«Beaucoup de choses se résument à l’argent»: La discrimination positive fondée sur la race et le tollé suscité par les revendications d’identité autochtone de l’universitaire canadienne Carrie Bourassa

Carrie Bourassa (TEDxUniversityofSaskatchewan)

Au cours des dernières semaines, une grande partie de l’establishmentuniversitaire canadien a été accaparée par l’immonde destruction professionnelle de Carrie Bourassa, professeure à l’Université de la Saskatchewan et directrice scientifique, jusqu’à son licenciement le mois dernier, de l’Institut de la santé des peuples autochtones, affilié au gouvernement fédéral.

Bourassa a été qualifiée d’imposteur pour avoir revendiqué l’identité autochtone alors qu’elle n’avait pas «une goutte de sang autochtone en elle», comme l’a fait remarquer l’un de ses nombreux détracteurs. Le coup d’envoi et le fer de lance de cette campagne ont été une vaste enquête sur la généalogie de Bourassa, menée par la Société Radio-Canada (CBC), financée par l’État.

En raison du tollé généré par les médias et un certain nombre de fanatiques de la politique identitaire, Bourassa a été suspendue ou démise de ses divers postes universitaires, bien qu’elle n’ait été reconnue coupable d’aucun crime et qu’elle n’ait même pas comparu devant une instance disciplinaire.

Tout cet épisode est une expression particulièrement immonde des conséquences de la discrimination positive fondée sur la race, qui est irréconciliable avec les intérêts des travailleurs et la lutte pour l’égalité sociale. Faussement présentée par ses partisans comme «progressiste» et un avancement pour la «justice sociale», la discrimination positive laisse en place le système de profit capitaliste et son exploitation sauvage des travailleurs de toutes races et origines ethniques confondues. Elle demande que les privilèges dont ne jouissent que les 5 ou 10% les plus riches de la population, tels que les nominations à des postes prestigieux de professeur et dans les médias, et les sièges sur les conseils d’administration des grandes entreprises, soient attribués selon des formules et des quotas fondés sur la race, afin de garantir une répartition «équitable» du butin.

Tout en enrichissant et en donnant du pouvoir à quelques-uns, ce programme racialiste ne fait que renforcer les divisions raciales. Il fournit la justification d’une application toujours plus impitoyable des théories pseudo-scientifiques de la race et de la «pureté» raciale qui ont beaucoup en commun avec l’idéologie d’extrême droite et carrément fasciste.

Les politiques identitaires racialistes qui sous-tendent l’attaque contre Bourassa sont encouragées et déployées par l’impérialisme canadien pour attirer le support des sections privilégiées de la classe moyenne supérieure. La forme spécifique que cela a pris en ce qui concerne la petite élite autochtone est la «réconciliation» autochtone, qui est la politique officielle de l’État depuis l’arrivée au pouvoir du gouvernement libéral de Trudeau en 2015.

Le premier ministre Justin Trudeau à l’assemblée spéciale des chefs de l’Assemblée des Premières Nations, décembre 2015 (APTN)

L’objectif de la «réconciliation» est de réconcilier la population autochtone, dont la grande majorité vit dans une pauvreté et une misère comparables à celles des pays du tiers-monde, avec le capitalisme canadien, en entretenant une petite couche privilégiée de professionnels et d’entrepreneurs petits-bourgeois autochtones qui serviront de tampon contre la colère croissante et l’opposition sociale des travailleurs et des jeunes autochtones.

Comme l’illustre la récente nomination de Mary Simon, une Inuite et ancienne diplomate canadienne, au poste de gouverneure générale, cela implique la promotion de «représentants autochtones» à des postes élevés dans le gouvernement, les entreprises et les universités, notamment par l’adoption et l’élargissement de programmes de discrimination positive. Il s’agit également d’étendre ou de créer de nouvelles structures d’«autonomie autochtone» au sein de l’État fédéral canadien, qui peuvent travailler avec Ottawa, les provinces et les grandes entreprises pour intensifier l’exploitation du territoire contrôlé par les Premières Nations et de ses habitants autochtones.

Un élément central de la politique de «réconciliation» est que la classe dirigeante non seulement permet, mais encourage activement les divisions raciales. Le discours officiel – promu par l’ensemble de l’establishmentpolitique, à l’exception des conservateurs les plus à droite et des nationalistes québécois, et diffusé par les médias bourgeois et une élite autochtone avide – tient la société des «colons blancs» et le «racisme» pour responsables des crimes historiques commis contre les peuples autochtones et de leur oppression actuelle. Cet argument racialiste absout commodément le capitalisme canadien et son État de l’abus et de l’oppression de la population autochtone. Au lieu de cela, le blâme et le besoin de restitution sont rejetés sur les «Blancs» en général, qui, en raison de la couleur de leur peau, ne comprennent pas et ne peuvent pas comprendre les «expériences vécues» par la population autochtone.

