Pour l'un des fondateurs de l’Iraq Body Count: WikiLeaks a exposé à un public mondial les pertes civiles massives

Le professeur John Sloboda, co-fondateur de l'Iraq Body Count and Every Casualty Worldwide (Comptage des corps en Irak et de toutes les victimes dans le monde), a témoigné hier matin lors de l’audience d’extradition de Julian Assange. Il a décrit les conséquences mondiales du journalisme de WikiLeaks en exposant les victimes civiles en Irak et a contredit catégoriquement les affirmations de l’accusation selon lesquelles Assange avait une attitude «cavalière» envers la rédaction de documents sensibles.

Sloboda a travaillé avec WikiLeaks et un consortium d’organisations de presse pour publier les journaux de guerre en Irak en octobre 2010, qu’il a décrit au tribunal comme «la plus grande contribution unique à la connaissance des pertes civiles dans la guerre en Irak», qui a révélé «environ 15.000 morts jusqu’alors inconnues […] même lorsque les rapports n’étaient pas nouveaux, très souvent on a ajouté des détails supplémentaires importants.»

Les troupes américaines attaquent un Irakien (Crédit: AP photo)

WikiLeaks a apporté cette information «à la plus grande audience mondiale de tous les communiqués». Des révélations comparables n’existent pas au cours de la dernière décennie. «Tous les décès de civils enregistrés qui ne figuraient que dans les documents publiés en 2010 le sont toujours […] les journaux de guerre de l’Irak restent la seule source de tels incidents.»

En plus des pertes civiles non signalées, les registres de guerre en Irak ont révélé de multiples cas spécifiques de crimes de guerre, y compris le meurtre d’Irakiens qui tentaient de se rendre, et des violations des droits de l’homme, notamment la torture et les exécutions sommaires.

Sloboda a déclaré à la cour que lui et ses collègues ont approché WikiLeaks avec une offre d’aider à recouper les documents divulgués avec les détails des décès déjà compilés par Iraq Body Count. Décrivant la réponse d’Assange à cette offre, il a déclaré: «Il en était absolument ravi… Après notre première rencontre sérieuse avec lui, il a immédiatement suggéré que nous nous joignions à un consortium d’autres organisations médiatiques, dont le Guardian, le New York Times et d’autres, qui avaient accès aux journaux avant leur publication, afin que nous puissions faire des analyses préliminaires et avoir quelque chose de sérieux et de rigoureux à dire sur [les documents] avant qu’on les publie dans leur forme hautement expurgée.»

Interrogé sur le processus de rédaction, Sloboda a déclaré que «M. Assange et le reste de son équipe m’avaient impressionné dès le début de nos rencontres par le fait que l’objectif était une rédaction très, très rigoureuse des journaux avant leur publication… C’était l’objectif de M. Assange et de WikiLeaks.» Cela s’est fait «pour s’assurer qu’aucune information qui pourrait être préjudiciable à des personnes vivantes — y compris des informateurs ou autres — ne soit présente dans la version des journaux rendue publique.»

Sloboda a expliqué: «M. Assange et WikiLeaks ont subi des pressions considérables pour qu’ils se dépêchent de publier parce que des partenaires [des médias] voulaient diffuser les publications tout de suite. On avait systématiquement et clairement rejeté ces pressions. On ne pouvait pas publié les documents avant qu’on ait réalisé une rédaction à la satisfaction de tous. Cela s’est fait de manière complète, cohérente et sans équivoque pendant tout le temps où nous étions avec M. Assange et son organisation.»

L’avocate de la défense Florence Iveson a résumé la solution finale à la rédaction des documents comme un «processus minutieux» qui «a pris des semaines». Sloboda est d’accord et explique qu’on a expurgé les journaux de guerre irakiens publiés en 2010 «avec un excès de prudence… L’approche adoptée consistait à être trop prudent et, dans certaines circonstances, éventuellement, après une enquête plus approfondie, à revenir sur ce qui avait été expurgé.»

Au cours de la séance de l’après-midi, Carey Shenkman a présenté un témoignage d’expert sur l’histoire de la loi américaine sur l’espionnage, qui constitue la base de 17 des 18 actes d’accusation contre Assange.

Un avocat des droits constitutionnels et civils basé à New York, Shenkman est le co-auteur de «A Century of Suppression: The Espionage Act from WWI to the War on Terror» (2016) (la loi sur l’espionnage de la Première Guerre mondiale à la guerre contre le terrorisme). Il a témoigné de l’application de la loi sur l’espionnage tout au long du XXe siècle et de son extension considérable contre les activités d’Assange en tant que journaliste et éditeur.

