Des centaines de décès dans les résidences pour aînés au Canada

Par nos reporters
20 avril 2020

Comme aux États-Unis et en Europe, le coronavirus fait des ravages au Canada parmi les personnes âgées qui vivent dans centres de soins pour aînés, tant publics que privés, connus au Québec sous le nom de CHSLD (Centre d’hébergement et de soins de longue durée). Ces centres comptent plus de la moitié des 1587 décès officiellement enregistrés dans le pays, un nombre qui risque d’augmenter dans les semaines à venir selon les autorités de l’Agence de la santé.

Dans la province du Québec, on compte au moins un cas positif de COVID-19 dans 169 des 2600 établissements pour aînés. Dans la région de Montréal, 75% des CHSLD font face à une éclosion de coronavirus. Selon les autorités gouvernementales, la situation est jugée «critique» lorsque le taux de contamination dans un établissement atteint 25%. D’après les chiffres conservateurs du gouvernement de la Coalition Avenir Québec (CAQ), 34 résidences atteignent ce taux actuellement, alors qu’une quinzaine ont un taux de 50% et plus. La Résidence St-Jean a un taux de contamination avoisinant les 90%.

Des 877 résidents du Québec officiellement décédés des suites de la COVID-19, dont plus de 300 cette semaine, plus de 70% vivaient en CHSLD. Ces chiffres troublants sont toutefois loin de refléter la réalité, car souvent les corps des victimes décédées en résidence pour aînés ou à domicile ne sont pas testés et échappent aux statistiques.

Un cas particulièrement tragique est celui de la résidence Herron à Dorval, où 31 personnes ont perdu la vie en quelques jours (dont au moins 5 officiellement à cause du COVID-19). Herron fait partie des CHSLD privés «non-conventionnés» n’ayant pratiquement aucun compte à rendre au gouvernement et dont le seul but est de faire des profits en chargeant des montants faramineux aux résidents tout en réduisant la qualité des services. Le personnel, dont les préposés aux bénéficiaires, est généralement payé à des salaires inférieurs aux faibles salaires offerts dans le secteur public.

L’administration de la résidence Herron est accusée entre autres de négligence pour ne pas avoir fourni les équipements de protection individuels (EPI) nécessaires à ses employés, ce qui a pu contribuer à propager le virus dans la résidence. Craignant pour leur propre santé et leur vie, les employés ont déserté massivement l’établissement lorsque le virus a commencé à se propager. Des représentants des services de santé ont produit un rapport suite à leur visite des lieux le 29 mars. «Les résidents ont été retrouvés dans des conditions "inhumaines"», peut-on y lire. «Certains ne portaient pas de vêtements, d’autres étaient mal nourris, déshydratés, sans leurs médicaments et laissés à eux-mêmes dans leur urine et leurs excréments [...] Ce jour-là, il n’y avait qu’une infirmière et deux préposés pour 130 résidents.»

Le manque d’EPI est répandu dans les centres pour aînés, même ceux qui ont davantage de comptes à rendre au gouvernement. Une infirmière auxiliaire qui s’est entretenue avec le WSWS a expliqué que les travailleurs du CHSLD «conventionné» (en partenariat public-privé) où elle travaille ont eu accès à des masques et autres équipements de protection seulement la semaine dernière! Elle a révélé que le manque de personnel a aussi poussé des directions d’établissement à forcer des employés à travailler même s’ils présentaient des symptômes liés à la COVID-19.

La catastrophe humanitaire qui sévit dans les résidences pour aînés est répandue à travers le Canada. Selon les chiffres largement sous-estimés du gouvernement Ford en Ontario, 89 résidences de la province ont signalé une éclosion du virus, et elles représentent 41% des 534 décès dans la province.

