Grande-Bretagne : plus de la moitié des parents défient la réouverture des écoles: les syndicats de l’éducation cherchent à démobiliser l’opposition populaire

Par Chris Marsden
4 juin 2020

Les parents de plus d’un million d’enfants, que le gouvernement de Boris Johnson voulait forcer à rentrer en classe lundi, les ont gardés à la maison. Ils craignent une explosion des cas de COVID-19 dans les écoles qui se répandra dans toute la population.

Des enfants prennent leur petit déjeuner au foyer Little Darling après la réouverture partielle des crèches et des écoles primaires en Angleterre après le confinement, Londres, lundi 1er juin 2020. (Photo: AP Photo/Frank Augstein)

Plus de 2 millions d’élèves de maternelle, des classes d’accueil, première et sixième année du primaire avaient été autorisés à retourner à l’école dès lundi. Ceci, pour qu’on puisse forcer leurs parents à reprendre le travail. Mais l’Association des directeurs d’écoles et de collèges a déclaré que dans les écoles rouvertes, seuls 40 à 70 pour cent des élèves étaient retournés, peut-être même seulement 800.000.

Les craintes des parents et des enseignants quant à l’impact de la réouverture des classes furent renforcées par les avertissements lancés le week-end dernier par quatre membres éminents du groupe consultatif scientifique du gouvernement (SAGE) et de l’Association des directeurs de la santé publique (ADPH).

Calum Semple, professeur de santé des enfants et de médecine d’urgence, a déclaré: «Je pense qu’on a pris une décision politique pour déterminer la date de rentrée des classes, si tout était normal, mais ce n’est pas normal… En fait, nous soulevons le couvercle d’une casserole où l’eau bout et évidemment cela va déborder».

John Edmunds, professeur de modélisation des maladies infectieuses à la London School of Hygiene and Tropical Medicine, avertit: «Il y a encore 8.000 nouvelles infections chaque jour en Angleterre, sans compter celles qui surviennent dans les hôpitaux et les maisons de soins… Si l’on considère la situation internationale, c’est un niveau d’incidence très élevé».

Le professeur Peter Horby, président du Groupe consultatif du gouvernement sur les menaces de virus respiratoires nouveaux et émergents (NERVTAG), a déclaré que le SAGE avait été très clair sur la nécessité que «les tests, les suivis et les isolements devaient être pleinement opérationnels» avant que le confinement ne soit levé.

Jeremy Farrar, directeur du Wellcome Institute, a tweeté: «COVID-19 se propage trop vite pour lever le confinement en Angleterre».

L’ADPH a insisté sur le fait que le gouvernement n’avait pas rempli ses propres cinq critères pour une levée du confinement. Seul le premier était rempli, «la capacité du NHS à faire face doit être protégée» et ne pas remplir les quatre autres le compromet. Au sujet de la « baisse soutenue et constante des taux de mortalité quotidiens», l’ADPH a déclaré que «la tendance à la baisse est lente – en particulier dans les établissements de soins» et que «l’effet d’assouplir les mesures maintenant ne sera visible que dans deux semaines».

Concernant un «taux d’infection qui devait diminuer à des niveaux gérables», l’ADPH a souligné que «la rapidité et la multiplicité des mesures d’assouplissement risquent de rendre difficile l’évaluation de l’impact cumulé sur le taux de reproduction (R). Comme nous l’avons vu en mars, le taux de reproduction peut dépasser 1 en très peu de temps…». Sur «la capacité de tests et la fourniture d’ÉPIs à des niveaux adéquats», elle n’était «pas encore convaincue que le régime de tests actuel soit suffisamment efficace…».

Concernant le dernier critère, «Aucun risque d’un deuxième pic qui submergerait le NHS», l’ADPH a lancé un formidable avertissement: «Un deuxième pic ne peut être exclu – la question de savoir s’il submergera le NHS est importante. Mais la question plus importante encore est peut-être celle-ci : voulons-nous vraiment avoir le même nombre de décès ? L’échelle des choses à ce jour représente une inimaginable tragédie et nous devons tout faire pour limiter les pertes de vie supplémentaires».

Le fait que sept membres du personnel de l’école primaire Arboretum de Derby ont testé positifs au COVID-19 hier, souligne la menace que représente pour la santé publique la réouverture des écoles. L’école fut obligé de fermer. Une enquête menée par le TES (Times Educational Supplement) auprès de 5.000 directeurs d’école a révélé qu’un cinquième du personnel scolaire ne pourrait pas retourner au travail cette semaine pour des raisons de santé. Cela comprend les enseignants et les assistants scolaires. Certains enseignants souffrent d’asthme et de diabète, d’autres vivent avec un membre vulnérable de leur famille. Certains sont plus à risque en raison de leur âge. Cela signifie que seulement 75 pour cent des enseignants sont disponibles pour travailler, dont un cinquième à domicile.

