L’OMS met en garde contre une fin prématurée des mesures de distanciation sociale

Par Bryan Dyne
9 avril 2020

Au moment où les pays du monde entier discutent ouvertement de comment renvoyer les travailleurs dans les usines, les entrepôts et les bureaux – alors que la pandémie de coronavirus fait rage – l’Organisation mondiale de la santé (OMS) avertit qu’une fin prématurée et sans préparation suffisante des mesures de distanciation sociale peut vite intensifier la crise sanitaire en cours.

Lors de la conférence de presse de l’OMS lundi, le Dr Michael Ryan, son directeur exécutif, a souligné «qu’il serait très déconseillé de se contenter de lever le confinement. Le nombre de cas hospitalisés est déjà au niveau où le taux d’occupation des lits approche les 100 pour cent. Vous devez être en mesure d’avoir maintenant des lits libres dans votre système afin de pouvoir gérer et assumer votre charge de travail».

«Vous verrez que dans un pays comme la Corée, de 2 à 6 pour cent de leurs prélèvements sont positifs. La semaine dernière à New York, 37 pour cent des prélèvements testés étaient positifs», a-il-ajouté. Le fait que le taux de cas positifs soit si élevé indique qu’un grand nombre de personnes infectées par le coronavirus ne sont pas détectées.

A medical worker steps over bodies as they search a refrigerated trailer while wearing personal protective equipment due to COVID-19 concerns at Kingsbrook Jewish Medical Center, Friday, April 3, 2020, in the Brooklyn borough of New York. (AP Photo/John Minchillo)

Ces thèmes furent développés lors d’une séance d’information sur la situation en Europe mardi. Le porte-parole de l’OMS, Christian Lindmeier, a précisé: «L’un des éléments les plus importants est de ne pas lâcher les mesures trop tôt pour ne pas avoir à nouveau une rechute».

Ces mises en garde de l’OMS interviennent alors que le nombre de décès dans le monde approche les 82.000 et que le nombre de cas officiellement confirmés approche du million et demi. Les États-Unis comptent à eux seuls près de 400.000 cas et près de 13.000 décès. Ils affichaient mardi un record de 1.970 décès dus au virus en 24 heures.

Si Ryan et Lindmeier n’ont pas cité de noms, ils faisaient sans aucun doute référence aux récentes conférences de presse du gouverneur de New York, Andrew Cuomo, qui déclarait qu’on «allait devoir relancer l’économie». Dans le même ordre d’idées, le président américain Donald Trump a déclaré «vouloir que l’économie s’ouvre bientôt». Il justifia cela en affirmant que «les signes sont que notre stratégie fonctionne parfaitement» et que «nous arrivons peut-être au sommet de la courbe».

La ligne avancée par Trump, Cuomo et l’establishment politique est que les mesures d’atténuation s’étaient avérées efficaces et que, comme le nombre de nouveaux cas diminuait, le pays devait se mettre à penser au retour en masse des travailleurs dans les usines, les écoles, les entrepôts et les bureaux, et ce, le plus tôt possible. Ce ne sont pas en fin de compte les pertes massives en vies humaines qui dérangent Trump et les oligarques financiers, mais bien plutôt le fait que «le remède ne devait pas être pire que la maladie [pour les marchés]». Les travailleurs doivent être renvoyés au travail afin que les entreprises puissent, grâce à leur travail, continuer à gagner des milliards.

Un tel ordre de retour au travail serait désastreux pour la classe ouvrière. Tout d’abord, les commentaires de Trump écartent des situations comme celle du Michigan où le nombre de cas et de décès est toujours nettement à la hausse. Deuxièmement, tant qu’il y aura de nouveaux cas la pandémie peut reprendre de façon potentiellement pire qu’auparavant si les gens sont obligés de travailler proches les uns des autres, le virus étant toujours actif. Les données historiques sur les pandémies montrent très clairement qu’il ne faut pas mettre fin aux mesures de confinement lorsque le nombre de nouveaux cas diminue, ni même lorsque les nouveaux cas atteignent zéro, mais lorsqu’il n’y a pas eu de nouveaux cas depuis quelques semaines, voire un mois.

Comme l’a déclaré le Dr Ryan, de l’OMS, «pour tracer une voie de sortie, on doit mettre en place de solides capacités de santé publique pour prendre le relais du confinement. En d’autres termes, le confinement fait reculer la maladie en ramenant les gens chez eux et en séparant les communautés. Mais une fois que vous avez levé le confinement, vous devez avoir une méthode d’alternative pour supprimer l’infection. La façon d’y parvenir est la recherche active de cas, les tests, l’isolement des cas, le suivi des contacts, la mise en quarantaine des contacts et une forte éducation de la communauté».