L’offensive médiatique contre Bourassa

Ce n’est que dans ce contexte que l’on peut expliquer la férocité de l’attaque lancée contre Bourassa par le diffuseur public canadien, prétendument «impartial», et une phalange de militants de la politique identitaire. Pour ces couches privilégiées, l’enjeu était de taille, notamment des salaires à six chiffres, des nominations universitaires lucratives et des possibilités de financement de recherche.

Les soupçons concernant l’identité de Bourassa ont d’abord été soulevés au sein de la mince couche qui se dispute les quelques privilèges conférés sur la base de l’identité autochtone. Raven Sinclair, professeure de travail social à l’Université de Regina et critique publique de Bourassa, a, par inadvertance, révélé plus qu’elle ne le souhaitait lorsqu’elle a déclaré à l’émission «The Current» de la CBC: «Cela a à voir avec le gain matériel et l’avantage de la position, du pouvoir, de l’autorité et du rôle. Beaucoup de choses se résument à l’argent».

Fin octobre, la CBC a publié un long reportage sur l’enquête du journaliste Geoff Leo remettant en question les revendications de longue date de Bourassa quant à son héritage métis et autochtone. Bourassa, qui a beaucoup écrit sur les questions de santé autochtone et qui était jusqu’à récemment une autorité reconnue en la matière, a par le passé revendiqué des origines métisse, anishinaabe et tlingit.

Il convient de noter que le succès de Bourassa semble avoir été, dans une large mesure, facilité par le même type de politique identitaire qui est maintenant utilisé contre elle. Fervente partisane des programmes de discrimination positive promus par les dirigeants autochtones et le gouvernement libéral, elle a pleinement profité des possibilités de financement et des opportunités professionnelles explicitement attribuées sur la base de l’identité autochtone.

La CBC a indiqué avoir reçu en septembre une lettre ouverte de six pages signée par 30 personnes, dont des membres des Instituts de recherche en santé du Canada (IRSC), l’organisme fédéral auquel Bourassa, en tant que directrice de l’Institute of Indigenous Peoples’ Health, était professionnellement affiliée. La lettre indiquait: «Les IRSC soutiennent fermement la Dre Carrie Bourassa dans sa réfutation de toute affirmation mettant en doute son identité autochtone.» La CBC a apparemment vu cela comme un feu vert pour lancer son enquête généalogique.

Citant les accusations de certains de ses collègues selon lesquelles ses affirmations sont fausses, Leo a examiné l’histoire familiale de Bourassa comme un enquêteur de police le ferait pour un suspect de meurtre. Après avoir passé en revue «les certificats de naissance, les listes de passagers des navires, les recensements, les dossiers d’homologation, les coupures de journaux et les histoires familiales locales», Leo conclut dans son article que «la CBC a retracé toutes ses lignées ancestrales jusqu’en Europe. La CBC n’a pu localiser aucun ancêtre autochtone.»

L’histoire d’un «imposteur» autochtone a ensuite été reprise et exagérée par les médias du monde entier.

Même s’il est bien possible que Bourassa ait été loin d’être honnête dans ses affirmations, l’argument que l’ascendance sanguine est une qualification nécessaire pour un poste de professeur ou tout autre poste n’a rien de progressiste et doit être fermement combattu. Il n’est pas nécessaire de soutenir les actions ou la politique de Bourassa pour rejeter la base sur laquelle elle a été ciblée.

Parmi les accusateurs les plus agressifs de Bourassa, Winona Wheeler, professeure agrégée d’études autochtones à l’Université de la Saskatchewan, a déclaré à APTN National News: «Nous avons découvert que la Dre Carrie Bourassa n’a pas une goutte de sang autochtone et qu’elle simule son identité depuis au moins 20 ans.»

Janet Smylie, professeure métisse à l’Université de Toronto, dont le livre sur l’art d’être parent autochtone a été coédité par Bourassa, s’est montrée tout aussi sévère: «On se sent un peu mal d’avoir un imposteur qui parle au pays au nom des Métis et des Autochtones sur ce que signifie littéralement être Métis... c’est très troublant, bouleversant et nuisible.»

