Au milieu de la pandémie de COVID-19, l’UE intensifie ses efforts pour faire reprendre le travail

Par Alex Lantier
28 avril 2020

Six semaines après le début des mesures de confinement dans le sud de l’Europe face à la pandémie de COVID-19, l’Union européenne (UE) et les gouvernements du continent intensifient la pression sur les travailleurs pour qu’ils retournent au travail, alors même que la pandémie se poursuit. 23.680 nouveaux cas de COVID-19 étaient confirmés dimanche dans toute l’Europe, soit 1,27 million de cas et 121.800 décès au total. La décision de lever les mesures de confinement – accélérant fortement la propagation de la pandémie – est politiquement criminelle et coûtera des milliers et des milliers de vies.

On a complètement ignoré l’exemple de la province chinoise de Hubei, le premier épicentre de la pandémie, où la propagation fut stoppée par un confinement beaucoup plus long – du 23 janvier au 8 avril – date à laquelle seuls quelques dizaines de cas, largement importés, étaient encore découverts dans toute la Chine. Ce week-end, on a enregistré 6.865 nouveaux cas en Espagne, 4.681 en Italie, 2.272 en France, 2.178 en Allemagne et 9.376 en Grande-Bretagne. Pourtant, les gouvernements font pression pour un retour au travail contre l’avis des scientifiques et de la population active.

Cela fait suite au sommet de l’Union européenne (UE) de jeudi dernier, où celle-ci a annoncé un renflouement de mille milliards d’euros et s’est engagée à imposer des politiques de retour au travail sur tout le continent. «Nous avons discuté des progrès réalisés dans les différentes dimensions de la réponse européenne à la pandémie et avons salué la feuille de route européenne commune en vue de la levée des mesures de confinement du COVID-19» avait annoncé après le sommet le président du Conseil européen et ancien premier ministre belge, Charles Michel.

Le président du Conseil européen Charles Michel s’exprime lors d’une conférence de presse sur la réponse de l’Union européenne à la crise du COVID-19, au siège de l’UE à Bruxelles, mercredi 15 avril 2020 (Crédit image: John Thys, Pool photo via AP)

Aujourd’hui, le Conseil des ministres espagnol doit approuver le plan du Premier ministre Pedro Sanchez pour mettre fin aux mesures de confinement, tandis que le Premier ministre français Édouard Philippe annoncera le plan de son gouvernement pour sortir du confinement en France.

Le Premier ministre italien Giuseppe Conte a également annoncé que son gouvernement publierait ses plans pour une réouverture des entreprises non essentielles le 4 mai, «au plus tard au début de cette semaine».

Bien que ces gouvernements aient largement évité de donner des détails concrets sur les politiques qu’ils prévoient de mettre en œuvre après le confinement, il est déjà clair, en l’absence d’un vaccin ou d’un remède contre le virus, qu’une forte augmentation des cas de COVID-19 et des décès s’en suivra.

En Espagne, 59 pour cent de la population est favorable à un renforcement plutôt qu’à l’annulation des mesures de confinement. Le Centre de coordination des alertes et des urgences sanitaires (CCAES) a demandé que les services de soins intensifs doublent le nombre de lits disponibles après le confinement. Il a clairement indiqué que la politique du gouvernement espagnol n’était pas d’essayer d’éradiquer la maladie. Il cherchait plutôt à maintenir le nombre de cas «à un niveau que le système de santé peut tolérer, en évitant le risque qu’il ne se trouve submergé» comme dans la première vague de l’épidémie.

Le CCAES a également fait remarquer que les stratégies d’«immunité collective» proposées par les gouvernements européens étaient inacceptables, car elles submergeraient les systèmes de santé et entraîneraient des décès massifs. Il n’était « pas raisonnable de fonder les stratégies de contrôle de la pandémie sur l’attente qu’un pourcentage suffisamment élevé de la population développe une immunité totale ou partielle. Cette perspective implique un nombre inacceptable de cas et de décès».

En France, une étude épidémiologique du Centre hospitalier universitaire (CHU) de Rouen a révélé que le confinement a réduit les décès hospitaliers avant le 19 avril d’au moins 61.739 (83,5 pour cent). Il estime que sans confinement, 23 pour cent de la population serait atteinte de la maladie à cette date. Le confinement avait ainsi «évité autour de 590.000 hospitalisations et 140.000 admissions en soins intensifs». Cela aurait inondé les 10.500 lits de soins intensifs disponibles en France, un chiffre doublé seulement grâce aux efforts d’urgence du personnel de santé depuis le début de la pandémie.

Ce chiffre est à peu près conforme aux projections de l’Imperial College de Londres, qu’une politique d’«immunité collective» coûterait au moins 250.000 vies rien qu’en Grande-Bretagne. Un tel taux de mortalité entraînerait, à l’échelle de l’Europe, plusieurs millions de morts.

Cela souligne les vastes dangers provenant de la fin prématurée des confinements et la criminalité politique des appels du Premier ministre britannique Boris Johnson et de la Chancelière allemande Angela Merkel à traiter le COVID-19 par «l’immunité collective». Néanmoins, c’est précisément un tel programme que poursuit le président français Emmanuel Macron.

