Au Chili, l'opposition grandit à la réouverture des écoles au milieu d’une forte hausse du COVID-19

Quatre jours après la reprise de l'enseignement en présentiel au Chili, 30 écoles ont temporairement fermé du à la détection d'infections au coronavirus chez les enfants et le personnel. 21 autres écoles ont mis en quarantaine les personnes infectées mais gardé les établissements ouverts. Le gouvernement d’ultra-droite du président Sebastian Piñera poursuit néanmoins une politique irresponsable d'ouverture progressive de toutes les écoles publiques et du secteur privé subventionné.

L'année scolaire 2021 a débuté le 1er mars avec des modes d'enseignement mixtes et sur fond d’opposition généralisée dans la population. Des manifestations ont secoué la capitale au début et à la fin de la semaine dernière. Lycéens et jeunes furent confrontés à un déploiement massif des forces spéciales de gendarmerie suivant la procédure opérationnelle, désormais standard, de répression brutale et d'arrestations. Seule une fraction de la population des écoles publiques primaires et secondaires a assisté aux cours en présentiel.

Une pression écrasante est exercée sur les enseignants face à une forte hausse des cas de COVID-19. Le ministre de l'Éducation, Raúl Figueroa, a réitéré le caractère prétendument volontaire du retour à l'enseignement en présentiel. Mais les enseignants et les employés de l'éducation ont eu pour directive d’être présents dans les écoles au cas où des élèves s’y présenteraient, ce qui tourne ce « volontariat» en dérision.

Table ronde des syndicats et du gouvernement le 18 février (source: mineduc.cl)

«Je veux être très clair sur le fait que ce sont les parents qui doivent décider si leurs enfants se rendent ou non en ce moment à des activités en présentiel», a menacé Figueroa, ajoutant que «depuis longtemps maintenant les pays dans l'hémisphère nord font de même ».

Les gouvernements sud-américains utilisent l’autorité de l’UNICEF pour forcer l’ouverture des écoles dans le but de mettre en œuvre les politiques criminelles d’immunité collective.

Le directeur régional de l’organisation a affirmé que «les enfants d’Amérique latine et des Caraïbes ont été absents des salles de cours depuis plus longtemps que tous les autres enfants du monde». Dans le même esprit, la BBC a interviewé la spécialiste de l'éducation d'urgence de l'UNICEF, Ruth Custode, qui a affirmé «que le processus d'ouverture ne peut plus être reporté, même s'il est progressif ». Custode a poursuivi: «Les gouvernements doivent réfléchir aux risques liés à l'ouverture des écoles par rapport aux risques à ne pas les ouvrir. De loin, ne pas les ouvrir sera plus préjudiciable à la région. «

Ces deux dernières semaines, un ministre après l’autre s'est joint à la campagne pour intimider les enseignants à les forcer à se soumettre. Le ministre de l'Économie, Lucas Palacios, a calomnié les éducateurs comme paresseux. Dans son entretien avec T13 Radio, il a déclaré que «dans le cas des enseignants, il est frappant qu'ils cherchent par tous les moyens à ne pas travailler, c'est un cas unique au monde, et je dirais que cela vaut la peine d'être étudié.»

Pour satisfaire la politique du gouvernement, le ministre de la Santé Enrique Paris a déclaré que «les enfants transmettent très peu le coronavirus». Le ministre de l'Éducation Raúl Figueroa, qui s'est opposé aux fermetures d'écoles tout au long de l'année dernière, a faussement soutenu que «les écoles sont des espaces sûrs lorsqu'elles respectent les mesures sanitaires et les protocoles requis».

Diverses études scientifiques ont démontré de manière concluante que les fermetures d'écoles sont associées à une baisse significative de l'incidence du COVID-19 et de la mortalité. De plus, l’expérience aux États-Unis et en Europe atteste du caractère faux et trompeur des arguments du gouvernement. Les confinements et les fermetures d'écoles sont aujourd'hui plus nécessaires que jamais.

Vendredi dernier, le pays a enregistré 5325 cas de COVID-19 en 24 heures, le chiffre le plus élevé en huit mois. Les écoles ont été fermées en mars dernier, lorsque le virus venait juste de faire son apparition, et l'éducation fut mise en ligne en raison de l'inquiétude générale du public.

Aujourd'hui, alors que le nombre des cas suspectés et des décès atteint respectivement plus de 950 000 et de 27 000, le gouvernement de droite fait pression pour un modèle de «retour à la normale», obligeant les enseignants à regagner les salles de cours. Cette «nouvelle normalité» est d'autant plus criminelle qu'au Chili, la tranche d'âge de la population active des 24 à 69 ans représente 73 pour cent des cas et un tiers des décès. De plus, les souches britanniques et brésiliennes, plus infectieuses et mortelles, sont détectées depuis février et sont maintenant répandues dans tout le pays.

Les motifs fallacieux de la réouverture des écoles – que le gouvernement se soucie du bien-être des enfants et des jeunes – sont démentis par la réalité. Douze mois de pandémie ont révélé le mépris total de l'establishment politique pour les familles pauvres et ouvrières.

Il ne fait aucun doute que les enfants ont souffert des conséquences de l'isolement social et les tensions au sein des familles ont atteint de nouveaux sommets l'année dernière, en raison du confinement. Le principal facteur contribuant à de cette situation tragique a été la précarité due au chômage de masse, à la faim, à la menace d'expulsion du logement, qui ont fortement augmenté dans un pays souffrant d'inégalités sociales multidimensionnelles.

