Alors que l’OMS annonce une «phase nouvelle et dangereuse» de la pandémie de COVID-19:

Le Canada entame la dernière phase d’un retour prématuré au travail

Par Frédéric Charlebois
22 juin 2020

Le gouvernement du Québec a annoncé la semaine dernière de nouvelles mesures de déconfinement – autorisation des rassemblements intérieurs de 50 personnes; réouverture des cinémas, piscines, arénas et gyms; reprise des services de garde; réouverture des centres commerciaux; assouplissement des mesures de «distanciation sociale» au point de les rendre complètement inefficaces.

Ces mesures de la Coalition Avenir Québec (CAQ) constituent la dernière phase d’une campagne de retour prématuré au travail qui a commencé dès avril, au plus fort de la pandémie, avec la réouverture des mines et de la construction résidentielle, et s’est intensifiée en mai avec la réouverture des écoles primaires et des garderies (sauf dans la grande région de Montréal, épicentre de la pandémie au Canada).

Bien que le Québec soit la province canadienne la plus touchée par la COVID-19, enregistrant plus de la moitié des cas d’infection et des décès avec moins d’un quart de la population du pays, c’est son gouvernement qui a mené la campagne la plus agressive pour une relance précipitée de secteurs non-essentiels de l’économie.

Dans la province voisine de l’Ontario, la plus peuplée du Canada et la plus touchée par le coronavirus après le Québec, le gouvernement conservateur de Doug Ford a annoncé des mesures similaires. Ce qui démontre que l’opération se déroule sur une échelle nationale et expose des millions de travailleurs à un coronavirus mortel afin de permettre à la grande entreprise de recommencer à accumuler du profit sur leur dos.

La pression vers un retour au travail est menée avec la bénédiction du gouvernement libéral fédéral de Justin Trudeau. Après avoir fait preuve d’un manque total de préparation face à une pandémie prévisible et prévue, Ottawa y a répondu en renflouant la grande entreprise à coup de centaines de milliards de dollars, ne laissant que des miettes en comparaison aux millions de Canadiens condamnés au chômage total ou partiel.

À l’instar de leurs homologues européens et américains, tous les paliers de gouvernement au Canada sont en train de lever les dernières mesures restantes de confinement. Ils veulent créer les conditions où les travailleurs sont forcés, sous peine de congédiement, à se rendre sur des lieux de travail où le risque de contracter le coronavirus mortel, et de le transmettre à leurs proches, est élevé.

C’est ce que souligne le projet de loi C-17 du gouvernement Trudeau qui menace d’amendes sévères et peines d’emprisonnement les travailleurs qui voudraient continuer à utiliser la maigre assistance fournie par la PCU (prestation canadienne d’urgence) pour retarder leur retour sur un lieu de travail non-sécuritaire.

La priorité de tous ces gouvernements capitalistes est de recouvrer les créances causées par leur renflouement massif de l’aristocratie financière, et ce, en relançant au plus vite l’exploitation accrue de la force de travail, peu importe le coût en vies humaines. Le directeur de la santé publique du Québec, Horacio Arruda, a déjà fait savoir qu’il n’y aura pas de «confinement total» advenant une «deuxième vague». Des propos similaires ont été tenus par d’autres responsables canadiens et par le président américain Donald Trump.

Le retour forcé au travail est accompagné d’une campagne officielle pour donner la fausse impression d’un «retour à la normale», alors qu’en réalité la pandémie de COVID-19 continue sa progression à un rythme accéléré.

L’Organisation mondiale de la santé (OMS) a fait savoir la semaine dernière que le nombre de nouveaux cas recensés quotidiennement dans le monde avait dépassé le nombre record de 150.000. Les régions les plus touchées sont l’Asie du Sud et les Amériques – notamment le Brésil et les États-Unis, où une vingtaine d’États ont enregistré une forte hausse des cas d’infection.

