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Grande-Bretagne : L'offensive du gouvernement contre la BBC menace la liberté de la presse

Par Chris Marsden
Le 1er Août 2003

Le conflit en cours entre le gouvernement travailliste et la BBC soulève des questions touchant directement les droits démocratiques de la classe ouvrière.

Le but du gouvernement est avant tout de limiter la liberté de la presse afin de réduire au silence toute voix critique, aussi faible soit-elle.

Depuis maintenant des mois, le gouvernement prend la BBC pour cible parce que cette dernière aurait calomnié Alastair Campbell, directeur de la communication du premier ministre Tony Blair. De nombreux porte-parole du gouvernement y compris Campbell ont accusé un journaliste de BBC Radio 4, Andrew Gilligan, d'avoir cité de façon incorrecte une source déclarant que Campbell était responsable d'avoir 'pimenté' un dossier des services secrets datant du septembre 2002 et d'avoir insisté pour qu'on y insère une déclaration disant que Saddam Hussein était capable d'avoir des armes de destruction massive prêtes à lancer en 45 minutes.

Le gouvernement a contraint la BBC à révéler la source de Gilligan, qui n'était autre que David Kelly, microbiologiste au Ministère de la défense, et a mis en branle une chaîne d'évènements qui s'est terminée par la mort de Kelly, retrouvé le 17 Juillet avec le poignet tailladé. Le gouvernement a tenté d'utiliser cette mort pour attaquer la BBC en prétendant que cette dernière avait soumis Kelly à une pression extrême et que Gilligan avait déformé les propos du scientifique, lequel avait déclaré devant la Commission des affaires étrangères de la Chambre des communes qu'il ne se souvenait pas d'avoir mentionné le nom de Campbell durant son entretien avec le journaliste.

L'offensive du gouvernement contre la BBC a trois objectifs immédiats.

En premier lieu, le gouvernement a essayé d'utiliser la question de savoir si Campbell avait une responsabilité personnelle dans la déclaration des 45 minutes afin de détourner l'attention du public de son échec abject à trouver des armes de destruction massives en Irak, alors que la prétendue menace qu'elles représentaient pour la paix dans le monde avait servi de justification principale pour la guerre.

Que Campbell en personne soit ou non l'auteur d'une déclaration mensongère parmi tant d'autres - la BBC n'a jamais dit cela, mais n'a fait que citer la déclaration de Kelly à cet effet - n'a aucune importance. Le gouvernement s'est fait prendre à créer de toutes pièces un mensonge monumental pour justifier une guerre d'agression prédatrice et illégale contre un pays en grande partie sans défense. C'est pour dissimuler cela que la BBC a été accusée d'avoir un soi-disant parti pris contre la guerre et contre le gouvernement : elle eut l'audace de faire observer qu'une partie des sphères supérieures des services de renseignements, dont faisait partie Kelly, un des auteurs du dossier de septembre, était mécontente de l' « effet » qui y fut ajouté par le gouvernement.

Le second objectif de la diatribe contre la BBC a été imposée au gouvernement par des évènements ultérieurs. Il lui fallait dissimuler sa propre responsabilité politique dans la mort de Kelly. Le gouvernement Blair a contribué à contraindre Kelly à paraître au grand jour et à le faire témoigner devant la Commission des affaires étrangères et la Commission des renseignements et de la sécurité. En agissant de la sorte, le gouvernement a effectivement fait payer les pots cassés au scientifique dans sa campagne contre Gilligan et la BBC. Et la BBC est le bouc émissaire derrière lequel le gouvernement tente de dissimuler ses propres agissements.

Le troisième objectif immédiat du gouvernement est de réduire au silence toute expression critique de sa politique ou de ses actions, tant vis-à-vis de la guerre et de l'occupation de l'Irak que de façon générale.

Cet objectif fait partie d'un but à plus long terme du gouvernement qui consiste à discréditer la BBC de telle façon que cela réduira l'opposition à ses plans de prendre la corporation plus directement sous son contrôle, de diminuer son importance et d'encourager la déréglementation pour garantir la progression d'opérations de médias privés envers lesquels le gouvernement est redevable.

