Le rassemblement Stop the War tente de restaurer l’image anti-guerre abîmée de Corbyn

Par Robert Stevens
14 janvier 2020

La manifestation à Londres de samedi contre la guerre avec l'Iran, organisée par la Coalition Stop the War (STWC, Coalition pour arrêter la guerre), a attiré moins de 2000 personnes. D'autres rassemblements démoralisés et à faible participation ont eu lieu à travers le Royaume-Uni, composées presque exclusivement de membres de la pseudo-gauche et de groupes staliniens.

Les nombres dérisoires de participants témoignent de la faillite politique et de l'effondrement du mouvement anti-guerre officiel britannique. Soucieux principalement de plaider pour que l'impérialisme britannique poursuive une politique étrangère plus indépendante de Washington, il ne propose aucun moyen véritable à des millions de personnes voulant exprimer leur opposition à la guerre profondément ancrée.

En effet, plus la situation mondiale s’avère dangereuse à travers la menace des États-Unis d'anéantir des nations entières avec le soutien de la Grande-Bretagne et d'autres puissances impérialistes, moins le STWC, qui se tourne ardemment vers le Parti travailliste et l'appareil syndical virant à droite, est capable de mobiliser un soutien populaire.

La manifestation de samedi n'était en aucun cas une manifestation pour une lutte contre la guerre impérialiste. Les orateurs du rassemblement ont appelé à plusieurs reprises à la «désescalade» des «deux côtés» et demandé au Premier ministre conservateur Boris Johnson de «prendre position» et de s'opposer au président américain Donald Trump.

La direction du STWC - composée de Counterfire, une scission du Socialist Workers Party (Parti des travailleurs socialistes) et d'une poignée de staliniens vieillissants et d'autres pseudo-gauches - était beaucoup plus préoccupée par le sort du dirigeant travailliste Jeremy Corbyn que par le peuple iranien. Leur rassemblement avait pour but la réhabilitation politique de Corbyn et de redorer son blason très terni d'opposant à la guerre.

En septembre 2015, après avoir pris la direction du Parti travailliste, Corbyn annula son intention de prendre la parole lors d'une réunion Stop the War et annonça sa démission à la présidence. Pour apaiser la droite blairiste dans son parti, l'homme qui s'était prononcé contre la guerre en Irak en 2003 accorda un vote libre aux députés travaillistes lors d’un vote parlementaire pour soutenir les frappes aériennes contre la Syrie en 2015. Son manifeste des élections générales de 2017 engagea les travaillistes à respecter l'adhésion à l'OTAN, et à consacrer au moins 2 pour cent du PIB aux dépenses militaires et au renouvellement du système Trident d'armes nucléaires.

Son manifeste électoral de 2019 eut déclaré que «nos forces armées sont polyvalentes et capables de remplir tout l’éventail de rôles et d’obligations». Il dénonça une situation dans laquelle «le personnel qualifié de l'armée a été réduit de 102.000 à un peu plus de 74.000» et a averti que « les défis de sécurité auxquels nous sommes confrontés ne connaissent pas de frontières […] un gouvernement travailliste entreprendra un passage en revue de la stratégie de défense et de sécurité pour évaluer les défis de sécurité auxquels fait face la Grande-Bretagne, y compris les nouvelles formes de guerre hybride, cybernétique et à distance.»

Ayant été abandonné par des millions de travailleurs aux élections générales de décembre, qui ne croyaient pas en ses prétentions à représenter une alternative de gauche à la droite blairiste, Corbyn devrait être remplacé à la tête du Parti travailliste en avril. Il a donc décidé de revenir à sa pratique passée en tant que fidèle député de file en émettant des déclarations personnelles l'engageant précisément à rien. Même maintenant, sa détermination est telle à ne rien faire qui pourrait gêner ses alliés de droite qu'il a pris la parole samedi non pas en tant que leader travailliste, mais en tant que vice-président de la Campagne pour le désarmement nucléaire (CND), en grande partie moribonde!

Jeremy Corbyn prend la parole au rassemblement

Le discours de Corbyn a commencé en faisant l’amalgame entre l'impérialisme américain et l'Iran. L'admission de Téhéran selon laquelle il avait accidentellement abattu un avion de ligne ukrainien tuant 176 personnes la semaine dernière, au plus fort de la panique crée par la menace de guerre américaine, «faisait partie d'un ensemble d'actes épouvantables dans la région».

«Il n'y a aucune excuse pour avoir abattu un avion de ligne, il n'y a aucune excuse pour un assassinat ciblé par un État contre un autre», a-t-il déclaré. Par ces mots, il n’aurait pas été possible de savoir que ce sont les États-Unis qui ont lancé guerre après guerre au cours des 30 dernières années au Moyen-Orient, envahissant, occupant et utilisant leurs armées par procuration en Irak, Afghanistan, Yémen, Syrie et Libye.

