Le président sri-lankais Rajapakse, prépare-t-il un coup d’État sous couvert de mesures anti-pandémie?

Par K. Ratnayake
29 avril 2020

En pleine crise économique et politique, le gouvernement minoritaire du Sri Lanka a pris une série de mesures sinistres et autoritaires, en collaboration avec l’armée, qui indiquent qu’un coup d’État pourrait être en préparation.

À tout le moins, le gouvernement utilise la pandémie COVID-19 comme prétexte pour monter un coup de force, insérer encore plus complètement l’armée dans la gestion de l’État et bafouer les droits démocratiques des travailleurs – tout cela en violation flagrante des normes constitutionnelles démocratiques.

Ce faisant, le président Gotabhaya Rajapakse et son premier ministre et frère, l’ancien président Mahinda Rajapakse, ne se contentent pas d’accroître leur pouvoir aux dépens de leurs opposants bourgeois. Leur vraie et principale cible est la classe ouvrière.

Même avant la pandémie et l’effondrement économique mondial qui en a résulté, l’économie du Sri Lanka était en crise profonde. Au cours des deux dernières années du précédent gouvernement dirigé par l’UNP (United National Party), que le président Gotabhaya Rajapakse a rapidement limogé après avoir remporté les élections en novembre dernier, il y eut une puissante vague de manifestations et de grèves contre les mesures d’austérité brutales imposées par le Fonds monétaire international.

Le gouvernement Rajapakse devait lever lundi matin le dispositif de confinement anti-coronavirus en vigueur depuis plusieurs semaines dans la majorité du pays. Mais au lieu de cela, et sans aucun avertissement, il a ordonné un couvre-feu encore plus draconien de 24 heures sur toute l’île jusqu’à 5 heures du matin mardi. La raison invoquée fut que cela faciliterait le retour dans leurs camps respectifs des militaires qui étaient en congé.

Avant l’annonce du couvre-feu, le secrétaire à la Défense, le général de division à la retraite Kamal Gunaratne, avait publié un avis qui annulait les congés des membres des trois forces armées. Il avait ordonné à toutes les troupes de se présenter à leurs officiers responsables respectifs.

L’imposition d’un couvre-feu de 24 heures sur toute l’île pour faciliter les déploiements militaires est sans précédent au Sri Lanka. Même pendant la guerre civile de près de trois décennies menée par l’État sri-lankais contre la minorité tamoule, aucune mesure de ce genre n’avait été prise.

En contradiction apparente avec l’ordre initial de Gunaratne, il est vite apparu qu’au lieu de retourner à leurs camps habituels de nombreux soldats devaient être déployés dans la capitale, Colombo. Là, ils seront logés dans des écoles, dont cinq des plus grandes de la ville.

Aucune explication officielle n’a encore été donnée pour ce déploiement. Toutefois, dans une interview accordée au début de la semaine dernière, le président Gotabhaya Rajapakse avait parlé du déploiement des militaires à Colombo dans le cadre de ce qu’il a appelé les mesures «de temps de guerre» nécessaires pour lutter contre la pandémie, qui a jusqu’à présent, officiellement, fait sept morts au Sri Lanka sur presque 600 cas confirmés de COVID-19.

Dans une autre démarche inhabituelle, l’armée a, selon le porte-parole de la défense, le brigadier Chandana Wickremesinghe, pris en charge la sécurité extérieure du parlement. L’administration du Parlement a déclaré que 120 policiers avaient été retirés des services de sécurité et remplacés par des troupes, soi-disant parce que la police était nécessaire pour aider à faire respecter le confinement anti-coronavirus, qui doit rester en vigueur à Colombo jusqu’au 4 mai.

Rajapakse a remporté les élections en novembre dernier, en lançant un appel calibré et démagogique à une opposition de masse contre l’austérité du gouvernement dirigé par l’UNP, d’une part, et d’autre part il a obtenu le soutien de la grande entreprise en se présentant comme l’«homme fort» cinghalais et bouddhiste qui pouvait imposer des mesures impopulaires.

