La politique de l'économie capitaliste de la dette

Par Nick Beams
15 juillet 2020

Alors que les travailleurs du monde entier font face à la plus grande menace pour leur emploi et leur niveau de vie depuis la Grande Dépression. Les gouvernements tentent de retirer le soutien social très limité qu’ils ont fourni pour faire face aux effets de la pandémie COVID-19. Cependant, l’oligarchie financière a un programme très clair.

Toutes les forces économiques de l’État — tant les gouvernements que les banques centrales — doivent être mobilisées pour assurer la poursuite de l’accumulation de richesses par la fourniture d’une quantité inépuisable d’argent pour faire monter le prix des actions et d’autres actifs financiers.

C’est ce qui ressort clairement d’une note publiée au début de ce mois par JPMorgan Chase et rapportée par Bloomberg. Cette note indiquait que la politique monétaire extrêmement souple — le maintien de taux d’intérêt très bas et l’achat massif de dettes par les banques centrales — devrait être poursuivie pendant longtemps.

«Plus de dettes, plus de liquidités, plus la relance des actifs», telle était la conclusion de la banque. Selon l’un de ses principaux stratèges, Nikolaos Panigirtzoglou, la dette augmentera de 16.000 milliards de dollars cette année. Cela portera le montant total de la dette privée et publique dans le système financier mondial à 200.000 milliards de dollars d’ici la fin de l’année.

Depuis le début de l’année, les entreprises américaines les mieux notées ont émis presque autant de dettes qu’elles l’ont fait pendant toute l’année 2019. Le montant total collecté par les entreprises de première qualité est à peine inférieur (seulement de 27 milliards de dollars) aux 1150 milliards de dollars qu’elles ont émis au cours de l’année 2019. Cela les place en bonne voie pour dépasser l’émission record de dette de 1370 milliards de dollars en 2017.

Les marchés se sont gelés fin février et durant les premières semaines de mars. Mais, à partir de l’intervention de la Réserve fédérale américaine — qui est intervenue pour soutenir l’ensemble du système financier — en achetant des actifs allant des obligations d’État jusqu’aux billets de trésorerie des entreprises, le mois d’avril a été le plus important jamais enregistré pour les ventes de nouvelles obligations d’entreprise.

Cela est dû en partie aux efforts déployés par les grandes entreprises pour se protéger des effets de la pandémie. Mais ce n’est en aucun cas la seule motivation. Elles profitent également de l’argent ultra bon marché fourni par la Réserve fédérale et de son engagement à soutenir le marché des obligations d’entreprises. Notamment, elle a promis d’acheter des obligations de pacotille d’une qualité inférieure à celle d’un investissement.

La frénésie de la dette n’est pas un phénomène récent. En cela, comme plus généralement, la pandémie s’est avérée être un accélérateur de tendances déjà en cours bien avant son apparition.

Dans le sillage de la crise financière de 2008, les réformateurs potentiels de l’économie capitaliste ont soutenu que la crise a été déclenchée par les opérations spéculatives de plus en plus risquées, alimentées par la dette, des grandes banques sur le marché des prêts hypothécaires à risque et ailleurs, et qu’on devrait donc procéder à un désendettement du système financier.

C’est l’inverse qui s’est produit. Les sommes d’argent considérables fournies par la Réserve fédérale, la Banque centrale européenne et d’autres banques centrales ont financé la propagation de la spéculation sur la dette des banques à l’ensemble du système financier. Cela a entraîné une expansion sans précédent de la dette des entreprises.

On n’a pas utilisé cet argent pour financer l’expansion des investissements productifs. Plutôt, on l’a déployé sous diverses formes de ce que l’on appelle «l’ingénierie financière» afin de stimuler les profits et les cours des actions. Parmi les mécanismes les plus importants, on peut citer les fusions et acquisitions et les rachats d’actions.

Selon un rapport publié la semaine dernière dans le Financial Times, on a eu une «accumulation implacable de dettes d’entreprises aux États-Unis. Les entreprises sont endettées maintenant pour un montant record de 10 000 milliards de dollars. Soit l’équivalent de 49 pour cent de la production économique». Lorsque l’on ajoute d’autres formes de dettes d’entreprises, le journal a déclaré que «ce chiffre déjà extraordinaire s’élève à dix-sept mille milliards de dollars.»

La hausse et l’augmentation constante de l’endettement des entreprises étaient déjà préoccupantes avant le début de la pandémie. L’ancienne présidente de la Réserve fédérale, Janet Yellen, a attiré l’attention sur le recours accru aux prêts à effet de levier par les entreprises. On aurait les considéré de telles pratiques, selon les normes précédentes, comme très risqués.

