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France: une montée de grèves et de manifestations contre les mesures d'austérité

Par Alex Lefebvre
26 novembre 2002

Les routiers en France ont mené une grève nationale dimanche soir et hier, érigeant des barrages sur les routes et les carrefours à travers le pays. Les syndicats demandaient une revalorisation des salaires, la généralisation de la prime à la saison de Noël (le « treizième mois »), l'amélioration des assurances-maladies, une réduction de la semaine de travail et l'obtention d'une prime d'ancienneté.

Les salaires des routiers approchent déjà le smic ; ils s'inquiètent aussi que l'adhésion à l'Union européenne des pays de l'Est permettra aux patrons d'y embaucher une main-d'oeuvre à meilleur marché qu'en France.

Cette action est la première dans une série de grèves et de manifestations prévues pour les semaines à venir pour exprimer l'opposition des travailleurs aux mesures d'austérité et à l'assaut mené aux services publics et aux niveaux de vie que soutient de gouvernement Raffarin. Une démonstration de masse a lieu à Paris aujourd'hui rassemblant cheminots, postiers, et les agents de France Télécom, d'Air France, et des transports en commun parisiens.

Les travailleurs dans les stations de télévision publiques, les inspecteurs de permis de conduire et le personnel de la ligne aérienne France Inter font déjà grève. Les fermiers ont récemment bloqué les hypermarchés pour protester les faibles revenus accordés aux producteurs et les prix beaucoup plus élevés que paient les consommateurs. Une démonstration des travailleurs de l'éducation nationale aura lieu le 8 décembre.

La grève des routiers est très populaire ­ Le Journal du Dimanche a publié un sondage indiquant que 75 % des Français pensent que les routiers « ont plutôt raison » de se mettre en grève. Les porte-parole des syndicats ont confirmé que les travailleurs étaient très enthousiastes à l'idée d'une grève. La presse a rapporté dimanche soir la formation spontanée de barrages par les travailleurs et de l'utilisation de voitures personnelles pour échapper aux consignes des syndicats ou des sociétés concernant les camions.

Les journaux ont évoqué le scénario cauchemar du gouvernement : une action de masse des travailleurs bloquant les principales artères commerciales et stratégiques, affaiblissant une économie morose lors de la saison de Noël, pendant qu'une manifestation massive des travailleurs se prépare à Paris. Certains journalistes et hommes politiques ont fait la comparaison évidente à novembre et décembre 1995, quand le gouvernement conservateur d'Alain Juppé, qui avançait un programme d'austérité budgétaire semblable à celui de Raffarin, s'est écroulé après une vague de grèves du secteur public.

Le gouvernement Raffarin suit les ordres du patronat français et de la Commission européenne d'imposer son programme d'austérité malgré l'opposition populaire. Au mois d'août, le gouvernement a tenté de cacher l'impact qu'aurait une application de son programme, revoyant à la baisse sa réduction des impôts et ses coupures dans le budget de l'État. Le Figaro a noté à l'époque que l'opposition au programme de Raffarin était si forte qu'il devait faire ses réformes « sans en avoir l'air ». À présent, le gouvernement a abandonné cette stratégie.

Le chef du groupe de droite à l'Assemblée, Jacques Barrot, a annoncé à la fin du mois d'octobre que l'assurance-maladie devait se « concentrer » sur les maladies graves et laisser plus de place au financement des particuliers. L'hebdomadaire satirique Le Canard enchaîné a révélé que le ministre de la Santé, Jean-François Mattei, avait chargé un ex-responsable de la société d'assurances Axa de préparer un rapport sur un nouveau partage entre les assurances privées et la Sécurité sociale.

Le site du premier ministre annonce, entre autres, un passage « à la tarification par activité » et « un assouplissement des contraintes de l'achat public ». On considère avec raison que ces mesures préparent la transition à un système médical privé.

Le gouvernement lance aussi une offensive contre les retraites. Le ministre des Affaires sociales François Fillon a annoncé que le système de préretraites, qui permet à certains travailleurs de prendre leur retraite avant 60 ans, est « une catastrophe pour nos régimes de retraite alors même que les salariés à l'avenir vont devoir cotiser plus longtemps ».

