Les gouvernements européens trament le retour au travail en pleine pandémie

Par Thomas Scripps
13 avril 2020

Les taux de décès quotidiens dus au COVID-19 atteignent encore de nombreuses centaines, les nouveaux cas, des milliers; les services de santé sont à bout de souffle; les fournitures de tests et d’équipements de protection tout à fait insuffisantes. C’est dans ces conditions que les gouvernements européens se préparent à faire retourner la population au travail.

Sculpture en hommage au réalisateur Claude Jutras, vandalisée à Montréal en 2016

Au Royaume-Uni, un appel téléphonique interne fuité du ministère de l’Intérieur confirme que la politique discréditée et soi-disant abandonnée de l’«immunité collective» est toujours politique gouvernementale. Dans une discussion obtenue par le Byline Times — sur le renvoi par le ministère de l’Intérieur de 2.000 travailleurs dans les bureaux, la semaine prochaine — le conseiller scientifique adjoint du ministère, Rupert Shute, est enregistré disant:

«Il est parfaitement normal de poursuivre ses activités. Et c’est d’une importance vitale que vous le fassiez, car tout un tas de chaînes d’approvisionnement et de secteurs économiques, doivent continuer à fonctionner… Je reviens sans cesse sur le fait que nous allons tous attraper ce [coronavirus] à un moment donné… nous ne pouvons pas nous en cacher éternellement, mais nous pouvons gérer comment nous y sommes exposés…»

«Ce n’est certainement pas quelque chose que nous allons pouvoir éradiquer et éliminer. Les interventions actuelles doivent dire dans quelques semaines [indéchiffrable] si nous pouvons trouver une méthode de le gérer au sein de la population. C’est juste une gestion, ce n’est pas une élimination».

Et de poursuivre: «Pour l’instant, les discussions tournent autour d’un pic et de la gestion de l’épidémie actuelle. Cela ne signifie pas qu’un deuxième pic, un troisième, quatrième, cinquième, ou même plus, ne surviendront pas au cours des prochains mois et des prochaines années… Nous allons devoir nous habituer à une autre façon de vivre avec cela chez soi et au travail.

Shute décrit sans fioritures la politique mise en place par les gouvernements de toute l’Europe.

En Espagne, on demande aux travailleurs non essentiels de la construction et des industries de retourner sur leurs sites de travail et dans leurs usines la semaine prochaine. On distribue des masques faciaux dans les stations de métro et les gares. Mercredi, un porte-parole du gouvernement espagnol a déclaré: «À partir du 26 avril, les citoyens pourront reprendre leur vie normale», ajoutant après coup qu’ils «travailleront avec différentes possibilités de restrictions». Le ministre italien de la Santé, Roberto Speranza, a déclaré cette semaine: «Notre tâche est de créer les conditions pour vivre avec le virus». Comme l’a dit plus ouvertement le chroniqueur du Daily Telegraph, Fraser Nelson, qui plaide pour un retour rapide au travail en Grande-Bretagne, «cela est une autre façon de préparer l’Italie à une augmentation du nombre des décès dus au COVID-19, comme prix du retour, lentement, à une vie normale». Selon Bloomberg, certaines entreprises et magasins italiens devraient reprendre leurs activités le 13 avril et un retour dans les bureaux est prévu à partir du 4 mai.

En Allemagne, les cercles dirigeants travaillent au même plan ; la chancelière Angela Merkel évoque également la nécessité de «vivre avec la pandémie pendant un temps considérable». Là encore, un document du ministère de l’Intérieur fuité, avance une série de mesures visant à permettre à la vie publique de reprendre en sécurité une fois que le pays aura mis fin à son isolement le 19 avril. Armin Laschet, le ministre-président de l’Union chrétienne-démocrate de Rhénanie-du-Nord–Westphalie, encourage l’ouverture progressive de petits espaces commerciaux. Il s’agit de succursales de vente de voitures et même de restaurants — pour autant qu’une «distance suffisante puisse être maintenue».

Le Premier ministre français Édouard Philippe a évoqué la possibilité d’assouplir les mesures de confinement région par région et «sous réserve d’une nouvelle politique de tests — en fonction, éventuellement, de l’âge et d’autres facteurs».

Daniel Camus, professeur à l’Institut Pasteur de Lille, explique que cela serait «compliqué à faire en pratique» et fait référence à la région nord-est de la France, la plus touchée et la plus durement par le virus. “Même là, une grande partie de la population ne sera pas encore immunisée contre le virus. Nous ne pouvons pas leur dire de sortir dans la rue et de s’exposer au risque d’être contaminés. Les gens diraient: ‘Je ne veux pas être envoyé à l’abattoir comme ça’. Ils n’écouteraient pas ce genre de stratégie » dit-il.

