La junte militaire du Myanmar prend pour cible les cheminots en grève

Les grèves et les protestations se poursuivent après des débrayages généralisés lundi dans tout le Myanmar. Une descente de la police sur les locaux du personnel de 800 cheminots en grève à Yangon mercredi donne un petit aperçu de l’opposition de la classe ouvrière au coup d’État militaire du 1er février. Les travailleurs avaient rejoint le Mouvement de désobéissance civile (CDM), qui regroupe de larges sections de médecins, de fonctionnaires, de personnel bancaire ainsi que des travailleurs des transports, de l’habillement et de l’électricité.

La police a bouclé le quartier de Mingalar Taung Nyunt à Yangon tôt mercredi matin, où se trouvent la gare Ma Hlwa Kone et les logements des cheminots. Une femme qui vit sur le site a déclaré à l’agence de presse AFP qu’«environ 300 agents de sécurité bloquent la route à la recherche des personnes impliquées dans le mouvement de désobéissance civile». Elle s’est échappée, mais a exprimé son inquiétude pour les travailleurs «parce qu’ils [la police] pourraient les battre et les tuer».

Des manifestants prennent position derrière une barricade de fortune alors que des policiers antiémeutes armés se rassemblent à Yangon, au Myanmar, le lundi 8 mars 2021. (AP Photo)

Les ouvriers s’étaient barricadés dans l’enceinte. Une émission en direct sur Facebook a montré des gens en train de scander: «Est-ce que nous sommes unis? Oui, nous sommes unis». Un commentateur a déclaré que la police essayait de lever les barricades et menaçait de tirer. D’autres témoins oculaires ont rapporté que les forces de sécurité saisissaient des fournitures données aux travailleurs en grève.

Une personne a tweeté: «Actuellement, la gare de Yangon, Ma Hlwa Gone Railway est comme un barrage! La police et l’armée de la junte terroriste ont bloqué toutes les rues et les sorties, arrêté les travailleurs du CDM et volé le riz qu’on avait donné aux travailleurs du CDM! Les habitants essaient de faire sortir les personnes âgées!!»

Au moins trois arrestations ont été signalées.

Les événements de la gare de Ma Hlwa Gone Railway sont un microcosme du mouvement beaucoup plus large contre la junte. La confrontation a eu lieu après que 18 syndicats et associations de travailleurs aient publié le week-end dernier une déclaration qui appelle à des arrêts de travail prolongés à l’échelle nationale à partir de lundi pour demander la fin du régime militaire.

Bien avant l’appel des syndicats, le mouvement de désobéissance civile (CDM) avait attiré de larges couches de la classe ouvrière ainsi que l’aide et le soutien d’autres couches de la population. Le mouvement a un impact significatif sur certains secteurs de l’économie et sur le fonctionnement de la junte. Cette dernière a répondu par une répression de plus en plus brutale: perquisitions et arrestations nocturnes, tirs sur des manifestants, torture et meurtre de prisonniers.

Un article du Wall Street Journal a souligné: «Alors que les jeunes jouent un rôle essentiel, la résistance puise dans toutes les couches de la société birmane, aidée par un ensemble d’organisations. Ces organisations sont des forces combinées de syndicats d’étudiants et de travailleurs, de groupes de la société civile et d’autres réseaux qui disposent de connexions de longue date. Cela permet une transmission rapide des plans, notamment par le biais des médias sociaux. À cela s’ajoutent les fonctionnaires et les employés de l’État en grève – électriciens et cheminots, personnel bancaire, médecins et autres – qui menacent de paralyser le gouvernement».

Certains des 600.000 travailleurs du textile du pays – dont beaucoup sont de femmes – sont aussi impliqués dans les arrêts de travail. Une vidéo de l’AFP montre un groupe de travailleurs du textile dans le township de Hlaing à Yangon, qui a participé aux manifestations contre la junte depuis le coup d’État du 1er février. Leur leader, Khine Mar New, une mère de 26 ans, a déclaré que les conditions oppressantes dans l’usine lui ont appris l’importance de défendre ses droits.

