Les Démocrates accueillent le belliciste Bolton dans le procès de destitution de Trump

Par Patrick Martin
30 janvier 2020

Des extraits d’un livre à paraître de l’ancien conseiller à la sécurité nationale John Bolton, ont estomaqué la Maison Blanche et éclipsé les efforts des avocats de Trump pour monter une défense dans le procès de destitution (impeachment) du Sénat. Le procès en est à sa deuxième semaine. Les révélations semblent susceptibles de devenir le centre d’un procès qui votera vendredi sur la question de savoir si d’autres témoins — avant tout Bolton — devraient être appelés à témoigner.

John Bolton, ancien conseiller à la sécurité nationale des États-Unis (AP Photo/Martin Mejia)

Les mêmes Démocrates du Sénat qui avaient autrefois bloqué la nomination de Bolton en tant qu’ambassadeur aux Nations unies au motif qu’il était un dangereux belliciste l’embrassent et le célèbrent à présent. Le leader de la minorité sénatoriale Chuck Schumer a déclaré que Bolton devait être autorisé à témoigner. Le sénateur républicain et ancien candidat à la présidence, Mitt Romney, a été le premier de plusieurs sénateurs républicains à accepter la proposition.

Les dirigeants républicains de la Maison Blanche et du Sénat se sont opposés à l’autorisation de tout témoin supplémentaire dont les quatre demandés par les Démocrates: Bolton, Mick Mulvaney, chef de cabinet par intérim de la Maison Blanche, et deux autres collaborateurs de la Maison Blanche. Tous ont une connaissance directe de la décision de Trump de refuser l’aide militaire à l’Ukraine l’été dernier.

Au cas où au moins quatre Républicains rompraient les rangs et rejoindraient les 47 Démocrates pour donner la majorité à la citation à comparaître de Bolton, d’autres sénateurs Républicains ont menacé de demander une citation à comparaître de Hunter Biden, le fils de l’ex-vice-président Joe Biden. Hunter Biden a occupé un poste lucratif au conseil d’administration de la compagnie gazière ukrainienne, Burisma, pendant cinq ans, à partir du moment où son père avait commencé à gérer la politique ukrainienne de l’Administration Obama.

Une telle situation intensifierait la guerre politique à Washington d’une manière jamais vue alors que les Démocrates cherchent à destituer un président neuf mois seulement avant l’élection. De leur côté, les Républicains cherchent à détruire politiquement le candidat longtemps considéré comme le favori pour l’investiture démocrate à la présidence.

Un vote vendredi sur la parution de témoins aurait lieu trois jours seulement avant les caucus de l’Iowa du 3 février, là où les premiers votes réels seront exprimés pour l’investiture démocrate à la présidence, et juste quatre jours avant le discours sur l’état de l’Union. Trump doit alors s’adresser dans un discours télévisé aux deux chambres du Congrès.

Bolton est un défenseur notoire de l’invasion de l’Irak en 2003 et un fervent partisan de la guerre avec l’Iran. L’alliance de facto des dirigeants Démocrates avec lui souligne le caractère profondément réactionnaire des efforts pour destituer Trump. Les Démocrates l’ont accusé non pas pour les crimes véritables commis contre les immigrants, pour ses attaques des droits démocratiques ou ses violations du droit international, mais pour une question où son approche est moins agressive que celle de l’Administration Obama – la politique des États-Unis envers la Russie.

Le but de l’aide militaire américaine de près de 400 millions de dollars à l’Ukraine était de lui permettre de combattre les forces soutenues par la Russie sur sa frontière Est ; comme insistaient pour le dire les démocrates la semaine dernière, afin de ne pas avoir « à combattre la Russie ici» dans les rues des États-Unis. Les Démocrates cherchent à conditionner l’opinion publique à la préparation d’une guerre entre les pays qui possèdent les deux plus grands arsenaux nucléaires de la planète, un conflit qui pourrait détruire la race humaine.

Bolton, imprégné de l’anticommunisme de l’ultra-droite américaine, est favorable au matraquage anti-Russie des Démocrates. Non seulement il a été l’un des bellicistes les plus agressifs parmi les apparatchiks néoconservateurs de l’administration Bush, mais à la Maison Blanche il a fait pression pour des frappes de missiles contre l’Iran l’été dernier après que celui-ci ait abattu un drone américain sans pilote. Il a appelé à une intervention militaire américaine au Venezuela.

Selon des extraits publiés du manuscrit du livre de Bolton, ce dernier a eu des discussions avec Trump où le président insistait qu’il ne permettrait une reprise de l’aide militaire à l’Ukraine qu’après que le gouvernement ukrainien annonce une enquête sur la corruption de Joe et Hunter Biden. Selon Bolton, Trump insistait aussi sur une enquête sur des allégations de la Maison Blanche selon lesquelles l’Ukraine serait intervenue dans l’élection américaine de 2016 pour tenter de promouvoir la candidature d’Hillary Clinton.