La référence sinistre à l’«abattoir» est appropriée. Alors que des plans sont ourdis pour imposer un retour au travail, on signalait pour l’Europe plus de 4.000 nouveaux décès vendredi, ce qui porte le total de la pandémie sur le continent à plus de 70.000. L’Italie a fait état de 570 décès, pour un total de 18.849. L’Espagne a enregistré une hausse de 605, pour 15.970 en tout. La France comptait 987 nouveaux décès, le total s’élevant désormais à 13.197 morts.

Le Royaume-Uni a fait état de 980 décès, son plus grand total quotidien à ce jour, plus élevé que tous ceux enregistrés jusqu’à présent en une seule journée par l’Italie ou l’Espagne. Cela porte le nombre total de décès en Grande-Bretagne à 8.958. Sir Patrick Vallance, le conseiller scientifique en chef du gouvernement, a déclaré qu’il estimait que le pic était encore à deux semaines. L’armée a prévu de construire neuf hôpitaux de campagne supplémentaires et envisage huit autres sites en plus. L’Allemagne a également enregistré son plus grand nombre de décès quotidiens, 266, portant le total à 2.373, et a connu son quatrième jour consécutif d’augmentation quotidienne des infections. La crise pourrait bientôt exploser dans certaines des sections les plus vulnérables de la population, car les centres de réfugiés qui abritent des centaines de personnes sont mis en quarantaine. Le taux de mortalité du virus dans le pays est passé de 0,6 pour cent il y a quinze jours à 2,1 pour cent aujourd’hui.

Le nombre réel de décès en Europe est nettement plus élevé. Un tableau horrible se dessine — celui des décès — largement non signalé, de milliers de personnes âgées négligées dans les maisons de soins sur tout le continent.

En France, près d’un tiers des décès liés au COVID-19 officiellement enregistrés concerne les résidents des maisons de soins. Plus de 2.300 établissements ont signalé au moins un cas d’infection par le coronavirus. Dans un foyer de Mougins, dans le sud-est de la France, 31 personnes, soit un tiers des résidents, sont décédées depuis le 20 mars.

L’Institut supérieur de santé (ISS) italien rapporte que 3.859 personnes testées positives pour le virus et 1.310 ayant montré des symptômes possibles sont mortes dans des maisons de soins depuis le 1er février. L’épidémiologiste en chef de l’ISS, Giovanni Rezza, a admis en début de semaine que ces chiffres étaient probablement sous-estimés, vu que très peu de tests ont été effectués dans ce secteur.

Deux travailleurs de maisons de soins ont été tués par le virus en Espagne et 400 autres ont été infectés.

En Allemagne, on signale des centaines de décès dans les maisons de soins à travers le pays. Dans la ville de Wolfsburg, dans le nord du pays, 29 des 160 résidents d’un tel établissement sont morts après que 74 d’entre eux furent contaminés.

Au Royaume-Uni, le groupe Care England estime que le nombre de décès dans les maisons de soins du pays avoisinerait déjà le millier. Les organismes du secteur des soins et l’association caritative Alzheimer Society estiment que le virus se trouve dans la moitié des environnements de soins du Royaume-Uni, qui s’occupent de 400.000 personnes âgées. Ces établissements annoncent des dizaines d’infections et de décès.

Les systèmes de soins de santé sont proches de la rupture. En Italie, au moins 100 médecins ont été tués par le virus, ainsi que 30 infirmières. On estime qu’environ 10 pour cent des personnes infectées en Italie travaillent dans le secteur des soins de santé. Vingt médecins et infirmières du NHS ont subi le même sort en Grande-Bretagne.

L’Espagne n’a pas publié de chiffres officiels concernant le nombre de travailleurs de la santé testés positifs pour le virus, mais ils représentent 12 pour cent des cas dans le pays. On sait qu’au moins cinq membres du personnel de santé sont décédés.

La France a également enregistré le décès d’au moins cinq médecins en relation avec le virus.

Le verrouillage de l’Europe a de graves conséquences économiques, qui retombent massivement sur la classe ouvrière. Au Royaume-Uni, 1,2 million de personnes ont fait des demandes de prestations sociales ces trois dernières semaines, une multiplication par sept depuis le 16 mars. En Espagne, quelque 900.000 travailleurs ont perdu leur emploi au cours de cette période, et les banques disent être inondées de milliers de demandes d’interruption de prêts hypothécaires.

Ce retour irresponsable au travail prévu dans toute l’Europe n’est pas destiné à alléger ces pressions. Il est conçu pour faire supporter à la classe ouvrière le coût de la catastrophe sanitaire en relançant le flux des profits vers les banques et les grandes entreprises.

(Article paru d’abord en anglais 11 avril 2020)

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