On n’a pas encore mis en œuvre de telles mesures aux États-Unis, même si Trump se vante que ceux-ci ont effectué le plus grand nombre de tests au monde. Cela n’est vrai que des récentes semaines, avant quoi le nombre de tests effectués était criminellement faible. Cela a permis au coronavirus de se propager dans la population pendant des semaines. Les tests ne sont toujours pas disponibles pour l’ensemble de la population ni surtout pour les travailleurs de la santé qui sont en première ligne, mais restent réservés aux personnes hospitalisées qui présentent des symptômes suffisants, tels que définis par des critères changeants. La conséquence est que la véritable étendue du virus n’est toujours pas connue et que rechercher un relâchement des efforts d’atténuation serait désastreux pour le grand public.

Il convient également de noter que le nombre de cas détectés est lié à la quantité de tests effectués. Le nombre de nouveaux cas confirmés à New York a diminué les jours précédents tout comme le firent le nombre de tests effectués par l’État. Le fait de ne tester que les cas à symptômes signifie que leurs contacts et d’autres personnes suspectes ne sont toujours pas comptés. Cela implique que l’ampleur de l’épidémie est plus énorme que les chiffres ne le laissent penser.

En plus de préparer le terrain pour forcer les travailleurs à reprendre le travail, Trump a également commencé à critiquer sévèrement l’OMS pour sa réponse à la pandémie, dans le but de saper les objections fortes, même si discrètes, de celle-ci à ses propres plans. Mardi il fulminait dans un tweet: «L’OMS s’est vraiment planté. Pour une raison quelconque, c’est les États-Unis qui la financent en grande partie, mais l’organisation est très centrée sur la Chine. Nous allons regarder cela de près. Heureusement, j’ai rejeté très tôt leurs conseils sur le maintien de l’ouverture de nos frontières à la Chine. Pourquoi nous ont-ils donné une recommandation aussi fausse?»

Il a poursuivi sur ces thèmes lors de sa conférence de presse de mardi, affirmant: «Ils ont dit que c’était une erreur. Ils auraient pu le dire des mois plus tôt. Ils devraient le savoir. Ils auraient dû le savoir et ils le savaient probablement. Donc, nous allons les considérer très attentivement. Et nous allons mettre un frein à l’argent dépensé pour l’OMS.»

Les principaux organes d’information ont repris cette diatribe, comme le Wall Street Journal dans un article publié par son comité de rédaction dimanche, qui portait le titre: «Les courbettes de l’OMS envers Pékin ont nui à la réponse mondiale à la pandémie». L’article affirmait que la «désinformation» de l’OMS avait permis au virus de «se propager à plusieurs pays» en raison de ses «cajoleries avec Pékin». Il déclare également que l’interdiction de voyager imposée par Trump à la Chine avait «ralenti la propagation du virus». Et ce, malgré le fait que les États-Unis comptent plus d’un quart des cas de coronavirus dans le monde en raison de l’inaction de l’Administration en janvier, février et début mars.

Ce n’est pas la première fois que le journal de Rupert Murdoch attaque l’OMS pour sa prétendue focalisation sur la Chine. Dès le 13 février, le journal écrivait: «L’OMS a cédé aux pressions chinoises» en ne déclarant pas d’urgence publique début janvier. En fait, l’OMS a effectivement déclaré une urgence de santé publique de portée internationale le 29 janvier, avant que les États-Unis n’assemblent leur groupe de travail sur les coronavirus et bien avant que Trump ne déclare une urgence nationale. Il convient de mentionner que Peter Navarro, l’un des aides de haut rang de Trump, et le chef des services sanitaires, Alex Azar, avaient informé Trump des conséquences potentielles pour les États-Unis, avant cette déclaration.

Bien sûr, Trump, les rédacteurs du Wall Street Journal et les grandes banques qu’ils servent n’ont au bout du compte rien à faire de la réponse médicale de l’OMS. Ils voient une menace mortelle en la Chine « qui gagne inévitablement plus de poids sur la scène internationale à mesure que son économie se développe». C’est d’autant plus vrai alors que l’économie chinoise commence à rouvrir après avoir été en confinement depuis janvier, celle des États-Unis restant essentiellement bloquée.

Voilà les calculs effectués par l’élite dirigeante américaine. Ils voient la Chine sortir de la pandémie dans une position géopolitique plus forte, ce qui ne peut être toléré. On ne pense ni aux dizaines de milliers de personnes déjà mortes, ni aux centaines de milliers de personnes infectées ni aux centaines de millions risquant de perdre leurs moyens de subsistance à cause de cette pandémie. Ils ne tiennent pas compte des conséquences de leurs actions pour la classe ouvrière en la faisant retourner et affronter une résurgence de l’épidémie.

La classe ouvrière doit faire ses propres calculs, fondés sur la préservation de la vie humaine et l’indemnisation de tous ceux qui ne peuvent pas encore retourner au travail en toute sécurité. Ceci doit être basé sur la lutte la plus large contre le contrôle de la classe capitaliste sur tous les aspects de la vie économique à la recherche du profit privé. Les ressources qu’on a mises à la disposition des banques et des grandes entreprises doivent être réorientées pour mettre fin à cette pandémie et pour établir une économie socialiste basée sur les intérêts de l’humanité à l’échelle mondiale.

(Article paru d’abord en anglais 8 avril 2020)

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