Tessa Jowell, secrétaire d'état à la culture a clairement exprimé la menace qui pèse sur la BBC quand elle a averti que l'enquête judiciaire conduite par Lord Hutton sur la mort de Kelly pourrait avoir des répercussions sur le réexamen à venir de la Charte de la BBC. Le 25 juillet, elle s'exprima en ces termes dans le Times : « J'examinerai avec la plus grande attention toutes les recommandations et conclusions qui pourront être tirées de l'enquête Hutton concernant la BBC. La confiance est quelque chose d'important pour les institutions publiques et le gouvernement... Il est important que les radios et les télévisions et les médias au sens large continuent de montrer qu'ils sont dignes de cette confiance. »

Gerald Kaufman, député et président de la Commission spéciale sur les médias, réagit ainsi au reportage de Gilligan : « La manière dont ce reportage a été mené par la BBC et endossé par le conseil des gouverneurs pose des questions de fond sur la nature de la BBC en tant que secteur public, service public, organisation recevant des fonds publics. »

Il laissa entendre que le rôle d'organe de surveillance joué par le conseil des gouverneurs de la BBC, devrait être pris par l'Ofcom, le nouveau régulateur des télécoms crée par le gouvernement.

Ces menaces incitèrent Gavyn Davies, directeur de la BBC, à envoyer une lettre au Sunday Telegraph, le 27 juillet. Il y écrivait : « Notre intégrité est attaquée, et nous sommes réprimandés pour avoir exprimé dans nos éditoriaux un point de vue différent de celui du gouvernement et de ses partisans. Parce que nous avons eu la témérité de le faire, on nous fait comprendre qu'un système qui protège la BBC depuis 80 ans devrait être balayé et remplacé par un régulateur externe qui va 'mettre la BBC au pas'...

« La récente offensive d'Alastair Campbell contre la BBC ne portait pas principalement sur le reportage d'Andrew Gilligan dans l'émission Today, mais n'était rien moins qu'une attaque de front contre la motivation, le talent et le professionnalisme de toute l'opération des informations. Etant donné la provenance de cette attaque les membres du conseil ne pouvaient laisser passer cette attaque sans réagir...»

La BBC jadis accusée de parti pris en faveur du gouvernement

Des occasions où les rapports entre un gouvernement et une radio ou télévision nationales s'enveniment ainsi peuvent se présenter. Cependant la BBC est loin d'être un foyer de propagande antigouvernementale ou de sentiment anti guerre. Jusqu'à une époque récente, son conseil était plus souvent accusé de parti pris pro-gouvernemental par les conservateurs après que Gavyn Davies ait été nommé président de la BBC par Blair en 2001 et parce que le PDG de la BBC, Greg Dyke et Davies, ont tous deux donné de l'argent au parti travailliste. La couverture de la guerre par la BBC a été récemment jugée par des critiques universitaires indépendants comme la plus pro-gouvernementale de toutes les principales radios et télévisions et la moins à même de citer des sources d'opposition.

Plus fondamentalement, la BBC est la voix officielle de la classe dirigeante britannique depuis sa fondation en 1926 en tant que service de radiodiffusion nationale. Elle remplit ce rôle en Grande-Bretagne et dans le monde entier. En effet, le BBC World service est depuis longtemps considéré comme un atout majeur de l'impérialisme britannique en ce qu'il dissémine sa propagande et modèle l'opinion internationale. Pour remplir cette fonction, il ne suffit cependant pas de répéter la ligne du gouvernement du jour à la façon d'un perroquet. Une certaine distance et un tant soit peu de critique sur certaines questions sont parfois essentielles pour maintenir un semblant d'impartialité et d'indépendance.

C'est là une stratégie qui a porté ses fruits de par le passé et encore aujourd'hui. Un récent sondage par exemple a révélé que plus de la moitié des sondés - 54 % - a dit faire plus confiance à la BBC qu'au gouvernement lors de la querelle sur les armes de destruction massives irakiennes. Et seulement un cinquième des sondés a dit faire plus confiance au gouvernement. La BBC était aussi le bulletin d'informations le plus fiable d'après 44 % des sondés.

(Il faut toutefois faire remarquer qu'en toutes choses il y a des limites et la BBC n'est pas sortie indemne de son soutien éhonté à la guerre contre l'Irak. Plus de la moitié des sondés dit faire moins confiance aux informations télévisées et radiodiffusées qu'il y a un an, donc avant la guerre et parmi ceux-ci près de la moitié dit avoir « beaucoup moins » confiance.)