Interrogé par Mark Summers QC pour que la défense explique l’étendue de la loi, Shenkman a répondu: «La loi sur l’espionnage est née de ce que tout spécialiste sérieux du Premier amendement considère comme l’une des périodes les plus répressives de l’histoire des États-Unis. Pendant la Première Guerre mondiale, au départ il y avait une opposition féroce à l’entrée en guerre des États-Unis, mais cela a changé.»

Shenkman a expliqué que «la loi sur l’espionnage faisait essentiellement partie d’un ensemble de lois qui comprenait également la loi sur la sédition un an plus tard. Cet ensemble est devenu le principal outil de Woodrow Wilson dans ce qu’il appelait, selon ses propres termes, “la main ferme de la répression sévère” contre l’opposition des États-Unis à la participation à la guerre.»

Le président du Parti démocrate a considéré la loi sur l’espionnage comme le principal outil contre ceux qui cherchaient à «injecter le poison de la déloyauté dans nos affaires les plus critiques». Le gouvernement de Wilson, a expliqué Shenkman, «a cherché à obtenir des pouvoirs de censure contre la presse. Le Congrès les a farouchement rejetés. Ainsi, ce que la loi sur l’espionnage a fait, c’est imposer des sanctions pour les critiques de la guerre, elle a imposé des sanctions pour la communication d’informations autour de la guerre.»

«Les 2000 premières poursuites engagées contre près de 2500 personnes étaient des poursuites politiques en vertu de la loi sur l’espionnage. Elles comprenaient les poursuites contre le dirigeant syndical Big Bill Haywood, qui était le dirigeant de l’Internationale des travailleurs du monde, ou IWW. Il a été jugé dans le cadre d’un procès en masse au titre de la loi sur l’espionnage. De même, Eugene Debs, qui était à l’époque le chef du parti socialiste aux États-Unis. Il était son candidat à la présidence — c’était le troisième plus grand parti politique des États-Unis. Debs a été condamné à dix ans de prison en vertu de la loi sur l’espionnage pour un discours à Canton, dans l’Ohio, qui a été qualifié de discours contestataire le plus célèbre de son époque.»

Shenkman a déclaré que la loi était «extraordinairement large» dans sa portée. Ses origines historiques «ont montré pourquoi il en était ainsi.»

Shenkman a répondu à une question de Summers sur l’attitude des experts et des juristes envers la loi. Il a déclaré: «Je dirais sans risque que, pour tout spécialiste sérieux du droit constitutionnel, du Premier Amendement ou de la loi sur la sécurité nationale, la loi sur l’espionnage est l’une des plus controversées des États-Unis.»

Dans le sillage de l’utilisation de la loi sur l’espionnage dans l’affaire des papiers du Pentagone, ces préoccupations ont été amplifiées. Shenkman a cité l’article de Harold Edgar et Benno C. Schmidt Jr de 1973, qui fait autorité, pour la Columbia Law Review. «Leur conclusion était qu’il y avait une incroyable confusion autour de la portée de la loi et ils pensaient qu’il était vraiment à la discrétion du procureur de s’assurer que ses dispositions ne seraient pas invoquées contre des citoyens innocents.»

Summers a demandé si ce «pouvoir discrétionnaire» avait fourni une «garantie solide» contre le ciblage d’innocents. Shenkman a répondu que non, car «aucune limitation légale n’existe dans le texte de la loi sur l’espionnage contre son utilisation potentielle contre tout individu qui diffuse des informations de défense nationale à toute personne non autorisée à les recevoir.»

C’est une interdiction qui pouvait «potentiellement s’appliquer à toute personne — un membre des médias [ou] un citoyen ordinaire au Royaume-Uni qui retweete sur les médias sociaux ou les médias — peu importe si c’était la troisième ou la cinquième personne à le faire.»

Shenkman a déclaré que la loi sur l’espionnage ne permettait pas de défendre l’intérêt public des lanceurs d’alerte. La loi ne limite pas non plus les poursuites à la distribution d’informations classifiées, mais aux informations relatives à la défense nationale — une catégorie beaucoup plus large.

Il a confirmé qu’il n’y avait pas de précédent dans l’histoire des États-Unis pour l’inculpation d’un éditeur en vertu de la loi sur l’espionnage. Bien que les gouvernements successifs aient envisagé de telles poursuites — depuis le grand jury de Roosevelt en 1942 contre le Chicago Tribune et les grands jurys ultérieurs sous Truman (Amerasia), et Nixon (les papiers du Pentagone et Grand Jury de Boston) — celles-ci ont été abandonnées par la suite.

Un long contre-interrogatoire de Shenkman par l'avocat Clair Dobbin pour le gouvernement américain a suivi. Il se poursuivait hier.

(Article paru d’abord en anglais le 18 septembre 2020)

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