Jour du Souvenir et réarmement:

Pourquoi l'élite canadienne s'en est finalement pris au commentateur de hockey de droite Don Cherry

Par Carl Bronski
18 novembre 2019

Don Cherry, l'ancien entraîneur-chef des Bruins de Boston et commentateur de longue date de l'émission de télévision emblématique «Hockey Night in Canada», a été congédié lundi après une autre de ses nombreuses diatribes de droite et xénophobes qu’il crache depuis des décennies, durant son commentaire à l'émission «Coach's Corner» samedi soir.

Cherry, qui s'est forgé une réputation de fervent défenseur de l'armée et de la police canadiennes, a conclu sa chronique du samedi en rendant hommage aux anciens combattants et ceux tombés au combat dans le cadre des cérémonies nationales du 11 novembre du jour du Souvenir qui auront lieu lundi, à l'échelle nationale. Depuis plus d'un siècle, la glorification du militarisme canadien et des aventures impérialistes fait partie intégrante des émissions de sports et les bulletins de nouvelles à la radio et à la télévision. Mais cette fois-ci, Cherry est allée trop loin, même pour les dirigeants de Sportsnet et de la CBC qui l'ont dorloté et ont accepté ses commentaires toxiques pendant des années.

À la fin de sa chronique, Cherry s'est plaint que les gens de Mississauga et du centre-ville de Toronto (d'immenses agglomérations à population majoritairement immigrante) ne portent pas de coquelicots pour le jour du Souvenir, contrairement aux habitants des petites villes canadiennes. Il a ensuite poursuivi: «Vous là, vous qui venez ici, vous aimez notre mode de vie, vous aimez notre prospérité, vous pourriez au moins payer quelques dollars pour un coquelicot ou quelque chose du genre. Ces gars (les soldats) ont payé pour votre mode de vie dont vous jouissez au Canada, ces gars ont payé le gros prix.» Ron Mclean, son coanimateur, acquiesça d'un signe de tête en levant le pouce.

Don Cherry (AP Photo/Carlos Osorio)

Au cours des 24 heures qui ont suivi, Sportsnet, les standards téléphoniques de la CBC ainsi que les fils d'information des médias sociaux se sont «enflammés» de demandes de renvoi de Cherry. Tant d'appelants ont déposé des plaintes auprès du Conseil canadien des normes de la radiotélévision que l'agence était techniquement surchargée et a dû fermer sa section des plaintes.

Dimanche, Ron Mclean s'est excusé misérablement pour son «silence» pendant l'émission et, au moins temporairement, a sauvé son emploi. Quant à Cherry, il a par la suite déclaré qu'il avait refusé d'accepter les conditions de Sportsnet pour continuer l'émission, y compris des excuses télévisées, et a donc été congédié. Après avoir prétendu à divers organes de presse qu'il s'était «mal exprimé», mais qu'il ne s'excuserait pas, Cherry est apparu mardi dans l'émission d'extrême droite de Tucker Carlson sur Fox News aux États-Unis pour affirmer que, de toute façon, la «majorité silencieuse», dont la police et les militaires, était de son côté.

Dans toute cette controverse, qui a fait les manchettes de tous les services d'information canadiens, beaucoup se sont demandé: «Pourquoi les dirigeants de la chaîne ont-ils mis si longtemps à congédier Cherry? Ses explosions de droite ne sont rien de nouveau pour les téléspectateurs de «Hockey Night in Canada». Pendant les 38 années où Cherry, maintenant âgé de 85 ans, était à la tête de «Coach's Corner», il déversait régulièrement son fiel contre les immigrants, les «pinkos», les Canadiens français, les «étrangers», les militants pour la paix, les joueurs de hockey qui ne se battent pas, les gais, les autochtones «paresseux» et les femmes qui «jacassent». Au cours d'interviews, il s'est fièrement qualifié d'«extrême droite» et de partisan du président américain Donald Trump.

Pendant la plus grande partie de ces 38 années, le réseau public de Radio-Canada (puis Sportsnet, qui appartient à Rogers Communications) a tiré de gros profits de ses émissions «Hockey Night in Canada», tout en faisant la promotion sans vergogne du multimillionnaire Cherry comme une voix authentique de «l'homme ordinaire» et même une «icône nationale».

Au cours des dernières années, toutefois, Rogers Communications, qui a repris les droits de diffusion de la Ligue nationale de hockey (LNH) de CBC/Radio-Canada en 2014, a perdu de l'argent dans le cadre de l'entente de 5,2 milliards de dollars sur 12 ans avec la LNH. Si l'on pouvait soudainement se passer de Cherry, c'est clairement parce que les dirigeants de la chaîne ont calculé qu'en raison de la diversité croissante de la population canadienne, il devenait un handicap en termes d'audience.

Mais il n'y a pas que l'argent dans cette histoire. Ce n'est pas un hasard si c’est le jour du Souvenir qui a causé la perte de Cherry, plutôt qu'une de ses diatribes «habituelles» visant une minorité démographique.

L'élite dirigeante cherche à stimuler le militarisme et un nationalisme canadien agressif, et considère le jour du Souvenir comme un moyen important de promouvoir une tradition militaire canadienne. Dans son éditorial du 11 novembre, «Le coquelicot, les Néo-Canadiens et ce que Don Cherry aurait dû dire», le Globe and Mail a célébré une «renaissance» dans la célébration du jour du Souvenir «au cours des deux dernières décennies».

L'éditorial du Globe suggérait que cette «renaissance» était due à une vague de fond populaire. Rien n'est plus faux.