En conséquence, quel que soit le point de vue, les efforts du gouvernement pour s'attaquer à la BBC et à la discréditer semblent être de courte vue. Pourquoi attaquer une institution qui réussit mieux que vous à gagner la confiance publique pour une politique que vous souhaitez mettre en place ? Certains dans l'Establishment ont mis en garde contre une telle attitude. Charles Kennedy, dirigeant des libéraux démocrates, dit récemment dans une interview : « Ce gouvernement fera son temps comme tout autre gouvernement, mais la BBC est bien établie en tant qu'organisation de radiodiffusion indépendante au niveau mondial, et les ministres gagneraient à ne pas l'oublier. »

Certains gouvernements, particulièrement les conservateurs sous Margaret Thatcher, ont souvent réagi face à ce qu'ils considéraient être une impertinence excessive de la part d' « Auntie » (Tantine). Mais aucun gouvernement, mis à part celui de Blair, n'a envisagé une action corrective aussi draconienne. Pourquoi cela ? On peut trouver une indication en examinant qui sont les plus ardents partisans de l'offensive gouvernementale.

En tête de la meute on trouve News International de Rupert Murdoch et ses journaux britanniques, The Sun, Times, Sunday Times et The News of the world. Parmi tous ceux-là, The Sun est le plus criard et le plus grossier.

Le 21 juillet, The Sun a traité Gilligan de « rat », prétendant qu'il tentait de ne pas perdre son travail en accusant Kelly d'être un menteur et dit qu' « il fallait que des têtes tombent à la BBC », dont celles de Davies, Dyke et le directeur des informations, Richard Sambrook.

Murdoch n'est pas juste un partisan de premier plan du gouvernement Blair. Il a beaucoup à gagner de la politique de Blair en matière de média et aussi de tout malheur qui arriverait à la BBC.

Il y a deux questions qui sont d'une extrême importance.

La première est la tentative de faire en sorte que la BBC ait des comptes à rendre à Ofcom. Le gouvernement est sur le point d'entreprendre un bilan de la BBC avant la date de renouvellement de sa charte publique prévue pour 2006. Et la transmission à Ofcom des responsabilités de surveillance de son conseil des gouverneurs est ce qui risque fort de se produire.

Ofcom regroupe cinq régulateurs existants et chapeaute l'ensemble de la surveillance de la radiodiffusion. Son conseil d'administration est composé de neuf membres, dont six (le président et son adjoint compris) sont nommés par les secrétaires d'état au commerce et à l'industrie, à la culture, aux média et au sport - ce qui accorde au gouvernement une influence sans précédent, bien qu'indirecte, sur le contenu des émissions. Le conseil inclut l'ancien haut conseiller de Blair aux médias et télécommunications, Ed Richard, ce qui donne une idée de la physionomie politique et des intentions de ce conseil.

Déréglementation des médias

L'autre aspect de la politique gouvernementale qui intéresse directement Murdoch est que la création d'Ofcom est liée aux efforts de déréglementation de tout le secteur des médias. Le projet de loi du gouvernement sur les communications, actuellement en cours d'examen et d'amendements à la Chambre des Lords, supprime les obstacles à l'accès à la propriété entre divers médias et radios, et autorise des compagnies venues des Etats- Unis et d'autres investisseurs d'Outremer à acheter des licences pour télévisions et radios privées.

Ces changements vont aussi directement avantager Murdoch qui est le principal actionnaire du plus important satellite de retransmission, BSkyB, mais qui cherche désespérément à acquérir une station de télévision hertzienne. Il pourra à présent acheter Channel 5 parce que grâce au projet de loi sur les Communications un propriétaire de journal qui possède plus de 20 % du marché national ne se verra plus empêché d'acheter d'autres parts de chaînes télévisées. Actuellement, les propriétaires de journaux n'ont pas le droit d'acheter plus de 20 % d'une station de télévision hertzienne, mais cette clause serait retirée avec les nouvelles lois sauf en ce qui concerne les stations de télévisions privées.

Ce changement est si ouvertement favorable à Murdoch que le Secrétaire d'État à la culture, Tessa Jowell a dit que ceux qui faisaient remarquer ce fait évident propageaient « une théorie du complot n'ayant aucun fondement... Cela n'a rien à voir avec Rupert Murdoch, et que cela soit bien clair. Ces propositions sont neutres quant à la question du propriétaire ».