Bourassa a par la suite modifié ses affirmations précédentes selon lesquelles elle a grandi en tant que Métis, disant plutôt qu’elle est devenue Métis dans la vingtaine lorsqu’elle a été adoptée dans la communauté par un ami métis de son grand-père, Clifford Laroque, qui est décédé depuis. Une vidéo a circulé dans laquelle elle décrit une cérémonie d’attribution de nom au cours de laquelle elle a reçu le nom d’esprit Morning Star Bear, qu’elle dit avoir pris comme une confirmation de son identité autochtone.

La sœur de Bourassa, Jody Burnett, affirme qu’elles ont toutes deux reçu une aide financière pour leur éducation grâce à des fonds destinés aux autochtones. Cependant, Jody Burnett a déclaré à la CBC qu’elle n’avait pas revendiqué son identité métisse depuis 2014, date à laquelle son mari a réalisé un arbre généalogique qui a mis en doute tout héritage autochtone. Bien qu’elle affirme que Bourassa a reçu des milliers de dollars en bourses d’études métisses, Burnett soutient l’affirmation de sa sœur selon laquelle un dirigeant métis lui a fait croire qu’elle avait des relations métisses.

Bourassa a déjà été célébrée comme une défenseuse importante de la santé et de la culture autochtones par les mêmes cercles qui l’attaquent maintenant. Plus tôt cette année, une ONG de premier plan l’a classée parmi les 100 femmes les plus puissantes du Canada. Elle a été largement reconnue pour avoir mis en lumière les conditions de santé désastreuses auxquelles sont confrontés les peuples autochtones, et en particulier leur impact sur les femmes. Cela rend d’autant plus hypocrite la persécution dont elle fait l’objet en raison de son héritage.

Bourassa s’est montrée relativement discrète dans sa propre défense, publiant un communiqué de presse dans lequel elle déclare: «L’emploi de Mme Bourassa n’est pas déterminé par l’appartenance à une nation et elle n’occupe pas un rôle désigné autochtone au sein de l’Université de la Saskatchewan.» La déclaration indique qu’elle est favorable à l’attribution de nominations universitaires en fonction de l’«identité autochtone», mais s’oppose à ce que la généalogie soit le facteur déterminant de cette identité. Se référant à la législation fédérale et à la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones au Canada comme à une «couverture juridique», la déclaration met en garde que la campagne visant à déterminer qui a le «droit» de revendiquer l’identité autochtone sur la base de l’ascendance familiale conduit à des «critères de quantum» de sang racial qui «remettent en cause le droit traditionnel (autochtone) de revendiquer et d’adopter».

Des demandes de sélections fondées sur la race plus vigoureuses

La proposition selon laquelle seules les personnes d’une race ou d’une origine ethnique particulière peuvent comprendre, étudier et écrire sur des questions concernant leur «propre» groupe ou communauté reflète des positions que l’on peut rattacher aux affirmations d’extrême droite selon lesquelles la race est primordiale dans la société. Quel que soit le critère sur lequel repose la désignation de ces groupes, qu’il s’agisse de «l’auto-identification» ou d’un quotient sanguin, la prémisse est elle-même réactionnaire et doit être rejetée de manière décisive par tous les travailleurs et les professionnels et artistes à l’esprit progressiste.

Cela dit, l’examen des «liens de sang» – qui peut conduire et conduira invariablement à des conflits pour savoir quelle généalogie est «suffisamment» autochtone – est particulièrement odieux.

Dans leur quête d’un meilleur accès aux privilèges, les militants de la politique identitaire autochtone et leurs partisans au sein de l’establishmentcapitaliste ont recours à des définitions semblables à celles élaborées par les Pères de la Confédération lorsqu’ils ont réalisé le programme de l’élite capitaliste émergente du Canada visant à déposséder et à soumettre les peuples autochtones de l’Ouest canadien, détruisant ainsi leurs formes communautaires de propriété et ouvrant leurs terres à l’exploitation capitaliste.

La Loi sur les Indiensde 1876 déclarait qu’un Autochtone était «tout homme de sang indien réputé appartenir à une bande particulière». Cette désignation des autochtones sur la base du «sang indien» a ensuite été utilisée pour appliquer un système de discrimination par l’État et commettre d’autres crimes horribles à l’encontre des autochtones, notamment en leur refusant les droits fondamentaux de la citoyenneté, comme le droit de vote jusqu’en 1960, et en leur interdisant de se déplacer librement hors des réserves dans le cadre d’un régime de «loi des laissez-passer» qui a servi de modèle aux lois d’apartheid de l’Afrique du Sud.

Outre l’exclusion des femmes, ceux qui préconisent le recours aux enquêtes généalogiques pour contrôler les programmes de discrimination positive autochtones n’auraient aucun mal à adhérer à la catégorisation réactionnaire de la société et de la culture fondées sur la race contenue dans la Loi sur les Indiensde 1876.