Nous entrons dans une «phase nouvelle et dangereuse» de la pandémie, a averti le Directeur général de l’OMS, Tedros Adhanom Ghebreyesus. «Les pays sont désireux de rouvrir leur société et leur économie», a-t-il noté, mais «le virus continue de se propager rapidement, il reste mortel et la plupart des personnes restent exposées».

Au Canada, la classe dirigeante a sauté sur la baisse modérée des cas d’infection enregistrés depuis le début du mois de juin pour justifier sa décision de faire la sourde oreille aux avertissements répétés de l’OMS.

C’est particulièrement le cas au Québec qui, depuis le seuil sordide atteint le 8 juin de 5.000 morts dues au coronavirus, a enregistré une baisse du nombre de nouvelles infections, qui s’établit maintenant à une centaine par jour en moyenne.

La décision qu’a prise le gouvernement de François Legault de profiter de cette légère accalmie dans les chiffres officiels de la pandémie pour passer à l’étape finale de sa campagne de retour au travail n’est rien de moins que criminelle.

Comme l’a explicitement averti mardi dernier l’administratrice en chef de la santé publique du Canada, Dre Theresa Tam: «Même si la croissance de l'épidémie a considérablement ralenti, et nous pouvons maintenant voir ces signes d'espoir, nous sommes à l'étape où nous devons travailler de concert et poursuivre nos efforts, car il ne faut qu'un seul nouveau cas de COVID-19 pour déclencher une épidémie ou pour relancer une croissance exponentielle qui pourrait changer notre trajectoire».

Un exemple pertinent à cet égard est celui de l’Italie, qui a enregistré une baisse de la contagion après avoir été l’épicentre de la pandémie en Europe. La semaine dernière, les autorités sanitaires ont observé des «signaux d’alerte liés à la transmission» de la COVID-19, notant que «la circulation du virus est encore importante», notamment à Rome où deux foyers ont été trouvés.

Tout indique que la baisse des cas d’infection au Québec, comme ailleurs au Canada, est temporaire et ne signifie nullement un «retour à la normale», comme le soutient l’establishment dirigeant pour justifier son retour au travail précipité.

Selon le Dr David Kaiser, de la Direction régionale de santé publique de Montréal, le nombre réduit de nouvelles infections au Québec est dû en partie à un meilleur contrôle de l’éclosion en institution, notamment dans les CHSLD (Centre d’hébergement et de soins de longue durée) et autres résidences pour aînés, où vivaient la plupart des victimes du coronavirus dans la province.

Si l’on considère les infections causées par la transmission communautaire, ajoute-t-il, la baisse dans le nombre de nouveaux cas a été plus «modeste». Le Dr Kaiser a aussi averti qu’il est trop tôt pour constater le véritable impact des mesures de réouverture du gouvernement Legault. «On va le savoir dans les deux ou trois prochaines semaines, pas nécessairement aujourd’hui».

Un autre élément à prendre en compte est la baisse marquée des tests de dépistage. Depuis le 1er juin, moins de 8.000 personnes en moyenne ont été testées par jour au Québec pour le coronavirus – à peine plus que la moitié de la cible, déjà insuffisante, de 14.000 tests quotidiens établie par les autorités de la santé.

Selon David Buckeridge, un épidémiologiste de l’Université McGill, la province teste surtout les gens qui sont assez malades pour aller se faire tester, au lieu de faire un dépistage pro-actif sur de larges couches de la population. «Il y en a certainement plus [d’infections]. Le nombre confirmé par des tests de dépistage sera beaucoup plus bas que le vrai nombre», explique-t-il.

Cela n’empêche pas le gouvernement de la CAQ, comme ses homologues dans le restant du Canada ou en Europe, d’exploiter cyniquement les statistiques récentes de la pandémie au Québec pour accélérer sa relance des secteurs économiques non-essentiels – c’est-à-dire l’accumulation du profit en exploitant la force de travail – sans véritables mesures de protection pour les travailleurs et la population en général.