Le travailliste Lord David Puttnam a prétendu que les amendements qu'il avait proposés pendant l'examen du projet de loi à la Chambre des Lords - afin de donner aux citoyens des droits parallèlement aux droits donnés à ceux ayant un intérêt économique dans les décisions prises par le régulateur et de contraindre Ofcom à estimer si les rachats de compagnies de télévisions privées sont dans « l'intérêt public » - ont mis fin à la menace d'un monopole de Murdoch. Mais c'est prendre ses désirs pour la réalité étant donné l'attitude d'Ofcom envers la BBC et ses relations étroites avec le gouvernement.

Lord Currie, président d'Ofcom, dit que les amendements de Puttnam avaient « déséquilibré » les devoirs du nouveau régulateur des médias et pourraient s'avérer « contre-productifs ». Un peu plus tôt il avait averti : « Il y a certains seuils qu'un radio diffuseur ne peut pas franchir sans abuser de l'immense privilège qui est implicite dans le droit à radiodiffuser. Ofcom va établir ces limites en prêtant une grande attention au contexte de la radiodiffusion et après consultation ».

Il dit que cela signifiait qu'il faudrait que la BBC « réfléchisse très attentivement » à la ligne directrice de son metteur en ondes : « Cela signifiera aussi que, pour la première fois, la BBC devra faire face aux mêmes sanctions que celles appliquées aux radio diffuseurs privés. Nous attendons de la BBC qu'elle fasse régner la discipline chez elle. Mais n'ayez aucun doute là-dessus : Si Ofcom doit prendre des mesures régulatrices fermes, ce sera fait sans aucune hésitation. »

Le pair libéral démocrate Lord McNally dit qu'il croyait encore que Murdoch pourrait acheter des parts de Channel 5. « Ce projet de loi a eu l'aval du 10 Downing Street où M. Murdoch exerce une influence inquiétante, » dit-il à l'émission Today de BBC Radio 4.

Au même titre que les considérations commerciales motivant l'offensive du gouvernement et des médias contre la BBC, et les objectifs politiques immédiats concernant la guerre en Irak, il ne faut pas ignorer l'élément idéologique derrière cette campagne pour éventrer la radiodiffusion publique et donner une plus grande place aux grands opérateurs privés d'informations comme Murdoch.

Lord Conrad Black, propriétaire canadien du Daily Telegraph, l'a clairement démontré quand il attaqua avec virulence son propre journal et ses journalistes pour avoir pris la défense d'Andrew Gilligan au lieu de rejoindre avec enthousiasme la meute s'en prenant à la BBC .

Dans une lettre publiée dans ce journal du 26 juillet, il s'en prit à Boris Johnson, député conservateur de droite de Henley et rédacteur en chef du magazine The Spectator, pour avoir défendu Gilligan. Black déclara : « La BBC est pathologiquement hostile au gouvernement et à la position officielle, à la plupart des institutions britanniques, à la politique américaine dans presque tous les domaines, à Israël, à la modération en Irlande, à toutes les religions occidentales et à la plupart des manifestations de l'économie de marché... C'est là une virulente culture de parti-pris. Bien que le meilleur de sa programmation dans les domaines ne touchant pas à la politique est de grande qualité, il est regrettable que la BBC soit devenue la plus grande menace pour le pays qu'elle fut crée pour servir et informer. »

Il poursuivit : « Là où Boris Johnson et les conservateurs ont vraiment tort c'est de ne pas reconnaître que le service des informations et des affaires publiques de la BBC est un pire ennemi de tout ce en quoi ils croient que le gouvernement lui-même. »

Pour certaines couches de la droite, la BBC est encore clairement non pas la British Broadcasting Corporation mais plutôt la 'Bolshevik Broadcasting Corporation' ou encore plus récemment la 'Baghdad Broadcasting Corporation', un mythe de leur propre création. Et quant à Blair et compagnie, ils préféreraient travailler avec des chaînes de télévisions dirigées par Murdoch, telles que Sky en Grande-Bretagne et Fox aux Etats-Unis. Bien qu'on les dise 'indépendantes' du fait qu'elles sont sous contrôle privé plutôt que public, on considère qu'elles sont des voix plus fiables pour le gouvernement car elles doivent rendre compte directement à leur propriétaire fabuleusement riche et à ses préjugés et n'ont pas, même de façon formelle, la responsabilité de 'la précision', de 'l'impartialité' et de refléter 'les besoins et les intérêts du public' ce qui fait partie de la charte de la BBC. Et quiconque a fait la désolante expérience de regarder le journal télévisé aux Etats Unis peut témoigner que Blair ne verra pas ses calculs politiques déçus.