Au lieu des appels à la grève infructueux du syndicat Verdi, les travailleurs d’Amazon en Allemagne ont besoin de comités d’action indépendants!

Les appels à la grève du syndicat des services Verdi les jours Amazon Prime sont aussi habituels qu’inutiles. Que ce soit à Pâques ou à Noël, Verdi appelle à maintes reprises les travailleurs de quelques centres de distribution à entreprendre des grèves de protestation ponctuelles. Celles-ci ne font rien pour changer les niveaux extrêmes d’exploitation et les conditions de travail horribles et ne servent que de soupape de sécurité pour la colère croissante des travailleurs, sans apporter aucune amélioration au quotidien de ceux-ci.

La même chose s’est produite lundi. Verdi a appelé à des grèves dans sept centres de distribution et a organisé le rituel de protestation familier devant les portes avec des sifflets et des lamentations sur la surexploitation d’Amazon. C’est comme ça depuis des années. Cette tactique de grève de petite tape sur les doigts ritualisée vise à cacher le fait que Verdi n’est pas prêt à mener une lutte sérieuse contre l’exploitation extrême de l’entreprise mondiale de commerce électronique et de technologie.

Les travailleurs d’Amazon protestent contre des conditions de travail dangereuses à Staten Island, New York, le 30 mars 2020 (Photo: AP Photo/Bebeto Matthews)

Le syndicat veille à ne pas compromettre les intérêts commerciaux d’Amazon de quelque manière que ce soit. Les débrayages n’ont pratiquement jamais entraîné de retards importants ou d’annulation de livraison. Amazon peut compenser les grèves isolées d’une journée grâce à son vaste réseau logistique européen. Les grèves n’ont jamais empêché Amazon d’augmenter considérablement ses bénéfices au fil des ans.

Rien que l’année dernière, alors que de nombreux employés ont dû travailler dans des conditions exténuantes face à la pandémie et au manque de mesures de protection, la multinationale basée aux États-Unis a considérablement augmenté ses bénéfices, réalisant les profits les plus élevés de l’histoire de l’entreprise. Selon ses propres chiffres, Amazon a réalisé un bénéfice annuel de 21,3 milliards de dollars en 2020, contre 17,4 milliards de dollars en 2019 et 13,2 milliards de dollars en 2018. Ses activités européennes y ont largement contribué.

En d’autres termes, les grèves de Verdi n’ont pas nui à l’entreprise, mais elles ont empêché toute véritable action collective commune des travailleurs d’Amazon sur tous les sites. Et c’est exactement le message que Verdi essaie de faire passer à la direction de l’entreprise.

Durant toutes ces années où Verdi a organisé des actions de protestation chez Amazon, il n’a jamais appelé les travailleurs d’Amazon à faire grève ensemble sur tous les sites allemands, et encore moins à mener des actions communes avec des collègues d’autres centres européens et internationaux. À travers l’Europe, Amazon possède plus de 60 centres de logistique et de distribution en Allemagne, en Pologne, en Espagne, en France, en Italie, en République tchèque et en Slovaquie. Dans le monde, il existe plus de 800 centres, la plupart aux États-Unis.

Les mêmes conditions terribles prévalent dans tous les entrepôts. Verdi prétend que le problème est que la direction en Allemagne, comme dans de nombreux autres pays, ne reconnaît pas le syndicat. La reconnaissance syndicale et la mise en place d’un comité d’entreprise amélioreraient la situation des travailleurs, affirme Verdi.

Ce n’est pas vrai.

Verdi veut être reconnu par l’entreprise et former un comité d’entreprise car les responsables syndicaux craignent qu’autrement, des résistances contre les méthodes brutales d’exploitation ne se développent de manière spontanée, incontrôlée et explosive et se propagent à d’autres usines où une «amazonisation» de la production et des conditions de travail est en cours.

Il suffit de regarder les autres secteurs de production, de services et d’administration où Verdi est présent et exerce une forte influence pour se rendre compte que le syndicat n’agit pas comme un représentant des intérêts des travailleurs mais comme une force qui fait respecter les règles. Partout, à l’aide des conventions collectives sectorielles et des accords d’entreprise, des réductions réelles de salaires, des coupes d’avantages sociaux et des licenciements sont appliqués.

Par exemple, Verdi a toujours été le syndicat jaune chez Lufthansa. La vice-présidente de Verdi, Christine Behle, est également vice-présidente du conseil de surveillance de Lufthansa et est membre du Parti social-démocrate (SPD) depuis 27 ans. Elle a été largement impliquée dans la négociation du plan de sauvetage du gouvernement allemand pour Lufthansa, qui fournit à l’entreprise 9 milliards d’euros de fonds publics et implique des suppressions d’emplois massives. Le nombre d’emplois à supprimer a été progressivement porté à 60.000.

