Les agriculteurs français mobilisés contre le diktat de la grande distribution

Par nos reporters
28 novembre 2019

Des centaines de tracteurs ont bloqué des axes routiers à Paris et à Lyon hier, alors que les agriculteurs dénonçaient la pression financière exercée sur eux par la grande distribution, et les critiques de l’agriculture dans les médias officiels.

Blocus Georges V

Le mouvement s’organisait sous le contrôle de la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA) et des Jeunes agriculteurs. Ceux-ci critiquent surtout l’application de la loi Égalim votée l’année dernière, qui était censée assurer une meilleure rémunération des exploitants par la grande distribution. Ils doivent aussi faire face à des investissements importants liés aux politiques écologiques décidées par l’État.

Sans surprise, vu les liens étroits entre la grande distribution, les banques et les sommets de l’État, cette loi n’a pas suffi à bien rémunérer les agriculteurs. La seule façon de réellement garantir un financement et des aides suffisantes pour les petits exploitants, c’est la prise de contrôle de l’industrie et des banques par les travailleurs, afin d’exproprier l’aristocratie financière et imposer une politique d’investissement, qui aiderait les petits propriétaires agricoles.

Barricade policière avenue Foch

La FNSEA, quant à elle, s’oriente vers divers pourparlers douteux avec le régime Macron. Face aux blocages, le ministre de l’Agriculture Didier Guillaume a reçu la présidente de la FNSEA, Christiane Lambert, et a promis une rencontre le 3 décembre entre la FNSEA et le premier ministre Edouard Philippe. La FNSEA a réagi en appelant vers 19h30 à lever les blocages.

A Lyon, plusieurs autoroutes étaient coupées, et le taux de congestion était supérieur de 74 pour cent à la moyenne. Les agriculteurs ont finalement levé les blocages vers 21h après la réunion entre Guillaume et Lambert.

Environ 900 tracteurs ont organisé des blocages en région parisienne, à divers endroits sur le boulevard périphérique ainsi que dans les quartiers riches de l’ouest de la capitale. Des agriculteurs ont déversé du foin devant le Fouquet’s, le restaurant sur les Champs-Elysées, et organisé le blocage avec leurs véhicules privés de l’Avenue Georges V. D’autres ont organisé un rassemblement avenue Foch, sous la surveillance de policiers armés de fusils d’assaut.

Les reporters du WSWS ont pu interviewer des agriculteurs venus manifester à Paris.

Bruno

Bruno, un agriculteur dans les Landes, a expliqué au WSWS que malgré les lois votées sous Macron, «la valeur ajoutée sur l'alimentation ne vient pas du tout aux agriculteurs. On est toujours payé ras les pâquerettes et la majorité des agriculteurs ne gagnent pas correctement leur vie. … Les prix qui sont proposés par la grande distribution et par les industriels restent bas.»

Il a aussi souligné les conditions sociales difficiles dans l’agriculture: «Personnellement, nous les agriculteurs on a des retraites qui sont inférieures à 1.000 euros. … Heureusement que l’agriculteur en général est quelqu'un qui est prévoyant, qui a mis de l'argent de côté pour sa retraite. Sinon, il y aurait beaucoup de gens qui seraint en grande difficulté en étant en retraite, et j'en connais.»

Il a ajouté, «C'est des gens qui ont tout juste les moyens pour vivre. Heureusement qu'ils ont été habitués pendant leur carrière à faire attention, à faire du jardin pour avoir leurs légumes, sinon ce serait très compliqué pour eux. Ils n'ont pas accès aux loisirs que les retraités en général peuvent avoir. Ce sont des gens qui ne font jamais de voyages, qui vivent au jour le jour.»

Bruno a aussi témoigné du ras-le-bol des agriculteurs face aux critiques écologiques formulées sur les réseaux sociaux par des «bobos écolos parisiens qui à la limite veulent nous apprendre notre métier. … Sur les réseaux sociaux, quand je suis interpellé, j'invite les gens à venir passer huit jours chez moi, que je puisse leur expliquer en fond de fond en comble notre métier. Ce n'est pas en étant sur une avenue parisienne qu'on peut décider ce que l'agriculteur au fin fond de la Bretagne ou au fin fond de l'Alsace va faire.»

Il a ajouté, «Ce qui me gêne le plus, c'est quand on met en cause toute la chimie. On veut interdire absolument tous les pesticides. Ce n'est même pas passer en bio, parce que les agriculteurs bio utilisent également des produits. Mais on sait très bien que si on fait une agriculture entièrement naturelle, livrée à elle même, on n'a pas assez de surfaces en France. On ne saura pas nourrir la population, et on va tout droit vers des famines. Ou si on n'a pas de famine, on aura une agriculture qui n'aura rien à voir avec la qualité qu'on peut avoir aujourd'hui. Ça sera un recul.»

Bruno a aussi souligné les craintes des agriculteurs laissés sans aide face à la concurrence d’importations latino-américaines suite à l’accord de libre-échange avec l’Europe, et aux incertitudes liées au Brexit.

Il a dit, «Le Brexit aura des conséquences financières sur l'agriculture européenne et la Politique Agricole Commune indirectement, ça c'est certain. S'il y a une baisse de budget, il y aura une baisse des subventions aux agriculteurs, c'est inéluctable, à moins que ça soit compensé par autre chose. Aujourd'hui, c'est compliqué le Brexit. C’est hyper compliqué, on a du mal même à ressentir où est ce qu'on peut aller.»

Benoît

Benoît, un agriculteur venu manifester avenue Foch à Paris, a dit au WSWS: «Il faut savoir que chaque jour en France il y a deux agriculteurs qui se suicident. Il y a la pression financière pour tous les agriculteurs, et ils ne s'en sortent pas tous de la même façon. Il y a aussi le fait de cette pression que tous les jours on entend parler que l'agriculteur est responsable de la pollution de la planète.»

Benoît a aussi pointé le manque de financement par les banques et le manque d’aides de l’État pour les agriculteurs qui doivent faire des investissements majeurs dans des technologies écologiques. «Un agriculteur qui est en difficulté, malheureusement il faut le dire, les banques ne vont pas le suivre. … Les agriculteurs en difficulté ont aussi besoin d'avoir un soutien, reut-être pas par rapport à la banque mais alors avoir des prix et en plus des soutiens économiques venant de l’État.»

Benoît a critiqué le gouvernement Macron pour n’avoir pas fourni les aides dont ont besoin les agriculteurs en difficulté: «Pour le moment on attend un peu plus de justice, parce qu’on ne sait pas où on va, on ne sait pas du tout.»