Selon Le Figaro, Macron envisagerait de démissionner

Par Alexandre Lantier
13 juin 2020

Jeudi matin, Le Figaro a rapporté que Macron aurait envisagé de démissionner lors d’une visioconférence avec un «cénacle très restreint» de donateurs à sa campagne en 2017 à Londres. Cela témoigne d’une profonde crise d’élite dirigeante française: la seule démission d’un président de la République depuis la chute du régime fasciste en 1944 est celle du général Charles de Gaulle en 1969, face à sa défaite au référendum par lequel il voulait réagir à la grève générale de Mai 68.

Le Figaro écrit: «Selon un des participants, Emmanuel Macron a expliqué qu’il envisageait la possibilité de présenter sa démission pour provoquer, ‘dans les semaines ou les mois à venir’, une élection présidentielle anticipée. L’objectif du chef de l’État est clair: reprendre politiquement la main dans une période troublée, persuadé de prendre de court ses adversaires. Il l’a d’ailleurs confirmé à ses interlocuteurs, sollicités pour lui apporter des fonds: ‘Je suis sûr de gagner car il n’y a personne en face.’»

Contacté par Le Figaro avant la publication de l’article, l’Élysée a d’abord confirmé qu’une démission de Macron était envisageable, mais pas encore arrêtée. La présidence a déclaré que «par principe, nous n’écartons aucune hypothèse», mais que «L’hypothèse de la démission n’a jamais été à l’ordre du jour ni même évoquée dans une réunion à l’Élysée.» Elle a ajouté, «On entre dans un cycle de réflexion et de consultations. Dans ce contexte, tout est regardé.»

Plus tard, face aux questions des médias, l’Élysée a apporté mollement un démenti aux informations du Figaro. «Le président de la République n'a jamais évoqué sa démission» et «n'a jamais participé à une visioconférence avec des donateurs», a déclaré l’Élysée à l’AFP, sans préciser s’il avait utilisé d’autres termes ou participé à cette discussion par d’autres moyens techniques. La porte-parole du gouvernement, Sibeth Ndiaye s’est contentée de dire que «C'est assez loufoque, je dois vous avouer, d'imaginer une démission du président de la République.»

Même si l’Élysée n’a pas mis l’affaire au clair, il est évident que la pandémie du COVID-19 et les manifestations internationales contre les meurtres policiers de George Floyd et d’Adama Traoré ont profondément déstabilisé l’exécutif. Déjà fragilisé par le mouvement des «gilets jaunes» et la grève des cheminots contre sa réforme des retraites, Macron est confronté à une profonde crise économique et politique provoquée par la pandémie, la colère ouvrière qui se répand à travers le monde, et une défiance grandissante au sein de la bourgeoisie.

Macron aborde sa prise de parole demain pour expliquer la prochaine phase du déconfinement en nette position de faiblesse à l’intérieur de l’élite dirigeante.

Déjà, le 19 mai le parti présidentiel avait perdu sa majorité à l’Assemblée nationale, 16 députés La République en Marche (LRM) ayant quitté ce parti pour rejoindre l’ex-ministre PS de l’Écologie Delphine Batho dans un groupe «Écologie, Démocratie, Solidarité» (EDS). LRM ne conserve que 288 députés, alors qu’il faut 289 députés pour réunir une majorité des 577 sièges à l’Assemblée.

Les médias ont fait savoir que les membres d’EDS considéraient la ligne de Macron «trop à droite». Le député EDS Aurélien Taché a tenté de donner un vernis antifasciste à son groupe, en prétendant qu’il luttait contre une victoire néofasciste aux prochaines élections présidentielles: «Si nous n’avançons pas et si nous n’avons pas des résultats très vite, malheureusement, en 2022, les Français risquent de faire le choix du pire.»

La presse alimente aussi la rumeur selon laquelle Macron va se séparer de son premier ministre Édouard Philippe, qui est ex-gaulliste. Le journaliste qui a écrit le reportage jeudi du Figaro, le rédacteur en chef de Figaro Magazine Carl Meeus, a posté de nombreux Tweets qui soulignent la cote de popularité plus élevée de Philippe vis-à-vis Macron et qui posent la question: «Comme un message envoyé à @EmmanuelMacron?»

Les conflits aux plus hauts sommets de l’appareil d’État reflètent l’ampleur de la crise économique et sociale déclenchée à l’échelle mondiale par la pandémie, et des luttes de classe qu’elle met en branle.

