de la politique étrangère de Bolton que de celle de Trump.

Depuis que Trump est entré à la Maison-Blanche, et même avant, l'opposition du Parti démocrate s'est concentrée sur sa volonté de se retirer du Moyen-Orient, en particulier de la Syrie, afin de recentrer les efforts américains sur la Chine. Trump cherchait à obtenir un accord avec la Russie dans ce contexte, et les démocrates ont fomenté la fausse campagne anti-russe, y compris l'enquête Mueller, pour qualifier de trahison tout recul dans la confrontation avec la Russie. La question de parvenir à un règlement avec les talibans en Afghanistan a poussé les conflits sur l'orientation de la politique étrangère américaine à leur paroxysme.

(Article paru en anglais le 11 septembre 2019)