Mais ni l'exécutif ni le législatif n'ont fourni une aide significative pour faire face à ces profondes disparités sociales. Des millions de gens vivent dans les communautés ouvrières surpeuplées de Santiago ou dans les innombrables campamentos de bidonvilles du pays, manquant d'eau potable et d'approvisionnement régulier en électricité et en gaz, sans même parler d’accès à Internet.

Le syndicat des enseignants est directement responsable des conditions désastreuses auxquelles le personnel de l'éducation est confronté. Malgré un immense soutien pour les enseignants dans la classe ouvrière et chez les jeunes, les syndicats ont refusé de mobiliser leurs membres par crainte de déclencher une vague d'opposition sociale.

Les syndicats ne sont pas non plus opposés à l'enseignement présentiel. Ce qu'ils veulent, c'est être invités à la table des négociations. Deux semaines avant la réouverture des écoles, une table ronde gouvernement-syndicat a été organisée, qui a présenté un plan en neuf points. Il consistait à retarder l'enseignement en présentiel jusqu'à ce que toute la population éducative ait reçu deux doses de vaccin et en une mise en quarantaine dynamique en phase 4.

«Nous pensons qu'il n'y a pas de possibilité de retour en mars, principalement à cause de la situation pandémique et parce qu'au-delà du vaccin, qui est un élément important, nous n'aurons pas les deux doses d'ici le 1er mars. Il y a eu beaucoup d'improvisation à cet égard, et nous n'allons pas tous arriver vaccinés à cette date », a déclaré le président du syndicat Carlos Diaz à l'issue de la réunion. (Au 1er mars, la moitié des 513000 employés avaient été vaccinés, le reste recevant la première dose le 5 mars et 3,9 millions avaient été vaccinés avec une seule dose.)

Lorsque le gouvernement a ignoré les revendications du syndicat, Diaz s’est limité à pointer un doigt accusateur mais n'a rien proposé pour protéger ses membres. «En cas de contagion, de décès, la responsabilité incombera au ministère de l'Éducation et au gouvernement de Sebastián Piñera .»

51 écoles étant touchées par des cas de coronavirus au vendredi 5 mars, Díaz a lancé un appel superficiel «au gouvernement de Sebastián Piñera, au ministère de l'Éducation, car étant donné les conditions que nous avons aujourd'hui, il n'est pas possible de continuer avec ces cours en présentiel. «

Díaz, qui est membre du Parti humaniste, fait partie du front pseudo-de gauche Frente Amplio. Celui-ci détient des sièges au parlement et contrôle, avec le Parti communiste, l'appareil syndical. Ces deux organisations multipartites sont responsables du fait que Piñera, bien que profondément détesté, ait pu s’accrocher au pouvoir ces deux dernières années. Par le biais d’opposition verbale au gouvernement d'ultra-droite, ils adoptent une posture de «gauche», tout en bloquant toute initiative visant à sauver les vies, les emplois et les conditions de vie de la classe ouvrière.

Les syndicats ont depuis longtemps cessé d'être des organisations réformistes nationales. Pendant la dictature militaire, ils furent transformés en instruments du grand patronat, voués à l’augmentation de la productivité, l’imposition des baisses de salaires et la destruction des emplois pour rendre l'économie compétitive à l’international. Ce processus est le mieux révélé dans les réformes de privatisation de l'éducation, consolidées sous le régime civil.

Leur politique pro-patronat s’accéléra pendant la pandémie ; les fédérations syndicales poussèrent les mineurs et d'autres secteurs «orientés vers l'exportation» à reprendre le travail. Ils facilitèrent les baisses de salaire, soutinrent au profit des employeurs la mise en chômage partiel de centaines de milliers de travailleurs du secteur privé et refusèrent d’appeler à une grève quelconque contre la pauvreté, la faim, la précarité et les expulsions impactant la classe ouvrière.

Cette expérience amère faite avec les syndicats n'est pas unique au Chili, elle est universelle. Les enseignants du monde entier entrent en conflit direct avec leurs dirigeants syndicaux qui négocient la réouverture des écoles pour répondre aux exigences des élites industrielles et financières.

Ces derniers mois, une grève planifiée par les enseignants de Chicago a été trahie par le syndicat des enseignants de Chicago, ouvrant la voie à la réouverture d'écoles à travers les États-Unis. Une grève massive d'enseignants à São Paulo, au Brésil, a été sabotée par le syndicat APEOESP, et des grèves sauvages d'enseignants français ont elles aussi été étranglées par les syndicats.

Les travailleurs chiliens doivent tirer les conclusions indispensables de ces expériences communes. Ils doivent rompre avec le PCCh stalinien, le Frente Amplio de la pseudo-gauche, la gauche de l'establishment et avec l'appareil syndical. Ils doivent créer de nouveaux organes de pouvoir politique composés de la base et contrôlés par elle.

Avec sa publication en ligne, le World Socialist Web Site, le Comité international de la Quatrième Internationale a créé l'instrument par lequel les enseignants, les professionnels de la santé et d'autres travailleurs peuvent discuter démocratiquement de la lutte pour la santé et la sécurité au travail, de revenus et de conditions décents, établir des comités de la base internationaux qui organiseront la lutte pour ces questions de vie ou de mort dans le cadre de la lutte pour la transformation socialiste de la société à l'échelle mondiale.

(Article paru en anglais le 9 mars 2021)

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