Canada: Plus de 5 millions de travailleurs demandent l'aide du gouvernement en pleine pandémie de coronavirus

Par Roger Jordan
14 avril 2020

Plus de 5 millions de travailleurs – soit environ une personne sur quatre au sein de la population active canadienne – ont demandé l'aide du gouvernement depuis que la pandémie de coronavirus a éclaté dans tout le Canada au cours de la deuxième semaine de mars.

Ce chiffre stupéfiant comprend tous ceux qui ont demandé l'assurance-emploi et la nouvelle prestation canadienne d'urgence (PCU) entre le 16 mars et mercredi soir. Ce nombre continue d'augmenter, car les personnes dont l'anniversaire tombe en octobre, novembre et décembre n'ont pu demander la PCU qu'à partir de jeudi.

Dans un autre rapport publié vendredi, Statistique Canada a indiqué que 1,1 million de travailleurs ont perdu leur emploi en mars, faisant passer le taux de chômage national mensuel de 5,6 à 7,8 %. Aussi inédits que soient ces chiffres, ils ne donnent qu'une indication partielle de la crise sociale et économique déclenchée par la pandémie.

Le nombre réel de pertes d'emplois est beaucoup plus élevé, comme l'indique le tsunami de demandes de PCU. Les données du rapport Statscan ont été compilées pendant la semaine du 15 au 21 mars, qui est la semaine même où les fermetures ordonnées par le gouvernement et d'autres mesures de distanciation sociale se sont généralisées. Les licenciements et l'effondrement soudain du travail de nombreux travailleurs indépendants et de travailleurs temporaires ou à l’emploi précaire au cours des dernières semaines de mars ne seront pris en compte que dans le rapport de mai sur le marché du travail. Malgré cela, les 1,1 million de pertes d'emploi en mars ont représenté plus du double du chiffre prévu par la plupart des économistes, et environ huit fois plus que les 125.000 travailleurs qui ont perdu leur emploi en janvier 2009, au plus fort de la crise financière mondiale.

Le rapport de Statscan a également noté que 1,3 million de Canadiens n'ont pas travaillé en mars, mais se considèrent toujours comme ayant un emploi. 800.000 autres ont travaillé deux fois moins d'heures que d'habitude.

Les suppressions d'emplois touchent tous les secteurs économiques. Air Canada, le plus grand transporteur aérien du pays, a annoncé la suppression de 16.500 emplois la semaine dernière. Mountain Equipment Co-op a fermé ses 22 magasins dans tout le pays et supprimé 1300 postes à temps plein et à temps partiel, tandis que Cineplex a fermé 165 cinémas et licencié plus de 10.000 employés à temps partiel au Canada et aux États-Unis. Le Calgary Stampede, qui se présente comme le plus grand spectacle en plein air au monde, a supprimé 900 postes, et le Cirque du Soleil a licencié plus de 4600 employés. Les licenciements ont également touché l'industrie automobile, avec la réduction de la production des trois constructeurs de Detroit et de Toyota, touchant plus de 30.000 travailleurs. Le géant de l'industrie manufacturière Bombardier a supprimé plus de 12.000 emplois.

Le gouvernement populiste de droite de l'Alberta a également profité de la pandémie pour licencier plus de 25.000 travailleurs du secteur de l'éducation, notamment des assistants d'enseignement, des nettoyeurs et des chauffeurs de bus. La ville de Québec a licencié plus de 2000 travailleurs, tandis que la ville de Calgary a supprimé 1200 postes à temps partiel et occasionnels, et que la ville de Vancouver a licencié 1500 travailleurs.

Et la liste s’allonge.

Alors que des millions de travailleurs à travers le pays ont été licenciés, le gouvernement Trudeau s'est surtout concentré à transférer des centaines de milliards de dollars dans les mains des banques et des grandes entreprises, afin de protéger la richesse et les investissements de l'élite financière du Canada. Le gouvernement, la Banque du Canada, la Société canadienne d'hypothèques et de logement (SCHL) et d'autres organismes d'État ont acheminé plus de 650 milliards de dollars dans les banques et les grandes entreprises du jour au lendemain.

Soutenue par l'injection massive de fonds publics, l'élite dirigeante a fêté l'événement en faisant grimper le prix des actions à la Bourse de Toronto. Ainsi, alors même que les pertes d'emplois et de revenus des travailleurs se multipliaient radicalement, la Bourse de Toronto s'est redressée, rattrapant en grande partie le terrain perdu au début du mois de mars.

Alors qu'elles font la queue pour recevoir des injections importantes de fonds publics, les entreprises licencient massivement leurs employés pour éviter de payer les assurances sociales, les autres charges sociales et les prestations. Même l'engagement pris par le gouvernement de couvrir 75 % des salaires des travailleurs pendant trois mois si les entreprises acceptent de ne pas les licencier n'a pas réussi à empêcher un massacre de l'emploi sans précédent.

Contrairement aux sommes considérables mises à la disposition des banques et des grandes entreprises, les travailleurs, dont beaucoup ont peu ou pas d'épargne, ont dû attendre jusqu'à cette semaine pour demander la PCU. Elle permettra de verser à ceux qui ont perdu leur emploi ou qui ne peuvent travailler parce qu'ils sont malades ou qu'ils s'occupent d'une personne malade une allocation mensuelle de 2000 dollars, soit moins que le loyer mensuel moyen d'un appartement d'une chambre à coucher à Toronto, pendant quatre mois au maximum.

