Le SCFP torpille la grève du personnel scolaire de soutien de l’Ontario et accepte les réductions salariales et budgétaires de Ford

Par Roger Jordan
9 octobre 2019

Alors qu’il ne restait que quelques heures avant que 55.000 membres du personnel de soutien des écoles catholiques romaines publiques et étatiques de l’Ontario ne déclenchent la grève contre l’assaut du gouvernement conservateur provincial contre l’éducation publique et les travailleurs qui l’administrent, le Syndicat canadien de la fonction publique (SCFP) a conclu dimanche soir une entente de principe avec le gouvernement provincial de Doug Ford détesté de la population.

Le SCFP refuse de divulguer les détails de l’entente triennale proposée avant que celle-ci ne soit soumise à un vote de ratification. Ce processus devrait prendre trois semaines ou plus.

Toutefois, il apparait déjà clairement que le SCFP a accepté un contrat de capitulation qui vient renforcer la position du gouvernement progressiste-conservateur de Ford qui cherche à imposer des compressions sauvages dans le domaine de l’éducation, y compris des augmentations spectaculaires de la taille des classes, dans le cadre de son programme d’austérité généralisée.

Le gouvernement s’est vanté que le contrat proposé est conforme au plan du gouvernement, ce que les responsables du SCFP ont effectivement admis – et qu’il sera bientôt promulgué par la loi. Le contrat de travail devrait limiter les augmentations salariales pour un million de travailleurs du secteur public à seulement 1 % par année au cours des trois prochaines années. Si l’on tient compte de l’inflation, qui se situe actuellement à plus de 2 %, cela équivaudra à une réduction substantielle des salaires réels des travailleurs qui ont déjà fait l’objet de «restrictions salariales» pendant des années sous le gouvernement libéral précédent de l’Ontario.

Le SCFP a été forcé d’annoncer une date limite avant le déclenchement d’une grève la semaine dernière, deux jours seulement après le début d’une campagne de grève du zèle, en réponse à une vague de colère de la base contre les mesures de réduction des coûts de Ford et les représailles provocatrices prises par plusieurs conseils scolaires.

Si la grève avait eu lieu, le personnel d’entretien, aide-enseignant, éducateur de la petite enfance et autre personnel de soutien scolaire aurait été en conflit avec le gouvernement Ford, qui a affirmé être prêt à criminaliser les mesures prises par les travailleurs pour «garder les écoles ouvertes». Des dizaines de conseils scolaires, dont les trois plus importants de la province, avaient déclaré qu’ils cesseraient leurs activités dès le début de la grève pour des raisons de santé et de sécurité.

C’est précisément parce que la grève du personnel de soutien avait le potentiel de déclencher un affrontement avec le gouvernement Ford que le SCFP est si déterminé à l’étouffer avant qu’il ne commence. La direction du SCFP s’inquiète aussi sans doute de l’impact qu’une recrudescence de la lutte des classes dans la province la plus peuplée du pays peut avoir sur les efforts de la bureaucratie syndicale pour réélire le premier ministre Justin Trudeau et son gouvernement libéral. Les Canadiens doivent se rendre aux urnes le lundi 21 octobre.

Le refus du SCFP de divulguer les détails de l’entente de principe constitue une violation flagrante des droits démocratiques des travailleurs. La bureaucratie syndicale veut garder un contrôle serré sur les dispositions de la convention proposée, afin que les travailleurs n’aient pas le temps de les étudier attentivement et d’en débattre, et qu’ils dépendent entièrement du matériel promotionnel syndical biaisé lorsqu’ils voteront.

Lors de la conférence de presse du SCFP dimanche soir dernier, la négociatrice en chef, Laura Walton, a affirmé que le syndicat avait répondu aux préoccupations des travailleurs au sujet des réductions d’emplois et de la détérioration des conditions de travail des étudiants et des travailleurs en éducation en obtenant une promesse du gouvernement qu’il investisse 20 millions $ supplémentaires dans le système scolaire de la province.

Il n’est pas clair si ces 20 millions de dollars constituent un investissement ponctuel ou annuel pour toute la durée du contrat. Dans un cas comme dans l’autre, c’est une goutte d’eau dans l’océan dans des conditions où le gouvernement réduira le budget de l’éducation de milliards de dollars au cours des trois prochaines années.

Pourtant, Walton a eu l’audace de prétendre que le SCFP avait forcé le gouvernement à ouvrir «la tirelire». Dans les faits, Ford et ses conservateurs ont déjà pigé dedans pour payer les réductions d’impôt aux sociétés et autres incitatifs à l’investissement afin de rendre l’Ontario «ouvert aux affaires».

Le syndicat prétend avoir fait reculer le gouvernement qui a demandé des concessions radicales sur les congés de maladie. Pour sa part, le ministre de l’Éducation, Stephen Lecce, a déclaré que les deux parties avaient fait de «légers gains».