Comme pour les gouvernements ailleurs dans le monde, c’est sous la pression de la classe ouvrière, notamment des débrayages en masse de travailleurs de la construction au Québec et de travailleurs de l’auto en Ontario, que Legault a été forcé de fermer des secteurs non-essentiels de l’industrie.

Mais son gouvernement a dès le début rejeté les seules méthodes efficaces connues pour combattre la pandémie de COVID-19: dépistage de masse, isolement, traçage de contacts, renforcement de l’infrastructure médicale.

Il a plutôt favorisé (d’abord ouvertement, puis en cachette) la stratégie de l’immunité collective, c’est-à-dire de souhaiter et encourager une contamination de masse, peu importe le coût en vies humaines, sous le prétexte fallacieux d’immuniser ainsi la population contre le coronavirus.

Avec les annonces de la semaine dernière, Legault a abandonné toute mesure de confinement et vidé de sa substance la seule mesure restante et limitée – la distanciation sociale – qui donnait encore à son gouvernement l’apparence de vouloir stopper la propagation du coronavirus.

La distance de 2 mètres est conservée dans les aires de circulation, mais est réduite à 1,5m dans les endroits où l’on s’assoit et où les gens ne parlent pas. Pour les jeunes de 16 ans et moins dans les écoles, la distance est réduite à 1m. Pour les plus jeunes élèves, l’instauration de «bulles» de 4 à 6 enfants où il n’y aura aucune distance à respecter sera permise dans les classes (une distance de 1,5m devant être observée entre ces bulles).

Dans les garderies, les services de garde et les camps de jour, des mesures similaires ont été annoncées. Le concept de «bulle» pourra être appliqué dans les divers groupes avec la distance de 1,5 m entre ces bulles. Pour les garderies de 10 enfants et moins, il n’y aura plus aucune distanciation sociale entre les tout-petits, ni avec leur éducatrice.

«Je suis tombé en bas de ma chaise quand j’ai entendu les nouvelles mesures», commente Steeve Tremblay, consultant en santé et sécurité du travail. «C’est beaucoup trop compliqué et difficile à comprendre». Il souligne que «le problème, c’est le message envoyé: les gens risquent d’en déduire que ce n’est pas si pire que ça. Mais on est encore en pandémie! Et c’est loin d’être terminé».

«Je pense que la logique n’est plus là», renchérit l’épidémiologiste Nimâ Machouf. «Ça n’a pas de sens de dire qu’en milieu clos, on va garder 1m, et qu’en milieu ouvert, dans les files d’attente, à l’extérieur des magasins, ce sera 2m… Je crains que le déconfinement se fasse n’importe comment».

Ce sont les travailleurs qui ont écopé de la gestion désastreuse de la pandémie par les autorités et ce sont eux qui vont être victimes du retour précipité au travail.

Depuis le début de l’éclosion au Québec, c’est plus de 5.000 travailleurs du système de santé public, dévasté par des décennies de coupes budgétaires, qui ont contracté la COVID-19 parce qu’ils manquaient d’EPI (équipements de protection individuelle). Plusieurs en sont morts.

D’autres travailleurs des services jugés «essentiels» ont également été exposés au coronavirus mortel. Il y a deux semaines, une soixantaine d’employés des entrepôts et du centre de distribution du détaillant Dollorama – où se côtoient près de 1000 travailleurs – ont manifesté pour dénoncer la distanciation impossible, l’application minimale des normes de sécurité et la violation des quelques règles sanitaires mises en place. «L’entreprise a priorisé l’argent, laissant de côté la santé et la sécurité de ses travailleurs», a fait savoir un employé dans une entrevue anonyme. Des travailleurs, certains cumulant des années d’ancienneté, ont été congédiés pour avoir déposé une plainte à ce sujet. Déclaré «service essentiel» dès le début de la pandémie, Dollorama a engendré des profits qui ont dépassé les attentes, avec un bénéfice de près de 86 millions de dollars au premier trimestre.