Les protestations se sont poursuivies mercredi dans les villes et villages de tout le pays, notamment à Yangon, Mandalay, Monywa, Dawei, Myitkyina, Bago, Kalaw et Myingyan, malgré la répression continue des forces de sécurité. Dans le district d’Okkalapa Nord de Yangon, la presse et les médias sociaux ont indiqué qu’on avait arrêté au moins 200 personnes.

L’Association d’assistance aux prisonniers politiques, qui surveille les arrestations, affirme qu’au moins 60 personnes ont été tuées au cours de la répression et près de 2.000 arrêtées. Ces chiffres sont presque certainement sous-estimés, car les forces de sécurité auraient retiré des corps de la rue afin de dissimuler leurs activités criminelles. En signe de division dans leurs rangs, un certain nombre de policiers ont refusé de tirer sur des manifestants non armés et ont fui en Inde.

Les médias ont été une cible particulière, la junte a cherché à étouffer toute information indépendante. L’agence de presse «Myanmar Now» a rapporté qu’on avait arrêté au moins 35 journalistes depuis le coup d’État, dont 19 ont retrouvé leur liberté. Le site web d’information Mizzima a depuis rapporté que les bureaux de Yangon de «Myanmar Now» ont fait l’objet d’une rafle nocturne des forces de sécurité lors de laquelle des ordinateurs et d’autres équipements ont été saisis. La junte a révoqué les licences de publication et de diffusion de Mizzima et de quatre autres nouveaux médias. Mardi après-midi, le cofondateur de Kamayut Media et un collègue ont été arrêtés à Yangon.

Toujours mardi, Zaw Myat Linn, un fonctionnaire de la Ligue nationale pour la démocratie (NLD), le parti qui se trouvait au pouvoir jusqu’au coup d’État, est mort en détention après son arrestation. Il est le deuxième fonctionnaire de la NLD à mourir en garde à vue. Dimanche, le fonctionnaire local de la NLD, Khin Maung Latt, est mort pendant sa détention par la police de blessures indiquant qu'il avait été gravement torturé.

La NLD a remporté à une écrasante majorité les élections nationales de novembre dernier et était sur le point de former le prochain gouvernement le 1er février, lorsque l’armée a pris le pouvoir sur la base de fausses allégations de fraude électorale. La dirigeante de la NLD, Aung San Suu Kyi, et d’autres personnalités de la NLD ont été arrêtées au début du Coup d’État et sont toujours détenues.

Peu après le coup d’État, un groupe de parlementaires élus de la LND a formé le Comité qui représente le Pyidaungsu Hluttaw (CRPH), qui a dénoncé les actions de l’armée comme illégales et a établi ce qu’il décrit comme un gouvernement provisoire. Le 15 février, le régime militaire a accusé 17 membres du CRPH d’incitation en vertu du Code pénal qui prévoit une peine qui peut aller jusqu’à deux ans de prison.

Mardi, la CRPH a publié une déclaration qui annonce qu’elle avait nommé Mahn Win Khaing Than – qui se cache actuellement – vice-président intérimaire afin qu’il remplisse les fonctions du président Win Myint et de la cheffe de la NLD, Suu Kyi, qui se trouvent en prison. Elle a précédemment annoncé la nomination de ministres dans le gouvernement provisoire. La CRPH lance un appel aux grandes puissances pour qu’elles interviennent par des sanctions afin de faire pression sur les militaires pour qu’ils fassent des concessions.

Ni la NLD ni la CRPH ne s'engagent à défendre les droits démocratiques et sociaux des travailleurs du Myanmar. Suu Kyi collabore avec les militaires depuis une décennie, couvrant leurs crimes contre la minorité musulmane Rohingya et appelant aux investissements étrangers pour exploiter la main-d'œuvre bon marché du pays. Une véritable lutte pour les droits démocratiques nécessite un combat politique contre le système capitaliste qui est à l'origine de l'oppression des travailleurs.

(Article paru d’abord en anglais le 11 mars 2021)

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