Le ministre de la Fonction publique, Jean-Paul Delevoye, a annoncé l'abolition du congé de fin d'activité ­ la préretraite des fonctionnaires ­ sans la concertation habituelle avec les syndicats. Le projet de réforme du Sénat propose d'augmenter les cotisations et de forcer les salariés à travailler plusieurs années de plus avant d'obtenir le taux plein.

Les négociations du gouvernement avec les salariés d'Électricité de France/Gaz de France (EDF/GDF) montrent aux travailleurs ce à quoi ils peuvent s'attendre: le patronat propose une augmentation d'environ 50 % des cotisations des salariés.

En un geste insultant aux travailleurs, le parti conservateur majoritaire (nouvellement rebaptisée Union pour la majorité populaire ­ UMP) a élu Alain Juppé comme président. Chirac avait voulu le mettre dans un poste plus important après les victoires électorales, mais l'impopularité immense de Juppé l'a arrêté.

Juppé devra probablement faire face à un procès d'ici deux ans dans l'affaire du financement illégal de l'ancien parti de droite, le Rassemblement pour la République (RPR). Même après une montée importante ces derniers mois, le taux d'approbation officiel de Juppé est en dessous de 35 %.

Les porte-parole du gouvernement ont pris soin de souligner que s'ils refusent de permettre aux routiers de bloquer des routes stratégiques, ils croient au « dialogue » et qu'ils ne s'abaisseraient jamais au niveau de vulgaires « briseurs de grèves ». Les journaux ont cependant publié des articles mentionnant la possibilité de mesures semblables à celles du gouvernement face à la grève des routiers de 1992, quand le gouvernement socialiste de Pierre Bérégovoy a utilisé des chars, des hélicoptères, et du matériel de transport lourd pour éliminer les barrages. Les porte-parole ont insisté sur les importantes « synergies » qu'ils espéraient voir venir de la réorganisation des forces de l'ordre opérée par le ministre de l'Intérieur, Nicolas Sarkozy, à fin de faciliter les opérations policières à grande échelle.

Les agents du gouvernement n'ont pas laissé percer le prétendu dégoût du gouvernement pour les briseurs de grève. Les policiers ont pénétré dans les camions pour menacer les grévistes de perte de leurs permis de conduire et pour téléphoner aux patrons des sociétés pour leur demander de les licencier. Les grévistes ont dû construire les barrages avec leurs propres voitures, puisque les patrons avaient menacé de licencier toute personne qui utilisait leurs camions dans un barrage. La presse a rapporté des incidents lors desquels la police ou des routiers non grévistes auraient battu des grévistes et une intervention des CRS, la police anti-émeute. Plusieurs grévistes ont été détenus, n'ayant été relaxés qu'en fin de journée.

Les quatre confédérations syndicales minoritaires parmi les routiers ­ la CFTC (Confédération française des travailleurs chrétiens), CDC (Confédération des cadres), FO (Force ouvrière), et FNCR (Fédération nationale des chauffeurs de route) ­ se sont ouvertement opposées à la grève, signant un « accord de principe » avec les patrons sous les auspices du gouvernement. Les autres syndicats ­ la CFDT (Confédération française et démocratique du travail) et la CGT (Confédération générale du travail) ­ n'auraient appris cette décision qu'à travers les médias, quelques heures avant le début de la grève.

La vague de protestation à venir exprimera non seulement une hostilité massive envers le programme conservateur du gouvernement, mais exposera aussi les mensonges de la gauche établie, des syndicats, et de certaines sections de « l'extrême-gauche » face à la crise électorale d'avril et mai 2002, quand ils ont appelé à voter Chirac comme « alternative démocratique » au néo-fasciste Le Pen. Au lieu d'adopter une ligne modérée comme le Parti socialiste, le Parti communiste, etc. l'avaient prédit, Chirac et les siens ont lancé un assaut gigantesque contre les acquis sociaux et les droits démocratiques des travailleurs, répondant à leurs protestations en brisant les grèves.


 

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