Lorsque l’équipe juridique de Trump a commencé à présenter ses arguments de défense lundi, elle était déjà dépassée par les événements. Un des avocats de Trump, Michael Purpura, a passé près d’une heure à examiner en détail les preuves présentées par les responsables de la mise en accusation de la Chambre. Le motif de cette analyse était de prétendre que Trump n’avait jamais conditionné l’accord de l’aide militaire à une annonce par l’Ukraine d’une enquête sur les Biden. Mais le principal assistant à la sécurité nationale de Trump à l’époque, Bolton, avait démoli ce narratif dans les extraits publiés dans le New York Times juste quelques heures avant.

Au fil de la journée, il est apparu clairement que la Maison Blanche avait pris la décision de ne pas faire directement référence à Bolton lors des présentations du procès, même si Trump tweettait sans cesse sur le sujet, dénonçant le récit de Bolton comme un mensonge visant à stimuler les ventes de ses livres.

La défense de Trump a parlé dans de longues présentations sur des thèmes largement hors sujet. Kenneth Starr, l’avocat indépendant qui a mené l’enquête de destitution politiquement motivée contre Clinton en 1998-99, a déploré le recours trop fréquent à l’impeachment comme arme de conflit politique en Amérique. Starr et le professeur Alan Dershowitz de Harvard ont tous deux avancé l’affirmation douteuse qu’on ne pouvait destituer un président pour un acte criminel. Ils affirmèrent aussi qu’il était inconstitutionnel de destituer Trump pour abus de pouvoir, la première accusation portée par les Démocrates de la Chambre.

Toute une présentation fut consacrée à défendre l’ancien maire de New York, Rudy Giuliani, l’avocat personnel de Trump, qui a joué un rôle central dans les efforts pour générer des enquêtes en Ukraine, une opération décrite acerbement par Bolton comme un «deal pour de la drogue», selon le témoignage d’anciens collaborateurs de Bolton.

Deux avocats de Trump ont donné des comptes-rendus détaillés du scandale autour de Hunter Biden, décrivant comment le fils du vice-président avait été mis au conseil d’administration de la société Burisma avec un salaire de 81.000 dollars par mois sans qualifications évidentes. Les détails de cet arrangement sordide n’étant pas nouveaux, l’objectif transparent de cette présentation était de mener, devant les téléspectateurs américains, l’assaut politique sur Biden que Trump voulait que le gouvernement ukrainien mène.

Même sur le réseau de télévision Fox qui soutient Trump, les efforts de ses avocats avaient été relégués au second plan derrière les révélations de Bolton — lui-même commentateur de droite sur Fox News avant sa nomination par Trump à la tête du Conseil national de sécurité (NSC) en 2018.

Bolton a fait l’objet d’attaques furieuses dans la plupart des médias d’extrême droite qui l’ont autrefois adulé. Breitbart News a souligné qu’il avait soumis le projet de manuscrit au Conseil de sécurité nationale pour examen et que l’avocat chargé de cet examen était Yevgeny Vindman, le frère jumeau du lieutenant-colonel Alexander Vindman, responsable du Conseil national de sécurité (NSC). Ce dernier avait témoigné devant l’enquête de destitution au sujet de ses objections à la suspension par Trump de l’aide à l’Ukraine. La forte suggestion était que Yevgeny Vindman avait divulgué le manuscrit au Times ; mais Vindman a publié une déclaration niant tout rôle dans l’examen du manuscrit qui, selon lui, fut réalisée par un autre avocat.

La Maison Blanche et la NSC ont toutes deux déclaré que le manuscrit n’avait été examiné qu’au sein de la NSC. Cela suggère que la NSC n’a pas alerté l’équipe juridique de Trump sur la substance du manuscrit et les dangers qu’il représentait pour la défense de Trump. C’est surtout une indication de la crise profonde au sein de l’État américain, les factions en guerre se trouvant littéralement sous le même toit.

Le Times, dans un éditorial publié lundi soir, s’est réjoui du succès de sa bombe politique soigneusement programmée contre Trump. Il écrit: «M. Bolton, un conservateur intransigeant ayant servi pendant des décennies dans les administrations républicaines, n’est pas un fanatique anti-Trump, ce qui rend ses allégations contre le président d’autant plus dévastatrices. Et sa décision de raconter publiquement ces histoires annule presque certainement toute revendication de privilège exécutif que M. Trump pourrait faire valoir sur leurs communications».

L’éditorial poursuit: «L’une des raisons pour lesquelles les bons avocats insistent pour faire déposer les témoins et assigner à comparaître des preuves documentaires, est d’éviter toute mauvaise surprise au procès. M. Bolton a maintenant fourni la dernière de ces surprises. Ce ne sera certainement pas la dernière».

Alors que Trump cherche à attiser la violence fasciste contre ses opposants, que les Démocrates et la plupart des médias bourgeois qui servent de façade aux puissantes factions de l’appareil militaire et du renseignement – les deux camps étant l’un comme l’autre, hostiles à la classe ouvrière – il ne fait aucun doute que la prédiction de nouvelles surprises se réalisera.

(Article paru d’abord en anglais 28 janvier 2020)