Ancien colonel, Rajapakse a gardé des liens étroits avec l’armée et a la réputation d’être impitoyable. Il a été secrétaire à la Défense de son frère dans les dernières étapes de la guerre civile qui s’est terminée en 2009 par le massacre par l’armée, sur ordre de l’État, de dizaines de milliers de civils tamouls. De plus, pendant cette période, en vertu des règlements d’urgence draconiens et de la Loi sur la prévention du terrorisme, les forces de sécurité ont déclenché la répression dans toute l’île, contre les travailleurs, les adversaires politiques et les journalistes.

Quelques jours après avoir remporté la présidence, Gotabhaya Rajapakse a écarté le gouvernement de l’UNP et installé son frère comme Premier ministre. Il a ensuite maintenu le parlement largement en suspens, le nouveau gouvernement n’ayant pas de majorité parlementaire, jusqu’au 2 mars, où il obtint le droit constitutionnel de convoquer des élections anticipées.

Son objectif déclaré est d’obtenir une majorité des deux tiers au Parlement lors d’une élection anticipée, organisée avant que le gouvernement ne soit contraint d’imposer une nouvelle série de mesures d’austérité encore plus draconiennes. Il veut faire adopter des changements constitutionnels qui lui donneront, en tant que président exécutif, des pouvoirs étendus et arbitraires.

Les machinations anti-démocratiques de Rajapakse se sont encore intensifiées avec le déclenchement de la pandémie.

Avec le soutien des militaires et du gouvernement intérimaire dirigé par son frère, le premier ministre Mahinda Rajapakse, il a utilisé des décrets présidentiels pour s’arroger des pouvoirs exceptionnels, alors même que les élections avaient été reportées, d’abord indéfiniment et maintenant, provisoirement, au 20 juin.

Depuis le 20 mars, la province occidentale de Puttalam, dans le nord-ouest, et le district de Jaffna dans le nord du pays ravagé par la guerre, sont verrouillés. Dans le jargon sri lankais, cela s’appelle «couvre-feu». Dans d’autres régions, on a assoupli par intermittence le couvre-feu/verrouillage.

Le confinement est manifestement illégal. Pour être conforme à la loi sri-lankaise, il devrait être rendu public par notification au journal officiel ou déclaré en vertu des lois d’urgence. S’il était appliqué par notification au journal officiel, il devrait être présenté au Parlement. De même, une déclaration d’urgence doit être approuvée par le parlement.

Mais Rajapakse qui profite de la pandémie pour s’emparer de nouveaux pouvoirs, a tout simplement ignoré la loi et rejeté sèchement les appels de l’opposition à rappeler le parlement dissous.

La police a arrêté quelque 40.000 personnes pour non-respect de ce confinement illégal et a confisqué plus de 10.000 véhicules leur appartenant. Aucun des partis d’opposition ou des médias n’a défié ces actions.

Après son élection, Rajapakse a occupé de nombreux postes clés avec des officiers supérieurs de l’armée. Suite à l’apparition de la pandémie, il a encore militarisé l’administration. Il a nommé le commandant de l’armée, le lieutenant général Shavendra Silva, à la tête du Centre national de prévention du COVID-19 et Roshan Gunatilake, retraité de l’armée de l’air, gouverneur de la province occidentale.

Tout en imposant de nouveaux pouvoirs répressifs à la population au nom de la lutte contre le coronavirus ultra-contagieux et potentiellement mortel, le gouvernement Rajapakse a fait preuve d’un implacable mépris pour la santé et le bien-être des travailleurs des villes et des campagnes du Sri Lanka.

Au cours des deux derniers mois, aucun test de masse n’a été effectué, comme l’Organisation mondiale de la santé (OMS) en a exhorté maintes fois tous les pays. Les travailleurs de la santé ne disposent pas d’équipements de protection adéquats. Bien que le gouvernement ait trouvé des milliards de roupies pour aider à renflouer les grandes entreprises, aucune somme importante n’a été allouée pour moderniser et renforcer un service de santé délabré.

On a imposé le confinement à la hâte et sans plan pour garantir que les travailleurs et les pauvres des zones rurales reçoivent de la nourriture et d’autres produits essentiels comme les médicaments. Des centaines de milliers de journaliers ont perdu leur emploi et se retrouvent maintenant sans aucun moyen de subsistance.

