Les politiciens et les médias européens minimisent le coup d'État aux États-Unis

Des politiciens et des éditorialistes européens de premier plan ont condamné le coup d'État fasciste aux États-Unis. Ils réagissent avec une combinaison d'inquiétude et de nervosité suite à la prise d'assaut du Capitole par les partisans du président américain Donald Trump.

Leur principale inquiétude n'est pas la menace pour la démocratie américaine, mais la crainte que sa décomposition avancée, mise à nu le 6 janvier, puisse renforcer l'opposition à des développements similaires en Europe, où des tendances autoritaires et fascisantes sont également extrêmement bien développées.

La livraison d'exemplaires du quotidien Le Monde à son siège à Paris, le jeudi 7 janvier 2021 (Photo AP / Thibault Camus)

En Allemagne, des réseaux d'extrême droite bénéficiant d'un fort soutien des plus hauts échelons de l'État se répandent dans l'armée, la police et les agences de renseignement, et l'Alternative pour l'Allemagne d'extrême droite donne le ton politique au parlement fédéral et dans ceux des Länder. En France, le président Macron, qui ne se distingue de Trump que par ses manières plus élégantes, a réprimé brutalement les manifestants des Gilets jaunes et a adopté des lois de censure et de sécurité de plus en plus strictes. En Pologne et en Hongrie, les régimes autoritaires placent le pouvoir judiciaire et les médias sous le contrôle de l'État.

Le ministre allemand des Affaires étrangères Heiko Maas et le président allemand Frank-Walter Steinmeier ont abordé ces similarités dans leurs remarques sur les événements aux États-Unis. Ce serait un signe d'autosatisfaction de pointer du doigt les États-Unis seuls, a écrit Maas dans une tribune pour Der Spiegel. «Ici aussi, chez nous, à Halle, Hanau, sur les marches du bâtiment du Reichstag [Parlement], nous devions connaître comment l'agitation et les paroles insurrectionnelles peuvent se transformer en actes haineux». Steinmeier a également comparé la prise du Capitole aux événements de Berlin en août, lorsque des négationnistes d'extrême droite du coronavirus ont pris d'assaut les marches du bâtiment du Reichstag.

Presque tous les commentaires européens ont cherché à minimiser l'ampleur du complot aux États-Unis. Alors qu'ils critiquaient le président Trump, qui a été vaincu aux élections, et la foule de droite qu'il a incitée, ils restent silencieux sur le rôle de l'appareil d'État et du parti républicain.

Mais sans reconnaître leur rôle, il est impossible de comprendre l'ampleur de la conspiration de droite et le danger qu'elle représente. Dans la perspective «Le coup d'État fasciste du 6 janvier», le WSWS a expliqué le rôle central joué par la majorité républicaine au Sénat et des sections de l'appareil d'État dans la préparation du coup d'État, et a averti que cela se reproduirait, même si la première tentative n’avait pas atteint son objectif.

Les sénateurs et députés républicains ont retardé leur aval des résultats des élections et ont donc soutenu le mensonge de Trump selon lequel l'élection avait été volée. Même après la prise d'assaut du bâtiment du Capitole, 138 républicains ont voté contre la confirmation du résultat des élections en Pennsylvanie pour essayer de bloquer la victoire de Biden. Sans le soutien de l'appareil de sécurité, la foule de droite n'aurait pas réussi à se frayer un chemin dans l'un des bâtiments les mieux gardés au monde.

Ce contexte est totalement ignoré par les commentaires européens des politiciens et des médias. Ils dépeignent les événements comme si la démocratie américaine était en bonne santé et que seuls Trump et son entourage immédiat étaient responsables du complot. Comme le président élu Biden, ils appellent à l'unité avec les républicains, c'est-à-dire les putschistes.

Cela a été clairement exprimé dans un commentaire de la Neue Zürcher Zeitung intitulé «La perte de contrôle au Capitole est un signal d'alerte, mais pas le déclin de la démocratie américaine». «Les scènes du Capitole sont un scandale», a déclaré le porte-parole des banques suisses. «Mais ils ne reflètent pas principalement la condition des États-Unis, mais la condition de son président.»

Une ligne similaire a été adoptée par la República italienne, qui a écrit: «La démocratie américaine a prouvé qu'elle dispose encore de forces défensives pour résister aux impulsions autoritaires d'un président».

La chancelière allemande Angela Merkel et le président français Emmanuel Macron ont argumenté dans le même sens. Macron, qui a parlé des événements à Washington mercredi soir, a déclaré: «Ce qui est arrivé aujourd’hui à Washington n’est pas américain, assurément …Je veux dire notre confiance dans la force de la démocratie américaine».

