Nissan confirme les suppressions d'emplois alors que la grève contre les fermetures d'usines espagnoles se poursuit

Par Alejandro López
8 juin 2020

Des milliers de travailleurs de Nissan, leurs familles et leurs sympathisants font grève, manifestent et bloquent les routes pour s’opposer à la décision du constructeur japonais de fermer son usine de Barcelone d'ici décembre. Vingt-cinq mille travailleurs seront directement ou indirectement touchés par la fermeture de la plus grande usine de Nissan en Espagne.

Depuis le 4 mai, au milieu de la reprise de la production dans ses usines après que le gouvernement du Parti socialiste (PSOE)-Podemos a imposé la politique réactionnaire de retour au travail, les syndicats ont appelé les travailleurs de Nissan à faire grève. Le cynisme de l'entreprise anciennement dirigée par le PDG fugitif Carlos Ghosn ne pouvait être plus clair. Elle a ordonné aux travailleurs de reprendre le travail le 4 mai, en pleine pandémie, pour terminer 1300 camionnettes Mercedes inachevées, puis fermer l'usine.

La semaine dernière, Nissan a annoncé une perte de 6,2 milliards de dollars américains pour l'exercice se terminant en mars, sa première perte annuelle en 11 ans. La fermeture de l'usine fait partie d'un plan de restructuration de l'Alliance, de réduction des coûts et d'augmentation des bénéfices. Dans le cadre de ce plan, l'entreprise vise à réduire sa capacité de production mondiale de 20 pour cent, à environ 5,4 millions d'unités, et à réduire ses coûts de 15 pour cent. Une autre usine Nissan sera également fermée en Indonésie.

Leur objectif est d'intensifier l'exploitation des travailleurs en mutualisant les sites de production ailleurs en Europe ainsi qu'en Amérique du Sud, en Afrique du Sud et en Asie du Sud-Est.

La semaine dernière, peu après l'annonce, des travailleurs ont bloqué des rues et brûlé des pneus à l'extérieur de l'usine, située dans la zone franche industrielle.

Cristina Montero, 43 ans, mère célibataire avec un prêt de logement à rembourser qui travaille à l'usine Nissan depuis 15 ans, a déclaré à El País: «C'est une très mauvaise nouvelle. Nous le savions, nous imaginions que cela pourrait arriver, mais on ne pense jamais que ça va vraiment se réaliser. Il y a beaucoup de familles qui pourraient être jetées dans la rue, et nous sommes désemparés et très en colère.»

Un autre employé de Nissan avec 21 ans d'ancienneté, José Antonio Pina, a déclaré: «Nous nous en sortons mal depuis de nombreuses années, et maintenant c'est l’effondrement total.»

Devant l’usine, des centaines de travailleurs se sont réunis pour entendre le chef du comité d'entreprise, le délégué syndical Juan Carlos Vicente, après une réunion avec les dirigeants de l'entreprise.

Dans une annonce orchestrée aux médias, Vicente s'est plaint: «Ils nous laissent mourir» et a affirmé que les travailleurs «ne faciliteront pas» la fermeture de Nissan: «Nous avons maintenant six mois pour essayer de les faire raviser leurs plans. […] C'est un long processus, nous devons faire pression à la fois sur les politiciens et sur l'entreprise pour qu'ils comprennent que Nissan doit rester, car environ 20.000 familles sont en danger, et le tissu industriel de la Catalogne et de l'Espagne est en jeu».

La lutte des travailleurs de Nissan contre la fermeture suscite une énorme sympathie et solidarité. Le lendemain, des milliers de travailleurs de l'automobile se sont rassemblés aux portes des quatre principaux concessionnaires Nissan, criant à poing levé: «Guerre, guerre, guerre, Nissan ne fermera pas!» Alors que les manifestants marchaient et bloquaient les routes, des dizaines de véhicules klaxonnaient leur soutien; les voisins applaudissaient ou levaient les poings.

Vendredi, des travailleurs de Nissan ont organisé une opération escargot de centaines de véhicules dans le centre de Barcelone. Les travailleurs de l'automobile, nombreux accompagnés de leurs familles, ont également reçu le soutien de chauffeurs de taxi, qui mènent une lutte acharnée contre Uber depuis plus d'un an.

Au milieu de ce massacre d'emplois, les travailleurs sont désormais confrontés à une attaque concertée du gouvernement PSOE-Podemos, du gouvernement régional dirigé par les nationalistes catalans et des syndicats pour isoler, épuiser et enfin réprimer la grève.

Les syndicats et le gouvernement PSOE-Podemos entretiennent l'illusion que la porte des négociations avec Nissan reste ouverte et qu'il existe toujours une possibilité de maintenir l'usine ouverte. Le comité d'entreprise, dirigé par les commissions des travailleurs liés à Podemos (CC.OO) et les syndicats pro-PSOE de l'Union générale du travail (UGT), plaide pour retarder toute escalade des grèves et des manifestations jusqu'à la réunion administrative des dirigeants de Nissan le 6 juin, insistant pour dire que Nissan pourrait revenir sur sa décision.