Dans un entretien accordé au Financial Times en octobre 2018, elle a averti qu’une «énorme détérioration» a eu lieu des normes de prêts bancaires aux entreprises qui présentaient des «risques systémiques».

L’un des principaux risques associés à de tels prêts, accordés à des entreprises dont la notation de crédit est douteuse, est qu’ils sont reconditionnés en obligations de prêt garanties. Ensuite, des investisseurs achètent et vendent ces derniers selon un processus similaire à celui qui s’est produit sur le marché des prêts hypothécaires à risque (la crise des subprimes en 2008).

Yellen a attribué ce risque à un assouplissement de la réglementation. Mais, en fait, c’était le résultat des politiques d’assouplissement quantitatif menées par elle-même et son prédécesseur Ben Bernanke, et qui ont maintenant atteint de nouveaux sommets sous le président actuel de la Réserve fédérale, Jerome Powell.

En moins de quatre mois, Powell a supervisé l’expansion du bilan de la Réserve fédérale, qui est passé de quatre mille milliards de dollars à sept mille milliards de dollars. Il y a des prévisions selon lesquelles il pourrait s’élever à plus de dix mille milliards de dollars. L’intervention a entraîné une augmentation de la capitalisation boursière de Wall Street de plus de sept mille milliards de dollars en trois mois seulement.

On a également lancé d’autres avertissements. Fin 2019, le Fonds monétaire international (FMI) a déclaré qu’environ dix-neuf mille milliards de dollars de dettes d’entreprises aux États-Unis et dans sept autres pays pourraient être vulnérables en cas de «ralentissement matériel» de l’économie mondiale. Cela représentait environ 40 pour cent du total de ce type de dette. Les premiers signes apparaissaient déjà à cette époque. Aujourd’hui, l’économie mondiale connaît la plus forte contraction depuis les années 1930 en raison de la pandémie.

Deux processus interconnectés sont désormais à l’œuvre dans l’économie mondiale. Le premier est la création des conditions d’un krach financier majeur. Le deuxième c’est la restructuration des relations de classe qui vise à imposer l’appauvrissement de la classe ouvrière à grande échelle.

Les banquiers centraux cherchent à éviter un effondrement financier en fournissant encore plus d’argent. Mais s’ils peuvent augmenter la masse monétaire en appuyant sur un bouton d’ordinateur, ces actions ne créent pas de valeur supplémentaire et tout le château de cartes peut s’effondrer du jour au lendemain. On l’a vu à la mi-mars, lorsque les marchés se sont gelés et que même les titres de créance très bien notés, comme les obligations d’État, n’ont pas pu être vendus, ce qui signifie que leur valeur était essentiellement nulle.

Alors que Powell a insisté sur le fait qu’il n’y a «aucune limite» aux actions de la Réserve fédérale, l’impression interminable de monnaie commence à remettre en question la stabilité du dollar et des autres grandes monnaies qui constituent la base du système financier mondial.

Les actifs financiers — dont les prix sont gonflés par la Réserve fédérale et d’autres banques centrales — ne représentent pas une valeur en soi. En dernière analyse, ils sont un droit sur la plus-value qui est extraite de l’exploitation du travail vivant de la classe ouvrière.

Et voici la source objective de l’autre caractéristique centrale de la situation actuelle — la campagne meurtrière de retour au travail imposé par les gouvernements capitalistes du monde entier dans l’intérêt des oligarchies financières qu’ils représentent, alors même que la pandémie se propage et s’intensifie.

La valeur doit être réinjectée dans la montagne de capital fictif que les classes dominantes aient créé pour se renflouer par une «restructuration» des rapports de classe, quels que soient les coûts économiques ou sanitaires pour les producteurs de toutes les richesses, la classe ouvrière.

L’histoire de la dernière décennie et plus, depuis le crash de 2008, a démontré qu’il n’y a aucune possibilité de réforme de ce système. Au contraire, tout comme l’austérité a été imposée après cette crise, un nouveau cycle de «restructuration» est maintenant organisé comme en témoigne la pression exercée pour retirer même les mesures limitées de protection sociale liées à la pandémie, au motif qu’elles ne doivent pas devenir un «frein» au travail et que les prétendues «obligations mutuelles» doivent être appliquées.

Contre cette «restructuration» de la lutte des classes, la classe ouvrière doit avancer son propre programme indépendant fondé sur la lutte pour le pouvoir politique comme première étape dans l’établissement d’une économie socialiste mondiale basée sur le besoin humain et non sur les diktats du profit.

(Article paru d’abord en anglais 14 juillet 2020)

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