Merkel a déclaré lors d'une conférence de presse jeudi que les images des États-Unis la rendaient «tant furieuse que triste». Elle était très déçue «que le président Trump n'ait pas reconnu sa défaite depuis novembre, et encore hier». Les doutes délibérément encouragés autour du résultat des élections «ont préparé l'atmosphère qui a rendu possibles les événements de la nuit passée».

«Mais les paroles du président élu Joe Biden», a poursuivi Merkel, «me rendent absolument certaine que cette démocratie se révélera beaucoup plus forte que les assaillants et les vandales […] dans moins de deux semaines, les États-Unis ouvriront, comme il se doit, un nouveau chapitre de sa démocratie».

Dans un discours pathétique, Biden avait supplié le principal organisateur du coup d'État, Trump, de donner un discours télévisé au peuple, et évité de prononcer un seul mot qui aurait pu être interprété comme un appel à ses partisans à se mobiliser. Il a ainsi démontré qu'il craignait beaucoup plus un mouvement d'en bas que les complots de Trump et de ses partisans pour un coup d'État. Au bout du compte, les républicains et les démocrates représentent les mêmes intérêts d'une infime couche de milliardaires et de millionnaires.

Le ministre social-démocrate allemand des Affaires étrangères a également accordé une grande importance à Biden et à la réconciliation avec les putschistes. «Tout républicain avec un degré de responsabilité modeste devrait enfin contredire Trump», a écrit Maas dans Der Spiegel. «Les appels [de Biden] au respect mutuel et à la réconciliation étaient les mots bien choisis d'un président. Et la confirmation de l'élection de Joe Biden et Kamala Harris par le Congrès américain a été la meilleure réponse démocratique à ceux qui ont créé le chaos et les troubles à Washington hier.»

Le premier ministre britannique Boris Johnson, dont la stratégie du Brexit reposait sur une alliance étroite avec les États-Unis sous Trump, a adopté un ton similaire, mais plus concis. «Scènes honteuses au Congrès américain. Les États-Unis défendent la démocratie dans le monde et il est désormais vital qu'il y ait un transfert de pouvoir pacifique», a-t-il écrit sur Twitter.

Le Times de Londres a également invoqué la stabilité de la démocratie américaine. Les juges avaient rejeté ses contestations judiciaires pour renverser les résultats des élections, et les responsables de son propre parti lui avaient posé une résistance. «Ce n'est pas une démocratie sur le point de tomber», a conclu le Times.

Seule une poignée de journaux ont publié des commentaires plus réfléchis. La Rzeczpospolita, basée à Varsovie, a souligné les véritables divisions de la société américaine. «Nous ne connaissons de telles images que dans les pays africains où les chefs d'État et de gouvernement refusent d'accepter leurs successeurs démocratiquement élus», a fait remarquer le journal. «Cela a été une explosion spectaculaire de frustration qui ne cesse de croître aux États-Unis depuis des décennies. Une gigantesque polarisation de la société est en cours, avec un nombre toujours plus grand de personnes qui ne sont plus en mesure de joindre les deux bouts, tandis que quelques-uns peuvent à peine compter leurs milliards. La pandémie a intensifié ce drame.»

Le Financial Times (FT) a averti que le danger n'était pas passé. «Personne ne devrait feindre la surprise», écrit-il. Trump avait depuis longtemps fait connaître ses plans. «La question la plus urgente à présent est de savoir ce que M. Trump pourrait essayer de faire au cours de ses deux dernières semaines au pouvoir. Des hauts militaires du Pentagone ont longuement discuté de la façon dont ils réagiraient si M. Trump tentait de déclarer la loi martiale, en utilisant la loi sur l'insurrection de 1807. Certains autour de M. Trump, dont Michael Flynn, son ancien conseiller à la sécurité nationale, l'ont exhorté à l'invoquer», a ajouté le journal. «Le souci de ce que M. Trump peut encore tenter de faire n'est pas théorique. Malgré ce qui s'est passé mercredi, M. Trump jouit toujours de la loyauté personnelle de nombreuses personnes en uniforme. Une des raisons pour lesquelles la foule a si facilement violé le Congrès est que de nombreux policiers de Capitol Hill étaient clairement en sympathie.»

Trump continue également de bénéficier du soutien de républicains de premier plan, a poursuivi le FT, notamment «Ted Cruz, le sénateur texan, Josh Hawley, le sénateur du Missouri, et plus de 100 de leurs collègues des deux chambres».

La classe ouvrière tirera des leçons différentes du coup d'État aux États-Unis que celles des commentateurs bourgeois, et commencera à engager la lutte contre un système social qui n'a que le fascisme, la guerre, la pauvreté et la mort par le coronavirus à proposer.

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