Même si le gouvernement venait à retirer certaines de ses demandes de concession, cela représenterait peu pour le personnel de soutien scolaire qui est généralement mal payé. Si le SCFP réussit à faire adopter le contrat proposé, ces travailleurs seront contraints de faire des sacrifices pendant des années à cause de la baisse de leurs salaires réels, tout en travaillant dans des écoles qui manquent cruellement de ressources.

Plus fondamentalement, la capitulation du SCFP représentant les travailleurs du milieu de l’éducation affaiblit considérablement la lutte pour défendre l’éducation publique. Elle prépare le terrain pour que le gouvernement aille de l’avant en imposant des réductions salariales réelles et d’autres concessions aux quelque 200.000 enseignants de l’Ontario, dont les contrats, comme ceux du personnel de soutien scolaire, sont expirés depuis le 31 août.

S’inspirant du précédent établi dans le contrat du SCFP, Ford fera pression pour que les quatre syndicats d’enseignants – la Fédération des enseignants des écoles secondaires de l’Ontario (FEESO), la Fédération des enseignants de l’élémentaire de l’Ontario (FEEO), l’Ontario English Catholic Teachers’ Association (OECTA) et l’Association des enseignants franco-ontariens (AEFO) – acceptent des ententes semblables réduisant les salaires réels et concrétisant les réductions du gouvernement dans le système de l’éducation.

Ford va enfoncer une porte ouverte puisque la FEESO a déjà révélé ses «revendications» de négociation. Elles comptent notamment une augmentation de salaire «zéro nette», une offre visant à appliquer conjointement des changements régressifs au programme d’études, comme l’apprentissage en ligne, et l’acceptation de jours de congé non payés pour les enseignants afin de réduire le budget de l’éducation.

Soulignant le fait que les syndicats d’enseignants n’ont pas l’intention d’organiser de lutte véritable contre le gouvernement Ford et son programme d’austérité de guerre des classes, chacun des quatre syndicats d’enseignants a décidé de négocier séparément.

La lutte des travailleurs du secteur de l’éducation pour défendre leurs droits et leurs salaires et s’opposer à l’éviscération de l’enseignement public, y compris la suppression de plus de 10.000 emplois d’enseignants au cours des quatre prochaines années, peut et doit devenir le catalyseur d’une mobilisation beaucoup plus vaste de la classe ouvrière contre l’austérité capitaliste.

Depuis le début de l’année, des centaines de milliers de travailleurs et de jeunes partout en Ontario ont participé à des manifestations contre les compressions dans les soins de santé, l’aide juridique, l’aide aux étudiants et les budgets scolaires. General Motors et les travailleurs du secteur des pièces d’automobiles ont manifesté et pris des mesures de grève contre la perte de leur emploi. Le 27 septembre, quelque 700.000 personnes sont descendues dans les rues des villes canadiennes pour protester contre le refus de l’élite dirigeante de prendre des mesures significatives pour prévenir les changements climatiques.

Ces signes croissants de radicalisation de la classe ouvrière au Canada coïncident avec une résurgence de la lutte des classes à l’échelle internationale.

Face à de telles grèves et manifestations, l’élite dirigeante se tourne de plus en plus vers la répression étatique et la promotion de forces d’extrême droite. Ford, par exemple, s’est juré de criminaliser toute grève des enseignants, décrivant à maintes reprises les opposants à ses mesures d’austérité comme des extrémistes violents, et menaçant même de recourir à la «clause dérogatoire» antidémocratique pour faire fi des droits fondamentaux «garantis» par la Constitution canadienne.

L’entente de capitulation du SCFP souligne une fois de plus l’urgente nécessité pour les enseignants et le personnel de soutien de prendre en main leur propre lutte. Des comités d’action contrôlés par la base et indépendants des syndicats procapitalistes doivent être mis sur pied pour lutter afin d’obtenir des salaires et des budgets d’éducation plus élevés, plus de fournitures scolaires et des travaux de réfection aux bâtiments scolaires, et pour se préparer à défier toute loi gouvernementale briseuse de grève.

L’éducation et les autres services publics ne peuvent être défendus que par une lutte politique qui défie non seulement le gouvernement Ford, mais aussi toute l’élite dirigeante, y compris les libéraux de Trudeau, qui ne sont pas moins déterminés à imposer le programme patronal d’exploitation accrue des travailleurs au pays et d’agression impérialiste à l’étranger. Les travailleurs de l’éducation et leurs alliés doivent se préparer pour une grève politique générale afin de faire tomber le gouvernement Ford, dans le cadre de l’élaboration d’une offensive politique pancanadienne de la classe ouvrière pour un gouvernement ouvrier engagé envers des politiques socialistes qui font passer les besoins de l’humanité avant les profits.

(Article paru en anglais le 8 octobre 2019)