Si, comme le prétend le Globe, le jour du Souvenir est devenu «l'événement civique le plus significatif du pays», c'est parce que l'establishment politique, les médias et les grandes entreprises en ont fait un point central de leurs efforts pour relancer le militarisme. La célébration du passé militaire du Canada – l'ancien premier ministre conservateur Stephen Harper a proclamé à maintes reprises que le Canada était une «nation guerrière» – a servi à préparer et à soutenir idéologiquement la participation du Canada à une longue liste croissante de guerres, d'opérations de changement de régime et de déploiements militaires agressifs des États-Unis. Elle visait également à surmonter l'opposition populaire à dépenser des dizaines de milliards pour équiper les militaires de nouvelles flottes de cuirassés et d'avions de guerre, ainsi que d'autres systèmes d'armes de haute technologie.

Un élément important dans les efforts de la classe dirigeante pour rallier l'appui du public au réarmement et à l'agression impérialistes canadiens consiste à promouvoir l’idée que l'armée est une institution «progressiste» et «diverse», tant sur le plan ethnique que du genre, incarnant la «diversité» et «l'unité» du pays.

La tirade anti-immigrante ignorante de Cherry va à l'encontre de cet objectif, d'autant plus qu'il s'identifie depuis longtemps à l'armée et qu'il en fait la promotion auprès du public, notamment par ses nombreuses apparitions avec d'anciens combattants.

L'importance que le ministère de la Défense accorde à la «diversification» du recrutement des Forces armées canadiennes a été soulignée dans un rapport publié l'été dernier. Selon le rapport, il est urgent d'accroître considérablement le pourcentage de femmes, de membres des minorités visibles, de membres des peuples autochtones et de membres de la communauté LGBTQ dans l'armée canadienne: «Dans l'environnement de sécurité complexe d'aujourd'hui, une armée diversifiée est considérée comme un avantage stratégique.»

Nulle part dans la couverture médiatique de la dernière diatribe anti-immigrante de Cherry et des retombées qui en ont découlé, n'a-t-on entendu parler de la vaste couche sociale antiguerre qui grandit, pas seulement parmi les jeunes, mais parmi les immigrants et réfugiés qui ont déjà vécu leur lot d'horreurs liées aux guerres.

On a plutôt publié des photographies montrant des immigrants canadiens portant des coquelicots. Le nombre de victimes militaires de la Première et de la Seconde Guerre mondiale, non seulement au Canada, mais maintenant dans tout l'Empire britannique et le Commonwealth, a soudainement fait son apparition sur les sites d'information. Lorsque, peu après la fin des cérémonies au cénotaphe de Toronto, lundi, des graffitis antiguerres sont apparus sur un monument, la presse nationale est entrée dans une frénésie apoplectique, sans glisser un mot de la menace croissante des guerres dans le monde qui avait motivé ce vandalisme.

Il y a certainement un désir justifiable chez de nombreux travailleurs de se souvenir des victimes des guerres mondiales impérialistes du XXe siècle, sans parler des conflits plus récents. Mais cela contraste nettement avec les objectifs et les traditions réactionnaires du jour du Souvenir: une commémoration lancée et perpétuée par l'élite politique et les hauts gradés militaires comme moyen de promouvoir le militarisme et le patriotisme en brandissant le drapeau et en justifiant la politique étrangère impérialiste du Canada.

La réalité est que les deux guerres mondiales ont permis à la classe dirigeante canadienne de poursuivre impitoyablement ses intérêts, avec ses alliés, contre ses rivaux et aux dépens des travailleurs qui sont morts par dizaines de millions. La guerre, soutiennent les militaristes canadiens, donne au Canada «une place à la table» lorsque les ressources, les marchés et les sphères d'influence sont répartis entre les puissances impérialistes.

Le jour du Souvenir – qui ne commémore que les Canadiens morts à la guerre et leurs alliés – dissimule les crimes et glorifie cette tradition militariste et impérialiste. Le coquelicot rouge, utilisé comme symbole du souvenir des morts, s'inspire du poème «Au champ d'honneur», écrit en 1915 par John McCrae, officier de l'armée canadienne. Il s'agit d'une oeuvre explicitement proguerre, qui culmine dans un vibrant appel aux armes et exige que les Canadiens «acceptent d’affronter l’ennemi» («take up our quarrel with the foe»).

Au milieu de toute cette propagande militariste, les travailleurs et les jeunes devraient se rappeler que les événements qui ont mis fin à la Première Guerre mondiale n'étaient pas principalement des victoires sur le champ de bataille, mais d'abord la révolution socialiste d'octobre 1917 en Russie et ensuite le soulèvement ouvrier qui a renversé le kaiser allemand en novembre 1918. La classe dirigeante canadienne, qui pendant la guerre avait imposé la conscription, établi des camps d'internement pour les «étrangers ennemis» (c'est-à-dire les travailleurs immigrés d'Allemagne et d'Autriche-Hongrie) et réprimé impitoyablement la dissidence, était si terrifiée par l'exemple de la Russie révolutionnaire qu'elle s'est jointe à la Grande-Bretagne, la France, les États-Unis et autres puissances impérialistes dans l'invasion du nouvel État ouvrier.

Beaucoup de travailleurs et de jeunes Canadiens sont sans aucun doute heureux de voir le départ du vantard intolérant Cherry. Il faut se féliciter de l'opposition généralisée à ses attaques verbales à l'encontre des minorités. Mais les travailleurs devraient se méfier de la tentative de l'establishment de présenter cela comme une «une histoire qui finit bien». En rejetant Cherry, la classe dirigeante poursuit ses propres intérêts prédateurs: la modernisation et la «diversification» de la tradition militaire du Canada et des Forces armées canadiennes, afin de promouvoir les forces armées comme une «institution nationale» et de légitimer l'agression impérialiste.

(Article paru en anglais le 14 novembre 2019)