Bien que la pandémie de coronavirus soit d’origine biologique, ses conséquences dévastatrices aux plans économique, politique et sanitaire, révèlent le stade avancé de putréfaction du système de profit capitaliste. Malgré les avertissements répétés de divers experts et agences de santé sur le risque imminent d’une pandémie mondiale, et le manque évident de préparation pour y faire face, les gouvernements à tous les niveaux ont fait la sourde oreille. Ils ont plutôt imposé des compressions budgétaires sans précédent tout en offrant des baisses d’impôts massives aux riches et aux grandes entreprises.

La pandémie a exacerbé une crise profonde déjà existante, qui est le fruit des décennies de coupes sociales et de privatisations imposées par les gouvernements successifs au Québec et à travers le Canada.

Au niveau fédéral, le gouvernement libéral de Justin Trudeau a poursuivi la politique du gouvernement conservateur précédent de Stephen Harper (et des libéraux de Chrétien/Martin avant lui) en réduisant de plusieurs dizaines de milliards de dollars les transferts aux provinces destinés au financement des soins de santé.

Au Québec, une succession de gouvernements péquistes, libéraux et maintenant caquiste, a imposé au cours des dernières décennies une série après l’autre de sauvages mesures d’austérité, tout en attaquant les conditions de travail des employés de l’État qui offrent ces services. La dernière en date, la loi 10 ou «réforme Barrette» du nom de l’ancien ministre de la Santé libéral, a joué un rôle clé pour réduire davantage le financement de la santé et ouvrir encore plus grande la porte aux privatisations.

Cette saignée massive a conduit des milliers de travailleurs mal traités et sous-payés à quitter des domaines clés comme la santé et l’éducation, qui souffrent maintenant d’une pénurie de main-d’oeuvre alarmante. Le manque chronique de personnel est aggravé par le retrait forcé de quelque 2000 employés des CHSLD qui sont, soit infectés par le coronavirus, soit mis en quarantaine préventivement, ou bien incapables de travailler à cause de problèmes de santé qui les placeraient en grave danger en cas d’infection.

Des reportages ont révélé que plusieurs bénévoles, dont des retraités de la santé, ont offert leur aide il y a longtemps mais attendent toujours une réponse du gouvernement. Apparemment, des 40.000 candidatures envoyées au gouvernement via le site «Je contribue» pour prêter main-forte dans le réseau, seulement 3.000 ont été retenues.

Sur un ton qui trahissait une tentative de détourner l’attention de sa propre absence de préparation et gestion désastreuse de la crise du coronavirus, le gouvernement du Québec a publiquement interpellé les médecins spécialistes pour qu’ils viennent en renfort dans les CHSLD pour accomplir des tâches d’infirmières et de préposés aux bénéficiaires (PAB). Plus de 2000 médecins ont répondu à l’appel. Et le manque de personnel est criant au point où le gouvernement fédéral a annoncé le déploiement de 125 membres des Forces armées canadiennes ayant une formation en santé pour travailler dans des CHSLD du Québec.

Même si le nombre de décès et de cas confirmés (plus de 17.500 au Québec et 33.900 au Canada) ne cesse d’augmenter, cela ne freine en rien la détermination des gouvernements à relancer l’économie et risquer des dizaines de milliers de vies pour permettre aux banques et aux entreprises d’amasser leurs profits.

Comme l’administration Trump et une série de gouvernements européens, le premier ministre du Québec François Legault a récemment annoncé la réouverture partielle de certaines entreprises jugées jusqu’ici «non-essentielles». Cela comprend le secteur de la construction résidentielle, mais aussi celui de l’aménagement paysager et des pépinières. Legault avait même parlé de rouvrir les écoles et garderies avant le 4 mai, mais a dû se raviser après un tollé populaire de protestation.

Ce retour précipité au travail va à l’encontre des avertissements de l’Organisation mondiale de la santé, qui a prévenu qu’une réouverture prématurée des entreprises et des lieux d’enseignement menacerait de créer une deuxième vague de contamination du virus encore plus mortelle que la première.

Au cours des prochains jours, le WSWS publiera une série d’entrevues menées auprès de travailleurs de la santé du Canada qui font face à la pandémie au quotidien.

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