Plusieurs organismes scientifiques de l’État ont mis en garde contre les politiques proposées par Macron, qui a ordonné retour au travail et réouverture des écoles pour le 11 mai. Le Conseil scientifique du gouvernement, dirigé par le Dr Jean-François Delfraissy, a publié une déclaration demandant que les écoles restent fermées jusqu’en septembre et que le déconfinement attende que les unités de soins intensifs retrouvent leur niveau d’occupation normal. La Direction générale de la santé a indiqué que malgré la tendance progressive à la baisse du nombre d’infections, le nombre total de patients sous respirateur en France avait en fait augmenté de 28 dimanche.

Des divisions acerbes éclatent au sein même du gouvernement Macron, alors que les ministres paniquent à la perspective d’une éruption de colère populaire après une seconde vague de cas de COVID-19. Un ministre s’est plaint anonymement à L’Obs de rapports sur l’impossibilité d’une stratégie d’«immunité collective» consistant à espérer que la population serait immunisée si tout le monde attrapait le virus. «En plus, on est peut-être en train de découvrir qu’on peut attraper plusieurs fois le coronavirus», a déclaré ce ministre, «alors que toute notre stratégie reposait sur l’immunisation. C’est un abîme, notre affaire».

La bourgeoisie européenne se lance dans une politique de retour au travail politiquement criminelle. Il est facile pour la direction des entreprises et les riches investisseurs de s’abriter chez eux, et les cercles dirigeants de l’UE sont aussi indifférents à la mort de millions de travailleurs en Europe retravaillant pour faire monter leurs profits qu’un pharaon égyptien regardant des esclaves mourir pour construire ses pyramides.

Ce mépris de classe toxique pour la vie humaine se montre dans les commentaires du président du Parlement allemand Wolfgang Schäuble – éminent architecte de la restauration capitaliste en Allemagne de l’Est en 1989 et de l’austérité imposée par l’UE après le krach de 2008 – qui a attaqué les appels à protéger la vie humaine dans la pandémie. Il a déclaré au Tagesspiegel « Mais quand j’entends que tout doit céder devant la protection de la vie, je dois dire: ce n’est pas correct dans l’absolu… S’il y a une valeur absolue dans notre constitution, c’est bien la dignité humaine. On ne peut pas y toucher. Mais cela n’exclut pas que nous devions mourir».

L’horrifiante soif de mort de Schäuble n’est pas seulement un trait de caractère personnel, c’est aussi l’expression particulièrement brutale des intérêts de profit de toute la classe dirigeante européenne.

L’aristocratie financière européenne, bien consciente d’une crise financière naissante avant l’apparition du COVID-19, a réagi à la pandémie en se couvrant de vastes sommes d’argent public. La Banque centrale européenne (BCE) a annoncé un renflouement des banques de 750 milliards d’euros par l’achat de divers types de dettes pour rembourser les investisseurs des grandes banques. Les grands gouvernements de l’Union européenne (UE) ont chacun annoncé des centaines de milliards d’euros pour le sauvetage des entreprises. L’UE elle-même a lancé un plan de sauvetage de 540 milliards d’euros destiné essentiellement aux grandes entreprises. Puis, lors de son sommet de jeudi dernier, elle a annoncé son ultime plan de sauvetage de mille milliards d’euros.

Alors même que des sommes colossales sont consacrées au sauvetage d’entreprises comme Air France-KLM (10 milliards d’euros) ou le constructeur automobile Renault (5 milliards d’euros prévus), les financiers exigent le retour au travail pour faire des profits sur les énormes quantités de capital fictif qui affluent dans le système financier. VW en Allemagne, Toyota en France et d’autres entreprises de secteurs non essentiels rouvrent déjà leurs portes en étroite collaboration avec les syndicats.

Naturellement, les politiciens capitalistes présentent divers arguments à l’air plus acceptable pour mettre fin au confinement, insistant sur le fait qu’il est trop destructeur et coûte trop cher aux petites entreprises et aux salariés. C’est l’approche adoptée par Conte, qui a déclaré à La Repubblica: «Nous ne pouvons pas continuer avec ce confinement. Nous risquons de compromettre trop lourdement le tissu socio-économique du pays».

En fait, la principale raison pour laquelle les fermetures ont causé des difficultés est que les États de l’UE ont laissé d’innombrables travailleurs et petites entreprises pratiquement sans revenus. De longues files d’attente se sont formées pour des distributions limitées de nourriture dans les quartiers populaires de Paris, Madrid et d’autres villes européennes.

Les travailleurs doivent rejeter ce faux choix entre travailler et mourir dans une pandémie, et mourir de faim en confinement, ou encore cette affirmation que des décès en masse sont désormais inévitables. La science et la technologie modernes permettent de laisser des masses de travailleurs s’abriter chez eux, tout en recevant la nourriture et les médicaments nécessaires, pendant que les scientifiques travaillent sur des vaccins et des traitements pour le COVID-19. Cela nécessitera cependant l’expropriation des sommes massives d’argent pillées dans les trésors publics par l’aristocratie financière, et une lutte politique pour faire tomber les gouvernements réactionnaires de l’Europe et lutter pour transférer le pouvoir à la classe ouvrière.

(Article paru d’abord en anglais 27 avril 2020)