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Augmentation des tensions en Europe suite aux menaces de Gazprom

Par Peter Schwarz
26 avril 2006

Les menaces du géant de l'énergie Gazprom, dirigé par l'État russe, de se servir de ses exportations de pétrole comme d'une forme de pression politique ont entraîné de vives réactions en Europe et en Allemagne.

Le 18 avril, Alexei Miller, chef de Gazprom et proche ami du président russe Vladimir Poutine, a rencontré les ambassadeurs des 25 États de l'Union européenne et les a mis en garde contre la tentative de limiter «les activités de Gazprom sur le marché européen». Il faisait référence aux tentatives du gouvernement britannique d'empêcher Gazprom d'absorber la compagnie d'approvisionnement en énergie Centrica. Miller a averti que si l'union européenne restreignait ses activités, Gazprom augmenterait ses livraisons à d'autres marchés comme la Chine et les États-Unis.

Bien que les spécialistes s'accordent pour dire que Gazprom ne pourrait modifier ses livraisons de pétrole qu'à long terme, ou même pas du tout, la réaction de certains médias et politiciens a frôlé l'hystérie.

Actuellement, environ 90 pour cent du pétrole et du gaz russes sont acheminés vers l'Europe. Ils représentent la plus importante source de revenus pour le gouvernement russe, ce dont il ne peut se passer. Au cours des 30 dernières années, un large réseau de gazoducs à grande capacité a été développé, reliant les champs pétrolifères de la Sibérie occidentale à l'Europe. Ce réseau est toujours en expansion.

D'autre part, il n'existe pas de gazoduc à grande capacité entre la Sibérie occidentale et l'Extrême-Orient. Sa construction sur une distance de plusieurs milliers de kilomètres prendrait des années et engloutirait des milliards en coûts. Néanmoins, elle serait probablement profitable si l'on se base sur la tendance à la hausse des prix de l'énergie. Un projet plus efficace, toutefois, consisterait en l'exploitation des énormes champs pétrolifères de la Sibérie orientale, près de la frontière chinoise.

Gazprom et le gouvernement russe iraient à l'encontre de leurs propres intérêts actuels s'ils diminuaient leurs livraisons à l'Europe. Selon les prévisions, on pense que ces livraisons passeront du niveau annuel actuel de 200 milliards de mètres cubes à 500 milliards d'ici l'année 2030. Selon les estimations, la Chine, qui reçoit présentement 10 milliards de mètres cubes de gaz naturel de la Russie, prévoit augmenter sa demande à seulement 50 milliards de mètres cubes.

Néanmoins, certains commentateurs ont réagi comme si Gazprom allait arrêter les livraisons à l'Europe, qualifiant cette attitude «d'extorsion effrontée». Le député allemand du parlement européen, Elmar Brok (Union chrétienne-démocrate, CDU), a déclaré au journal Die Welt: «Ce que nous vivons ici est une déclaration de guerre froide avec de nouvelles méthodes.»

D'autres ont tenté de minimiser l'affaire. Le ministre allemand des Finances, Peer Steinbrück (Parti social-démocrate, SPD), a déclaré dans le Deutschlandfunk qu'il n'avait aucun souci quant à la fiabilité de la Russie comme fournisseur d'énergie. Cette évaluation était basée sur ses discussions personnelles avec le ministre russe des Finances et le président Poutine.

Les différentes réactions à la menace de Gazprom reflètent les divisions au sein de l'Union européenne sur les questions de politique étrangère. En Allemagne, ces divisions séparent l'élite politique en deux.

Présentement, un quart des importations de gaz de l'Union européenne provient de Russie, le pourcentage s'élevant à un tiers pour l'Allemagne. Plusieurs politiciens considèrent cette dépendance comme un danger politique qui va s'intensifier si Gazprom achète les fournisseurs des puissances européennes en devenant, en plus d'un importateur de gaz en Europe, la société qui contrôlerait l'infrastructure de la distribution en Europe.

Suite au récent refroidissement des relations entre Washington et Moscou, les gouvernements et les partis qui s'orientaient traditionnellement vers les États-Unis avaient donné l'avertissement qu'une trop grande dépendance sur l'énergie de la Russie serait exploitée par cette dernière pour extorquer l'Europe.

Le député des chrétiens-démocrates, Elmar Brok, a explicitement demandé dans le Die Welt que la question de l'approvisionnement en énergie soit considérée «avec plus d'attention du point de vue de la sécurité politique». La société de l'énergie russe, a-t-il dit, avait pour stratégie non seulement de devenir le plus grand fournisseur d'énergie de l'Union européenne, mais aussi de contrôler les réseaux de distribution de plusieurs États, s'assurant ainsi que «sans Gazprom, rien ne fonctionne». L'Union européenne doit entreprendre des mesures décisives pour empêcher une telle situation, concluait-il.

