Canada: Des milliers de membres du personnel médical formé à l'étranger empêchés de participer à la lutte contre le COVID-19

Par Janet Browning
20 avril 2020

Dans tout le Canada, des milliers de médecins et de travailleurs de la santé formés à l'étranger sont empêchés de se joindre à la lutte de première ligne contre la pandémie de COVID-19 en raison du système d'immigration réactionnaire du pays.

Les nombreux et lourds obstacles bureaucratiques que les professionnels de la santé formés dans d'autres pays doivent franchir avant d'être autorisés à travailler, notamment le paiement de dizaines de milliers de dollars pour les contrôles réglementaires et les certificats, ont créé une situation ridicule dans laquelle le personnel hautement qualifié n'est pas autorisé à aider les hôpitaux, les cliniques et les établissements de soins de longue durée du Canada, qui sont débordés, même si la pandémie s'intensifie.

Mercredi après-midi, on comptait plus de 28.000 cas confirmés de COVID-19 au Canada et 1006 décès.

En 2018, le Canada se classait au bas de l’échelle des 35 pays de l'OCDE en termes de nombre de médecins par rapport au nombre de citoyens, avec seulement 2,8 médecins pour 1000 personnes. Seuls sept pays, dont les États-Unis et le Mexique, étaient moins bien classés. L'Autriche est en tête de liste, avec 5,2 médecins pour 1 000 habitants, soit près du double du taux canadien.

Rien qu'en Ontario, il y a 13.000 médecins et 6000 infirmières formés à l'étranger qui ne travaillent pas dans leur domaine, selon HealthForceOntario.

L'Alberta Association of International Medical Graduates (AAIMG), qui représente 1000 médecins de 82 pays, affirme que la longueur du processus d'autorisation en Alberta signifie que de nombreux médecins étrangers ont dû accepter des emplois dans des domaines sans rapport avec la médecine. L'Alberta n'a pas assoupli ses exigences en matière de licence en pleine pandémie, bien qu'il serait clairement dans l'intérêt du public de le faire. De nombreuses communautés rurales de l'Alberta, dans les trois territoires du nord du Canada, ainsi que dans les communautés isolées et les réserves indigènes du pays, manquent de médecins.

Robert Falconer, associé de recherche à la School of Public Policy (SPP) de l'Université de Calgary, affirme qu'il faut parfois jusqu'à dix ans pour obtenir une licence de médecin en Alberta. «Si l'on tient compte des coûts des examens et des livres, il faut compter entre 14.000 et 28.000 dollars par médecin pour obtenir une nouvelle certification», explique-t-il. Dans la situation actuelle, les médecins sont tenus d'obtenir plusieurs évaluations de leurs titres de compétences, ce qui signifie que tous les relevés de notes et les antécédents professionnels doivent être soumis à l'examen de quatre organismes de réglementation différents au maximum.

Là où des tentatives ont été faites pour modifier cette impasse bureaucratique, elles ont été ponctuelles et désorganisées.

Mercredi dernier, le BC College of Physicians and Surgeons a annoncé qu'il avait accéléré l'adoption d'un nouveau règlement visant à modifier la loi sur les professions de la santé de la province afin que les diplômés internationaux en médecine puissent demander une licence de médecin associé supervisé pour participer à la lutte contre la pandémie de coronavirus. L'amendement est maintenant soumis à une période d'examen obligatoire de deux semaines, et il n'y a aucun mot sur la date ou l'éventualité de son approbation.

Sans aucune annonce publique, l'Ordre des médecins et chirurgiens de l'Ontario (CPSO) a commencé le mois dernier à délivrer une licence à court terme de 30 jours, appelée «Supervised Short Duration Certificate», en mettant en vigueur une disposition de la législation provinciale existante. Les diplômés en médecine formés à l'étranger qui ont réussi leurs examens pour exercer au Canada, ou qui ont obtenu leur diplôme au cours des deux dernières années, peuvent désormais demander un permis médical supervisé de 30 jours en Ontario pour aider à lutter contre le COVID-19. Cette licence de courte durée permet à certains médecins formés à l'étranger et à des diplômés d'écoles de médecine nationales d'exercer sous surveillance dans des hôpitaux publics, des établissements psychiatriques et des organismes d'État.

Le CPSO a délivré sa première licence dans le cadre de ce programme à la mi-mars. Les personnes qui obtiennent une licence peuvent demander une prolongation de 30 jours supplémentaires.