Dans une déclaration commune avec le gouvernement régional catalan, l'association patronale Foment Del Treball et les groupes de petites entreprises, le CCOO et l'UGT, ont exhorté «Nissan à revenir sur sa décision en considération de sa responsabilité envers leurs travailleurs.» Ils ont ajouté qu'ils «continueraient à travailler pour maintenir la chaîne d'approvisionnement de Nissan en Catalogne et apprécieraient l'unité d'action des différentes administrations, employeurs et syndicats pour éviter de confirmer la fermeture définitive des usines en Catalogne».

De même, la ministre des Affaires économiques, Nadia Calviño, a affirmé qu'elle était prête à rechercher «une solution alternative», ajoutant: «Nous avons proposé à l'entreprise de mettre en place un processus de discussion et de négociation», car «c’est une usine qui avait un sens stratégique pour l'entreprise, étant la seule en Europe.»

Cependant, Gianluca De Ficchy, président de Nissan Europe, est réapparu pour déclarer que la décision de fermer l'usine de Barcelone a été prise et est irréversible.

La semaine dernière, Nissan a indirectement évoqué la raison pour laquelle elle souhaitait que ses usines de Barcelone restent ouvertes jusqu'en décembre. Ashwani Gupta, directeur général des opérations de la société japonaise, a déclaré qu'elle fermerait son usine de fabrication de Sunderland au Royaume-Uni si Londres quittait l'UE suite à un Brexit sans accord. Il a déclaré que l'UE étant le plus gros client de l'usine de Sunderland, les tarifs qui s’imposeraient suite à un Brexit sans accord signifieraient que la production en Grande-Bretagne ne serait pas viable.

Que ce soit en Espagne, au Royaume-Uni ou en France, tous les syndicats utilisent le même «front commun» pour endormir les travailleurs alors qu'ils collaborent pour accroître l'exploitation des travailleurs ou forcer les travailleurs à accepter les fermetures d'usines.

Dans l'usine Nissan d'Espagne, le dernier «front commun» des syndicats, des grandes entreprises et des gouvernements régionaux et nationaux a eu lieu en juin 2019, lorsque l'USOC, CC.OO et UGT ont accepté un plan de licenciement, soutenu par le gouvernement régional catalan, touchant 620 travailleurs poussés à accepter la retraite anticipée et d'autres dégraissages. En échange, Nissan s'est frauduleusement engagé à faire de nouveaux investissements dans les usines de Barcelone.

Les syndicats espagnols ont même refusé de mobiliser les travailleurs des autres usines Nissan épargnées par les fermetures, sans parler des autres usines automobiles de Seat, Mercedes, Volkswagen et PSA. Le même jour que Nissan a fait son annonce, chez Ford, l'UGT et CC.OO ont signé un plan de licenciement impliquant 350 travailleurs de l'usine de Valence, pour rendre l'usine plus compétitive.

Cette même tactique est actuellement mise en œuvre au Royaume-Uni, où Nissan a annoncé son intention de mettre fin à un régime de retraite à prestations définies pour des centaines de travailleurs dans le cadre de ses mesures d'économie.

Le syndicat britannique Unite a réagi en annonçant qu'il «était plus que disposé à aider Nissan à se repositionner dans un monde en mutation, mais cela ne doit pas se faire au détriment des emplois, des conditions générales ou d'autres avantages de nos membres. Au cours des prochains jours, nous consulterons l'avis de nos membres et nous nous mettrons à table avec l'entreprise pour trouver une issue positive pour tous».

En France voisine, Renault a annoncé son intention de lancer une vague internationale de fermetures et de licenciements de 15.000 emplois dans le monde, dont 4600 en France. Les syndicats français n'organisent même pas de manifestations symboliques. Philippe Martinez, chef du syndicat de la Confédération générale du travail (CGT) stalinienne, a réagi par une rhétorique impuissante et nationaliste. «Nous sommes bouleversés», a-t-il déclaré. Renault «a besoin de reproduire des Renault en France et retravailler sur l’emploi en France».

Que ce soit en Espagne, au Royaume-Uni, en France ou dans d'autres pays, les travailleurs sont confrontés aux mêmes tactiques syndicales réactionnaires pour diviser les travailleurs en fonction des frontières, essayant de vendre aux multinationales la force de travail de leurs travailleurs à une valeur marchande moindre que celle des autres pays.

Une lutte contre cela nécessite la construction d'un mouvement international parmi les travailleurs. L'opposition des travailleurs de l'automobile, y compris les grèves et autres luttes, ne peut être efficace que si elle est mobilisée au-delà des frontières nationales contre les sociétés transnationales, qui déplacent la production d'un pays vers un autre pour maximiser les profits. Cela nécessite la constitution de comités d'action de base indépendants des syndicats nationalistes et procapitalistes.

(Article paru en anglais le 6 juin 2020)