Malgré ces dangers évidents, la campagne de réouverture des écoles se poursuit à un rythme soutenu, grâce au rôle joué par les syndicats d’enseignants et leurs alliés du Parti travailliste pour démobiliser l’opposition des enseignants et des parents.

Une vingtaine de municipalités ont déclaré que certaines de leurs écoles resteraient fermées, mais seulement pour quelques jours de plus. Cheshire Ouest et Chester, East Riding dans le Yorkshire, Gateshead, North Somerset, Solihull, Tameside, Warrington, Wigan commenceront à ouvrir leurs écoles d’ici le 8 juin; Stockport et Trafford d’ici le 10 juin; Durham, Redbridge, Rochdale, Sefton, Sheffield et Cheshire Est d’ici le 15 juin.

La même politique de ne rien faire pendant qu’on procède à une ouverture «progressive» des écoles avant de déclarer la fin définitive de l’opposition est suivie par les syndicats de l’éducation.

Mary Bousted, secrétaire générale conjointe de la National Education Union (Syndicat national de l’éducation), est apparue sur Sky News pour exhorter Johnson à «prendre du recul», avant de déclarer que les enfants devraient retourner à l’école le 15 juin lorsque, selon elle, le taux d’infection «serait plus bas».

Bousted a signé un communiqué de presse qui affirmait que les avertissements des quatre conseillers scientifiques du gouvernement «avait tout changé». Mais elle sait très bien que le gouvernement Johnson ne se soucie guère des conseils scientifiques. Sa seule préoccupation réelle est que les conservateurs continuent à avoir besoin de son syndicat pour organiser la réouverture des écoles et empêcher une riposte des enseignants et des parents. Lors d’une réunion en ligne de l’Assemblée du peuple, elle a lancé un appel direct à Johnson: «La seule façon pour le gouvernement d’améliorer la confiance dans ses politiques est de nous laisser participer».

Il en va de même pour tous les syndicats de l’éducation, dont aucun n’a demandé aux enseignants de prendre des mesures contre la réouverture des écoles. Ne se heurtant pas à une opposition collective, le gouvernement s’est senti en mesure de réitérer lundi qu’il souhaitait «que tous les enfants du primaire [en Angleterre] retournent à l’école avant l’été». Le gouvernement a dit soutenir l’appel d’Anne Longfield, commissaire à l’Enfance pour l’Angleterre, en faveur d’un programme «ambitieux» de cours d’été. Le gouvernement a également rejeté tous les appels en faveur d’un maintien du confinement, ajoutant qu’il était «peu probable» que l’assouplissement du confinement fasse passer R au-dessus de 1.

L’opposition à la réouverture des écoles peut et doit être le fer de lance d’un mouvement indépendant de la classe ouvrière contre le gouvernement Johnson et sa campagne meurtrière de retour au travail. Le Parti de l’égalité socialiste demande la création de comités d’action, indépendants des syndicats, pour sauvegarder la santé des enfants, des enseignants et de toute la classe ouvrière. Nous proposons que les enseignants et les parents reprennent les revendications suivantes:

Les écoles doivent rester fermées pour tous les élèves afin d’empêcher la propagation de COVID-19 jusqu’à ce que les avis scientifiques établissent qu’il est sans danger pour eux de rouvrir. Tout enseignant qui refuse de travailler pour des raisons de santé doit recevoir un salaire complet et une garantie contre la victimisation.

Dans les écoles ouvertes, un équipement de protection individuelle (ÉPI) adéquat doit être fourni. Un nettoyage en profondeur doit être effectué régulièrement et toutes les activités doivent être évaluées en fonction des risques pour protéger le personnel et les enfants contre les infections croisées et maintenir la distancisation sociale.

Tous les cas de COVID-19 doivent être immédiatement signalés au personnel et aux familles et les écoles touchées doivent être fermées.

Il faut revendiquer une augmentation massive des fonds publics, payée par l’imposition des super-riches et des grandes entreprises. Ceci pour surmonter l’éviscération des services éducatifs et l’impact dévastateur de la pandémie et des fermetures d’écoles sur les résultats scolaires et le bien-être mental et social des enfants.

La lutte contre la pandémie est indissociable d’une lutte des travailleurs contre la classe dominante et sa dictature sur la vie économique et politique. C’est d’un combat contre le capitalisme et pour le socialisme qu’il s’agit. Nous invitons tous les enseignants et personnels de l’éducation qui veulent mener une telle lutte à contacter le PES.

(Article paru d’abord en anglais 2 juin 2020)