Derrière le virage de Rajapkase vers des méthodes autoritaires se cachent la peur et la préparation d’un conflit direct avec la classe ouvrière.

La crise économique mondiale déclenchée par la pandémie a coupé les principales sources de revenus en devises de l’élite dirigeante sri lankaise : le tourisme et l’industrie de l’habillement ; elle a entraîné une chute des transferts de fonds des travailleurs sri lankais à l’étranger.

Cherchant désespérément à imposer le fardeau de la crise économique à la classe ouvrière, le gouvernement Rajapakse, comme ses homologues en Inde, aux États-Unis et en Europe, a pris des mesures agressives pour rouvrir l’économie. Il a déjà fait rouvrir quatorze zones de libre échange. En même temps, il a approuvé les appels des grandes entreprises à réduire les emplois, les salaires et les pensions. «Le chef de chaque organisation [privée] a la liberté de décider qui doit se présenter au travail et le nombre d’employés», a-t-il déclaré.

Les travailleurs doivent prendre garde. Rajapakse a parlé de déployer des troupes à Colombo pour imposer des mesures de «temps de guerre». «J’ai donné des instructions au ministre de la Défense», se vantait-il la semaine dernière, « pour s’assurer que la situation reste sous contrôle comme c’était le cas pendant la guerre, et pour que les gens… agissent de manière disciplinée». Si aujourd’hui cela peut prendre la forme d’un confinement qui punit excessivement les pauvres, demain, ce déploiement peut servir à imposer un retour au travail dans des conditions dramatiquement inférieures pour la population travailleuse.

Lundi, de nombreux partis d’opposition ont appelé le président Rajapakse à convoquer à nouveau le Parlement pour désamorcer la crise politico-constitutionnelle provoquée par ses actions illégales. Ils se sont engagés à renoncer à toute tentative de renverser le gouvernement minoritaire et ont proposé de lui apporter une «coopération responsable».

Parmi ceux ayant lancé cet appel se trouvent l’UNP, son groupe dissident Samagi Jana Balavegaya, le SLFP (Sri Lanka Freedom Party), le TNA (Alliance nationale tamoule), le SLMC (Congrès musulman du Sri Lanka) et les partis des syndicats des plantations.

Le JVP (Janatha Vimukthi Peramuna) ne s’est pas joint à cet appel mais a participé à deux reprises, avec les partis susmentionnés, à des réunions de tous les partis, et il a salué les actions du gouvernement pour «prévenir [la] pandémie de coronavirus», renforçant ainsi Rajapakse et ses actions anti-démocratiques.

Ces partis n’ont que des différences tactiques mineures avec le régime de Rajapakse. Bien qu’ils puissent à l’occasion palabrer sur les droits démocratiques, ils sont tous imprégnés de chauvinisme, complices de l’imposition de l’austérité par le FMI et la plupart d’entre eux sont des partisans déclarés d’un alignement complet du Sri Lanka derrière l’impérialisme américain dans sa campagne pour une guerre contre la Chine.

Les développements au Sri Lanka doivent servir d’avertissement aux travailleurs, non seulement sur l’île, mais dans le monde entier. Sous couvert de mesures nécessaires pour lutter contre la pandémie de COVID-19, les élites dirigeantes capitalistes s’attaquent aux droits démocratiques, s’emparent de pouvoirs draconiens et militarisent la société.

Les travailleurs du Sri Lanka doivent intervenir de manière indépendante dans cette crise. Ils doivent s’opposer à toutes les factions bourgeoises rivales afin de défendre leur vie et leurs moyens de subsistance et de garantir leurs droits sociaux et démocratiques fondamentaux. Des comités d’action doivent être créés sur chaque lieu de travail pour mobiliser la force politique et industrielle de la classe ouvrière. Ceux-ci doivent mobiliser les pauvres des zones rurales contre la réaction capitaliste et mener la lutte pour un gouvernement ouvrier et paysan réalisant des politiques socialistes et luttant pour le socialisme international.

(Article paru d’abord en anglais 28 avril 2020)