Le coup d’arrêt porté à l’activité par la pandémie et puis le confinement nécessaire à stopper la transmission du COVID-19 ont provoqué la pire récession depuis les années 1930. Alors que le PIB de la France, du Royaume-Uni, de l’Espagne et de l’Italie doivent chuter d’entre 11 et 15 pour cent en 2020, alors que les dettes publiques s’envoleront. Celle de la France s’établirait à 115 ou 120 pour cent du PIB, un niveau insoutenable à long terme.

Déjà les conséquences au niveau de l’emploi sont drastiques. En mai, plus de 40 millions de travailleurs européens étaient au chômage partiel, dont 12,4 millions en France, 10,1 millions en Allemagne et 7,5 millions au Royaume-Uni. Déjà plus de 500.000 travailleurs ont perdu leurs emplois en France au premier trimestre, surtout à cause d’un recul record de l’activité des intérimaires: -40 pour cent, comparé à -14 pour cent lors du krach au dernier trimestre de 2008.

Le gouvernement Macron, les partis politiques établis et les appareils syndicaux sont complices de la préparation d’attaques massives par les banques et le patronat contre les travailleurs. De nombreux médias comptent sur une vague de licenciements sans précédent à l’automne. Selon Les Échos, la ministre du Travail Muriel Pénicaud se prépare à réduire la paie des chômeurs partiels, de 84 à 60 pour cent du salaire net.

A travers diverses manœuvres, y compris le débat sur l’avenir de Macron, l’élite dirigeante se prépare à la confrontation de classe annoncée qui opposer les travailleurs à l’aristocratie financière et ses serviteurs politiques et syndicaux. Alors que Jérôme Fourquet à l’institut de sondage Ifop prédit que l’«on peut avoir comme en 2008-2009 des faits de violence avec des occupations d’usine et des gens qui n’ont plus rien à perdre à l’annonce d’un plan social», le bureaucrate cégétiste Stéphane Flégeau avertit Le Monde: «Il va y avoir des tensions énormes dans l’industrie. Beaucoup de salariés sont contaminés ou touchés par des décès parmi leurs proches.»

La déclaration de Macron qu’il n’y a «personne en face» de lui hormis Marine Le Pen et les néofascistes, si elle s’avérait être véridique, ne témoignerait que de sa propre complaisance. En fait, un régime néofasciste pourrait très bien ressortir de la chute de son gouvernement, comme toute une gamme d’autres alliances politiques au sein de l’élite politique. Tous, même ceux qui ne se revendiqueraient pas de l’héritage fasciste du régime de Vichy, mèneraient de violentes attaques tant économiques que politiques contre les travailleurs.

Le fait que le président américain Trump a envisagé d’envoyer la troupe tirer sur les manifestants contre le meurtre policier de George Floyd souligne qu’à travers le monde, l’aristocratie financière veut construire une dictature militaire.

En 2017, le Parti de l’égalité socialiste (PES) a appelé à un boycott actif du 2e tour des présidentielles, en insistant que seule une mobilisation indépendante des travailleurs contre le vainqueur, que ce soit Macron et Le Pen, l’empêcherait de mener une politique fascisante. La présidence de Macron a pleinement justifié cette mise en garde. Il a non seulement violemment réprimé les «gilets jaunes» et mené de drastiques politiques d’austérité, il a aussi mené une guerre néocoloniale au Mali et traité le dictateur collaborationniste Pétain de «grand soldat».

La colère des jeunes et des travailleurs a déjà explosé à l’international en manifestations contre le meurtre de George Floyd à Minneapolis aux USA. Ce mouvement pose la question de l’unification des travailleurs et des jeunes à l’international. Face aux «gilets jaunes» et aux manifestants contre le meurtre de George Floyd, le renseignement français s’inquiète s’une «convergence des luttes de fait entre la crise sociale et la crise raciale», c’est-à-dire une convergence entre les travailleurs qui manifestent déjà contre les inégalités et de larges masses ouvrières, y compris d’origine immigrée qui s’apprêtent à entrer dans la lutte.

Face aux titubations de Macron, la seule politique viable est de construire un mouvement politique international visant à fournir à ce mouvement qui naît en France et à travers le monde la perspective politique nécessaire pour prendre le pouvoir, renverser le capitalisme, et réorganiser la vie économique sur la base de besoins sociaux et non du profit privé.