La querelle sur l’identité autochtone de Bourassa est utilisée pour justifier le développement d’une forme encore plus stricte de sélection fondée sur la race dans les institutions canadiennes.

En juin dernier, à l’université Queen’s, des questions ont été soulevées concernant l’appartenance autochtone de plusieurs membres du corps enseignant. Cela a donné lieu à une lettre ouverte de dirigeants autochtones, qui ont souligné les intérêts matériels en jeu, notant qu’il existe «une incitation financière et juridique pour les universités à faire un rapport excessif du nombre de membres des Premières Nations, des Inuits et des Métis (PNMI) au sein du corps professoral... afin d’atteindre des objectifs d’équité préétablis».

En novembre, l’université Queen’s a annoncé qu’elle adoptait un processus de consultation avec des dirigeants autochtones sur «les principaux aspects de la vérification de l’indigénéité» lors de l’embauche. Des mesures similaires ont été adoptées dans plusieurs universités américaines.

À l’université Ryerson, un «comité de professeurs autochtones» est chargé d’élaborer «les critères qu’il utilisera pour confirmer qui il considère comme autochtone». Selon une déclaration de l’université datant du 15 novembre, «au Canada, nous vivons dans une histoire et des pratiques de colonialisme qui perdurent. Il est impossible de 'sortir' du colonialisme, en particulier dans le cadre institutionnel. Par conséquent, toutes les communications et conversations liées à l’identité et à la communauté autochtones se déroulent dans un contexte de colonialisme et de normes institutionnelles blanches.»

La pression croissante exercée sur les universités pour qu’elles mettent en place une sélection rigoureuse fondée sur la race, dont la logique conduit aux quotients sanguins, n’a absolument rien à voir avec les «normes blanches», quoi que cela puisse signifier. C’est plutôt le produit du capitalisme canadien et des politiques menées par le gouvernement libéral pro-guerre et pro-austérité. Les recommandations de la Commission de vérité et de réconciliation, apparemment formée pour réparer les crimes historiques du système des pensionnats, comprenaient une formule de financement des postes et des ressources universitaires basée sur l’identité autochtone.

L’écrasante majorité de la population autochtone, quant à elle, continue de souffrir de taux de chômage, de pauvreté, de maladie, de toxicomanie et d’alcoolisme, de suicide et d’incarcération bien plus élevés que ceux de la population générale. Les taux d’infection par la COVID-19 et les décès dus aux opioïdes sont respectivement quatre fois et deux fois supérieurs à la moyenne nationale.

À peine plus de la moitié des élèves autochtones terminent leurs études secondaires et seulement un quart d’entre eux obtiennent un diplôme universitaire, contre environ la moitié de la population générale. Des dizaines de réserves des Premières Nations n’ont toujours pas accès à l’eau potable, plus de six ans après l’arrivée au pouvoir de Trudeau, qui s’était engagé à supprimer les avis d’ébullition de l’eau.

Rassemblement Idle No Moreà London, Ontario, 19 décembre 2011 (Warrior Publications)

L’aggravation de la crise du régime capitaliste, à laquelle est associée une recrudescence de l’opposition sociale de la classe ouvrière et d’autres sections opprimées de la société, pousse la classe dirigeante et ceux qui l’appuient à intensifier leurs efforts pour inciter les travailleurs à se diviser selon des critères raciaux, culturels et de genre. Ils sont déterminés à dresser les travailleurs les uns contre les autres et à bloquer un mouvement ouvrier unifié contre l’oppression de classe. Mais ils échoueront dans cette entreprise. La détérioration rapide des conditions de vie de grands pans de la population, y compris la population autochtone, pousse les travailleurs à la lutte. Cela trouve son expression la plus claire dans la croissance des grèves parmi les travailleurs à travers l’Amérique du Nord, face aux conditions désastreuses produites par la pandémie. La population autochtone, en grande majorité jeune et appauvrie, a montré à plusieurs reprises sa détermination à s’opposer à l’oppression capitaliste ces dernières années, depuis les manifestations Idle No Morejusqu’aux blocages ferroviaires à l’échelle nationale en soutien aux Wet’suwet’en.

La promotion de la politique identitaire sert à favoriser les ambitions matérielles d’un petit nombre de personnes afin de défendre le principe rétrograde du privilège de classe. Les travailleurs, qu’ils soient anglophones ou francophones, autochtones ou immigrants, doivent rejeter résolument toute forme de politique identitaire et lutter pour mettre fin à l’oppression de la population autochtone dans le cadre de la lutte pour le socialisme.

(Article paru en anglais le 10 décembre 2021)

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