Les comités d’entreprise dressent les listes de licenciement et font souvent pression sur les personnes concernées lors de réunions individuelles pour qu’elles acceptent le licenciement. Les délégués syndicaux surveillent les ateliers comme le gendarme de l’entreprise pour tuer toute résistance sérieuse dans l’œuf.

Verdi veut aussi être reconnu chez Amazon, soulignant que l’élection d’un comité d’entreprise est importante pour créer des «relations stables». Par là, il entend l’intégration des syndicats dans les structures de gestion de l’entreprise, où les responsables syndicaux agissent en tant que cogestionnaires bien rémunérés. Chez Amazon, Verdi ne serait pas responsable d’améliorer les conditions de travail mais de maintenir la paix et l’ordre. Sa tâche ne serait pas d’abolir la surexploitation mais de contrôler la main-d’œuvre et de réprimer la résistance.

Amazon n’a jusqu’à présent refusé de reconnaître le syndicat comme partenaire de négociation que parce que le patron de l’entreprise, Jeff Bezos, pense qu’il peut économiser de l’argent qui servirait autrement à payer les salaires des membres du comité d’entreprise à temps plein, éviter de longues négociations et garder lui-même le contrôle des travailleurs. Verdi pense que c’est dangereux et met en garde contre une explosion sociale.

Dans le monde entier, le rôle des syndicats a changé. Sous l’influence de la production mondialisée et du développement des entreprises multinationales, leur programme de réformes nationales limitées s’est transformé en un programme de régression sociale. Avec le patronat, ils intensifient l’exploitation de la main-d’œuvre pour renforcer la compétitivité de «leur propre entreprise» ou de leur emplacement national dans la concurrence mondiale.

Partout, les syndicats sont devenus de plus en plus étroitement intégrés dans les structures de l’État capitaliste au cours des dernières décennies. Le résultat a été un désastre constant pour la classe ouvrière et la croissance continue des inégalités sociales et de la pauvreté.

La pandémie de coronavirus a démontré le rôle réactionnaire des syndicats. Des millions de travailleurs dans le monde ont été témoins de la manière dont les syndicats ont fait passer la maximisation des profits et l’enrichissement personnel avant la santé et la vie des travailleurs.

Partout dans le monde, les syndicats appuient les cadeaux de milliards d’euros aux entreprises, aux banques et aux super-riches. Ils maintiennent la production malgré le risque accru d’infection et masquent l’étendue réelle du nombre de personnes infectées, gravement malades et décédées dans les usines et les bureaux. Et maintenant, les syndicats jouent un rôle clé en faisant passer des programmes de rationalisation, des mesures d’austérité et des licenciements pour tirer plus de profit de la classe ouvrière.

Mais les travailleurs s’avèrent de plus en plus confiants et prêts à se battre. La résistance se développe et prend de plus en plus la forme d’une rébellion contre les syndicats. Le conflit sur la reconnaissance syndicale chez Amazon aux États-Unis est une leçon importante dans ce contexte.

Pendant longtemps, le Syndicat de la grande distribution, des entrepôts et des grands magasins (RWDSU) a tenté de se faire reconnaître dans l’entrepôt d’Amazon à Bessemer, en Alabama. Début mars, le président américain Joe Biden a apporté son soutien à la campagne et a appelé les travailleurs d’Amazon à Bessemer à voter pour la reconnaissance syndicale. Lorsque le vote a eu lieu en mai, une majorité écrasante de travailleurs a voté contre la reconnaissance du syndicat. Malgré une campagne intensive et un soutien important de la part des politiciens et des médias, le syndicat n’a même pas réussi à y faire adhérer 13 pour cent des 6000 travailleurs de l’entrepôt.

C’était un signe clair que de nombreux travailleurs ne considèrent plus les syndicats comme des organisations qui leur permettent de défendre leurs intérêts. Ce qu’on appelle aujourd’hui un «syndicat» n’est plus une organisation de la classe ouvrière. Les cadres syndicaux bénéficient du niveau de vie des couches aisées de la classe moyenne et sont pleinement intégrés à la direction des entreprises et à l’appareil d’État.

Il faut tirer des conclusions de cette transformation des syndicats. Le Sozialistische Gleichheitspartei, SGP (Parti de l’égalité socialiste) appelle les travailleurs à constituer leurs propres comités d’action chez Amazon et ses centres logistiques, indépendants des syndicats, démocratiques et contrôlés par les travailleurs eux-mêmes. Ces organisations travailleront en réseau avec d’autres travailleurs d’Amazon dans le monde entier et se prépareront à une lutte commune.

Une telle mobilisation ne se limite pas aux protestations, elle doit combiner la lutte contre l’exploitation capitaliste avec un programme socialiste. Les entreprises géantes comme Amazon doivent être expropriées et transformées en services publics. C’est la condition préalable pour établir un contrôle démocratique sur la production et organiser la société en fonction des besoins sociaux.

(Article paru en anglais le 24 juin 2021)

Loading