Ces licences médicales temporaires sont le fruit d'une disposition de la loi sur les médicaments de l'Ontario, en vigueur depuis le début des années 1990. Cette disposition permet à l'Ordre des médecins de l'Ontario de délivrer ces licences temporaires dans des situations comme les pandémies, lorsqu'il peut y avoir une pénurie de médecins. Dans une déclaration écrite, le CPSO a indiqué à CBC Toronto qu'il s'efforçait d'accélérer le traitement des demandes afin que les médecins puissent commencer à prodiguer des soins aux patients le plus rapidement possible.

Toutefois, avant de demander la licence, les candidats doivent remplir quatre conditions onéreuses. Les candidats doivent: avoir obtenu un diplôme d'une école de médecine au Canada ou aux États-Unis ou d'une école qui, au moment de l'obtention du diplôme, figurait dans le World Directory of Medical Schools; avoir exercé la médecine, obtenu un diplôme d'une école de médecine ou réussi les examens du Conseil médical du Canada au cours des deux dernières années; fournir une confirmation d'emploi d'une des catégories d'établissements agréés prévues par la loi sur la médecine, y compris les hôpitaux publics; trouver un superviseur identifié qui est un médecin praticien agréé prêt à agir comme leur superviseur.

Jusqu'à présent, peu de médecins ont postulé, probablement parce qu'ils ne connaissent pas le programme. Au 3 avril, le CPSO n'avait reçu que 12 demandes, et en avait approuvé 10. Cependant, le collège ne pouvait pas dire si des médecins formés à l'étranger figuraient parmi les 10 médecins ayant obtenu une licence temporaire.

L'incapacité des gouvernements à tous les niveaux à mobiliser efficacement des professionnels de la santé formés pour aider à combattre la pandémie la plus meurtrière depuis un siècle constitue une autre condamnation accablante de l'indifférence totale du capitalisme canadien à l'égard de la vie humaine alors que le coronavirus se propage. Bien que le Canada ait été averti à maintes reprises du risque de pandémie et qu'il ait connu l'épidémie de SRAS en 2003, aucune mesure n'a été prise à l'avance pour faciliter l'intégration des médecins et des infirmières formés à l'étranger dans le système de santé canadien, qui souffre d'un sous-financement chronique et d'un manque de personnel.

Cet échec coûtera des vies. D'ores et déjà, les estimations suggèrent que 10 % de tous les cas de COVID-19 en Ontario concernent le personnel médical. Alors que les chiffres de l'infection continuent d'augmenter, le virus se propageant dans les établissements de soins de longue durée de tout le pays, le danger demeure que le système de soins de santé soit totalement débordé, notamment en raison du manque de personnel.

Les épidémiologistes du gouvernement fédéral prévoient qu'entre 11.000 et 22.000 Canadiens pourraient perdre la vie au cours de cette pandémie, ce qui est le meilleur scénario avec les mesures de contrôle les plus strictes restant en vigueur. Si ces contrôles sont affaiblis, ou si le système de santé est débordé, ces décès pourraient bien atteindre plus de 100.000.

Outre la réaction négligente de l'élite dirigeante à la COVID-19, son refus de permettre aux professionnels de la santé formés à l'étranger d'exercer est un produit direct du système d'immigration réactionnaire du Canada. La réglementation canadienne en matière d'immigration, qui est l'une des plus strictes au monde, est saluée par le fasciste président américain Donald Trump, qui l'a présentée comme un exemple des politiques qu'il souhaiterait mettre en œuvre.

Le mois dernier, le premier ministre Justin Trudeau a annoncé un accord avec Trump pour étendre l'accord sur les tiers pays sûrs aux demandeurs d'asile désespérés qui entrent au Canada «irrégulièrement» en provenance des États-Unis. En violation flagrante du droit international, ils ne seront pas autorisés à déposer une demande d'asile au Canada, et seront au contraire automatiquement renvoyés aux États-Unis et placés dans les griffes des brutes de Trump au sein du service de l'immigration et des douanes (ICE).

Cette mesure, longtemps exigée par les conservateurs, la Coalition Avenir Québec (CAQ) et d'autres nationalistes québécois de droite, était justifiée sous prétexte que les demandeurs d'asile pouvaient propager le coronavirus. Ce courant de droite et d'extrême droite a ignoré avec joie le fait que l'élite dirigeante du Canada dispose de ressources plus que suffisantes pour assurer une quarantaine sûre aux nouveaux réfugiés, ce qui aurait pratiquement éliminé toute menace de nouvelles infections.

(Article paru en anglais le 16 avril 2020)