L'Agence internationale de l'énergie (AIE) a aussi averti l'Europe qu'elle ne devait pas trop compter sur le gaz russe. L'économiste en chef de l'AIE, Fatih Birol, a dit au Financial Times Deutschland: «L'Europe doit modifier sa politique de l'énergie pour éviter une dépendance dangereuse envers le gaz naturel russe.» Les derniers commentaires de Moscou sont «un signal d'alarme et devraient ouvrir les yeux des politiciens européens», a déclaré Birol.

Il y a une certaine ironie dans le fait que Gazprom soit aujourd'hui accusé de ce que les sociétés occidentales ont toujours demandé au gouvernement russe, c'est-à-dire offrir un accès illimité aux marchés et ne pas entraver les possibilités d'investissements de ses partenaires commerciaux.

D'autres représentants du monde politique et du monde des affaires voient dans une alliance étroite avec la Russie et Gazprom la base de la sécurité énergétique de l'avenir ainsi que de juteux profits.

Parmi les défenseurs de cette politique, on trouve l'ancien chancelier allemand, Gerhard Schröder, qui a entretenu une amitié très publique avec le président russe Vladimir Poutine durant les dernières années de son mandat. Alors que les diplomates professionnels du ministère allemand des Affaires étrangères étaient sceptiques devant la voie que prenait Schröder, ce dernier a coopéré étroitement avec les principales sociétés énergétiques allemandes, profondément impliquées en Russie depuis les années 70.

Le plus grand importateur allemand de gaz, E.ON Ruhrgas, détient des parts de 6,5 pour cent dans Gazprom et est impliqué, avec la filiale de BASF Wintershall, dans un projet de gazoduc sous la mer baltique parrainé par Gazprom, qui amènera directement le gaz naturel russe en Allemagne à partir de 2010.

En outre, E.ON Ruhrgas négocie pour participer à l'exploitation du gisement de gaz sibérien Juschno Russkoje. Selon le journal allemand Handelsblatt, une entente est sur le point d'être signée. E.ON a offert en échange à Gazprom des parts dans ses nombreuses opérations en Hongrie, République Tchèque, Bulgarie et Roumanie. Compte tenu du fait que ce sont tous des pays dont les gouvernements ont cherché à prendre leurs distances avec la Russie, ce geste ne risque pas de récolter l'enthousiasme.

Un autre géant allemand de l'énergie, RWE, développe également des liens avec Gazprom. Selon le Berliner Zeitung, des négociations sont en cours pour des projets communs de production de gaz, de gazoducs et de nouvelles centrales électriques en Allemagne. Les négociations ont lieu au plus haut niveau, et le patron de RWE Harry Roels a admis avoir eu des entretiens directs avec le chef de Gazprom Miller.

À côté de Schröder, d'autres membres haut placés de son cabinet ont également eu des contacts étroits avec les grandes compagnies allemandes de l'énergie et accepté des postes très lucratifs.

Schröder est actuellement le président du conseil exécutif du consortium de gazoduc de la mer baltique. Werner Müller, que Schröder a convaincu en 1998 de quitter le comité de direction du prédécesseur de E.ON Veba pour devenir ministre de l'Économie, a pris en 2003 la tête de Charbon AG de Ruhr après avoir démissionné du gouvernement. Après la défaite du SPD aux élections de 2005, le successeur de Müller, Wolfgang Clement, a lui aussi quitté pour un poste haut placé dans une filiale importante de RWE.

L'actuelle chancelière allemande, Angela Merkel (CDU), fait face à un dilemme en ce qui concerne la controverse de Gazprom. Elle devait rencontrer le président russe jeudi dans la ville sibérienne de Tomsk, l'ordre du jour comprenant la signature d'un accord sur la participation de E.ON dans l'exploitation du gisement de gaz de Juschno Russkoje.

Merkel a vaguement articulé son désir de se tenir à une plus grande distance de Moscou mais a continué en pratique la politique de son prédécesseur. Son cabinet comprend deux alliés dévoués de Schröder: le ministre des Affaires étrangères Frank-Walter Steinmeier et le ministre des Finances Peer Steinbrück (tous deux du SPD). Steinbrück est un ancien premier ministre du Land de Rhénanie du Nord-Westphalie et maintient lui-même d'étroites relations avec les grandes compagnies d'énergie de la région.

Si Merkel rejoint ceux du CDU qui exigent de se dissocier clairement de la Russie, elle risque de déclencher une crise dans son gouvernement de grande coalition et semer la discorde avec les puissantes compagnies allemandes de l'énergie. Si elle ferme les yeux sur le conflit avec Gazprom, elle risque d'exacerber les tensions américano-allemandes et se mettre à dos les gouvernements européens qui préconisent une attitude plus musclée envers Moscou. Pour l'instant, elle a laissé au porte-parole de son gouvernement, Ulrich William, le soin d'essayer d'apaiser les camps opposés. Ce dernier a diplomatiquement déclaré que les menaces n'étaient pas utiles et n'a fait rien pour faciliter le développement de bons rapports dans le domaine de l'énergie.


 

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