Des centaines de milliers de travailleurs ne recevront même pas cette aide insuffisante. Les travailleurs indépendants qui n'ont pas perdu tous leurs revenus, les travailleurs qui n'ont pas gagné un minimum de 5000 dollars l'année dernière, ceux qui étaient au chômage avant la crise et les étudiants à la recherche d'un emploi d'été ne sont actuellement pas admissibles à la PCU. Un rapport du Centre canadien de politiques alternatives, basé sur l'hypothèse que 2,6 millions de Canadiens auraient besoin d'une aide financière, a calculé qu'environ 860.000 personnes, soit un tiers, ne recevraient rien de la PCU.

Le renflouement illimité des banques et des entreprises par le gouvernement, alors que les travailleurs sont mis sous rations ou pire, a des conséquences sociales et sanitaires dévastatrices.

Selon une enquête de la coopérative de crédit TransUnion, deux tiers des Canadiens ont subi une perte de revenu en raison du coronavirus ou s'attendent à en subir une. Ce chiffre est encore plus élevé chez les personnes nées après 1980, 72 % d'entre elles déclarant avoir été touchées. Soixante-dix pour cent des personnes touchées, dont 78 % des milléniaux, ont déclaré qu'elles craignaient de ne pas pouvoir payer leurs factures. Plus de la moitié des personnes qui ont exprimé leur inquiétude ont déclaré qu'elles ne seraient pas en mesure de payer leurs factures ou de rembourser leurs prêts dans les quatre semaines.

Le 18 mars, Banques alimentaires Canada a lancé un appel aux dons de 150 millions de dollars pour faire face à la demande de ses services dans tout le pays.

À Toronto, la plus grande ville du Canada, les autorités ont transformé neuf bibliothèques publiques en banques alimentaires pour servir des milliers de personnes qui n'ont plus les moyens d'acheter de la nourriture. Près de 40 % des services de banques alimentaires privées et caritatives ont fermé depuis le début de la crise. En conséquence, d'autres points de vente de banques alimentaires seront créés dans des centres communautaires et des immeubles d'habitation collectifs.

Les banques alimentaires de Mississauga et de Brampton signalent qu'elles ont du mal à répondre à l'augmentation de la demande. Bob Tremblay, président de Knights Table Brampton, a déclaré que sa banque alimentaire a vu le nombre de ses clients augmenter de 16 à 18 %. «C'est sans précédent dans l'histoire de la banque alimentaire», a commenté Megan Nichols, directrice d'une banque alimentaire de Mississauga. «C'est plus drastique que la récession de 2008-09».

En plus de fournir une somme dérisoire aux travailleurs, à peine 3 milliards de dollars sont dépensés pour soutenir le système de santé, qui est surchargé. Cela fait suite à des décennies de mesures d'austérité brutales imposées par tous les niveaux de gouvernement qui ont ravagé les services sociaux et les soins de santé.

Le fait que ces politiques et les politiciens qui les ont mises en œuvre sont responsables de milliers de décès a été souligné par l'annonce faite vendredi par les responsables fédéraux de la santé qui prévoient que, dans le meilleur des cas, entre 11.000 et 22.000 Canadiens mourront des suites de la COVID-19. Si les hôpitaux délabrés du pays sont débordés, ou si les mesures de distanciation sociale sont assouplies, le nombre de décès pourrait atteindre les centaines de milliers.

La crise sociale et sanitaire désastreuse déclenchée par la pandémie souligne l'urgence pour la classe ouvrière de proposer sa propre solution indépendante, une solution qui privilégie la vie et les besoins humains plutôt que le profit capitaliste.

Les travailleurs doivent se battre pour obtenir des mesures décisives de lutte contre la pandémie, notamment: la fermeture de tous les lieux de travail non essentiels, le dépistage universel systématique et l’injection de dizaines de milliards de dollars dans le système de santé pour acquérir des respirateurs et d'autres équipements vitaux et pour embaucher et former du nouveau personnel médical. Ils doivent également veiller à ce que le personnel médical et les autres travailleurs essentiels reçoivent l'équipement de protection nécessaire pour effectuer leur travail en toute sécurité. Tout travailleur qui a été mis au chômage doit recevoir une indemnisation complète de l'État et des grandes entreprises pour son salaire jusqu'à ce que la pandémie soit contenue et maîtrisée.

Ces demandes immédiates doivent être liées à la lutte pour un programme socialiste. Le NPD et les syndicats, qui pendant des décennies ont systématiquement saboté l'opposition à l'austérité capitaliste et l'attaque des grandes entreprises contre les droits sociaux des travailleurs, ont répondu à la crise en renforçant leur alliance avec le gouvernement libéral de Trudeau. Le Congrès du travail du Canada a même participé à la rédaction des règlements du PCU. En opposition à ces organisations nationalistes et procapitalistes, les travailleurs doivent adopter une perspective socialiste et internationaliste pour guider la lutte pour un gouvernement ouvrier qui placera les besoins sociaux et la vie humaine avant le profit privé.

(Article paru en anglais le 10 avril 2020)