Son message a été relayé fidèlement par le Guardian blairiste, dont le reportage du rassemblement était titré: «Jeremy Corbyn: l'Iran n' a "aucune excuse" pour avoir abattu un avion de ligne. Le chef travailliste sortant dit à la manifestation anti-guerre que l'attaque au missile était un "acte épouvantable".»

Selon Corbyn, il n'y avait rien que les puissances impérialistes ne pouvaient réaliser pour la cause de la paix. Les participants à la «Conférence d'examen du traité sur la non-prolifération nucléaire de cette année» devraient «en faire en sorte qu’elle agisse véritablement pour valoriser le pouvoir potentiel du traité sur la non-prolifération nucléaire pour mettre fin à la prolifération des armes nucléaires et contribuer au désarmement nucléaire.»

L'interdiction des armes nucléaires lors de la conférence de mai serait une «occasion de revoir l'accord iranien pour mettre en place une conférence pour mettre fin aux armes de destruction massive dans toute la région du Moyen-Orient et aider à apporter la paix, la justice et les droits de l'homme à tous les peuples de cette région du monde.»

Boris Johnson lui-même pourrait être un agent de paix, a déclaré Corbyn, alors qu'il appelait le Royaume-Uni à «défendre le droit international, la paix et la justice partout dans le monde […] Notre message aujourd'hui […] est que nous voulons un gouvernement britannique qui respectera ces principes, qui portera ces principes à l'ONU et fera de ces principes l’axe central de sa politique étrangère».

Salma Yaqoob, ancien dirigeant du parti de la pseudo-gauche Respect et qui cherche à devenir le candidat travailliste au post de maire du West Midlands, a demandé à Johnson: «Jusqu’à quel point êtes-vous prêt à vous soumettre à Trump? [...] soyez un homme!»

Andrew Murray, un proche conseiller de Corbyn, a pris la parole en premier. Ancien président du STWC, il est également chef du personnel du syndicat Unite et a été présenté au rassemblement par la dirigeante du CND et sa compatriote stalinienne Kate Hudson comme s'exprimant «au nom du syndicat Unite».

Andrew Murray

Murray a déclaré: «Nous aurions souhaité tous ici aujourd'hui que Jeremy Corbyn soit installé en tant que Premier ministre et il y a une bataille en cours pour défendre la politique étrangère que Jeremy Corbyn a toujours défendue sur des plate-formes comme celle-ci, une politique qui est plus que jamais nécessaire.»

Il a ajouté: «J'exhorte tous ceux qui présentent leur candidature à la direction du Parti travailliste à dire clairement qu'ils ne vont pas suivre les conseils de Tony Blair qui dit que les travaillistes doivent retourner au soutien de la politique étrangère occidentale comme il le dit.»

Quelle fraude. Grâce à la lâcheté politique de Corbyn, il sera probablement remplacé par le blairiste Sir Keir Starmer. De plus, le gagnant probable pour le poste d’adjoint, soutenu par le ministre des finances fantôme de Corbyn, John McDonnell, est Angela Rayner, qui a félicité le criminel de guerre jamais poursuivi Blair, et a insisté sur le fait que - en s'inspirant de Corbyn - «toutes les nuances de rouge soient nécessaire au sein de notre parti travailliste britannique pour affronter ce méchant gouvernement conservateur qui détruit notre pays.

Tariq Ali prend la parole à la manifestation

Malgré les mises en garde concernant le fait que les États-Unis n’ont pas le droit d’être présents au Moyen-Orient, le pabliste Tariq Ali a insisté samedi sur la plate-forme pour dire «que les deux intéressés doivent se calmer».

Présentant Corbyn, il se mettait à plat ventre pour déclarer: «Je veux lui dire en votre nom, bienvenue chez toi Jeremy, nous avons besoin de vous ici […] Nous avons besoin de Jeremy ici pour nous aider à nous battre et pour vous aider à mener le combat, aussi longtemps qu'il le peut ou aussi longtemps comme il veut. Mais nous avons besoin de lui ici avec nous. Nous avons besoin de lui pour être la voix du mouvement anti-guerre dans ce pays.»

Certaines des figures de proue du STWC, notamment Ali et John Rees de Counterfire, font parties également de la direction de la campagne Don't Extradite Assange (Pas d’extradition d’Assange). Ils ont passé des mois à affirmer que Corbyn ne pouvait pas défendre publiquement le fondateur de WikiLeaks emprisonné, Julian Assange - passible d'extradition et d'une peine de 175 ans de prison pour avoir dénoncé des crimes de guerre américains - car cela aurait été utilisé contre lui par les médias pour empêcher son élection. Un mois plus tard après la défaite du Parti travailliste, Ali et compagnie ont non seulement rejoint Corbyn dans son silence continu sur Assange, mais ont serré les rangs pour le protéger des critiques.

Lorsque Corbyn a été mis au défi samedi pour expliquer pourquoi il ne s’est pas élevé contre le traitement d'Assange, il a grimacé avec un dégoût évident, tout comme Andrew Murray. Il a ensuite été exfiltré par ses gardes.

(Article paru en anglais le 13 janvier 2020)