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Des heurts entre la police et les travailleurs en lutte contre la fermeture de l’usine Goodyear d'Amiens-Nord

Par Antoine Lerougetel
11 mars 2013

Entre cinq et six cents travailleurs de l’usine de pneus Goodyear d’Amiens-Nord, dans le Nord de la France, ont été impliqués jeudi dans de violents heurts avec les CRS qui ont lancé des gaz lacrymogènes et utilisé des sprays au poivre. Les travailleurs ont jeté des pneus enflammés et autres projectiles sur eux et ont endommagé un camion anti-émeute de la police qui les filmait.

Le camion anti-émeute

Ils s’étaient rendus au siège de l’entreprise américaine Goodyear-Dunlop à Rueil-Malmaison en région parisienne pour manifester pour la défense de leurs emplois et contre la fermeture de l’usine de pneus. Une réunion d’information-consultation du comité central d’entreprise (CEE) s’y tenait.

Gaz lacrymogènes

Le 31 janvier, après que le fabricant américain de pneus agricoles Titan s'était retiré du projet de reprise de l’activité de production de pneus agricoles de l’usine, l’entreprise multinationale a annoncé la fermeture de son usine d’Amiens-Nord, ce qui entraînera la perte de 1.173 emplois sur les 3.200 qui restent en France.

Le syndicat majoritaire à l’usine, la CGT (Confédération générale du travail) qui est alignée sur le Parti communiste français (PCF), a été en mesure depuis 2007 de bloquer les plans de licenciement de l’entreprise en recourant aux tribunaux. Cette stratégie exclut toutefois toute perspective de mouvement de grève pour unir les travailleurs de Goodyear à leurs collègues des dix-sept autres usines Goodyear d’Europe, ainsi qu'à d'autres usines automobiles en France et internationalement.

Comme durant la précédente réunion du CCE, du 12 février, il y avait une forte présence policière pour contrôler le quartier résidentiel où se trouve le bâtiment et des centaines de CRS ont empêché les travailleurs de s’en approcher.

Les charges policières contre les manifestants, effectuées par les CRS lourdement équipés, ont blessé plusieurs travailleurs. Cinq ont été mis en arrêt de travail par leur médecin. La police a affirmé avoir 19 blessés dans ses rangs dont six ont été évacués. Un travailleur a été interpellé puis relâché par la suite.

Jean-Yves, un travailleur de Goodyear à quelques mois de la retraite, a dénoncé la violence aveugle de la police. «Je n'avais rien lancé et ils me sont rentrés dedans et m'ont projeté sur le sol. Je suis là pour défendre l'avenir des jeunes, » a-t-il dit.

Jean-Yves

Jean-Louis Ditte, 48 ans, depuis 24 ans chez Goodyear, a dit à l’AFP: « Le monde ouvrier en a marre de se faire écraser. » Philippe Dufaux, 43 ans, depuis 13 ans à l’usine, a ajouté : Nous, on veut juste protéger nos familles. »

La colère des travailleurs provient de la lutte non résolue, démarrée il y a six ans lorsque Goodyear avait annoncé le licenciement de 400 travailleurs en guise de représailles pour le refus des travailleurs d’Amiens-Nord d’accepter la réorganisation des horaires en 4x8.

Les syndicats à l’usine Dunlop d'Amiens, qui se trouve juste à côté, ont accepté ce système qui occasionne une grande détresse et qui a entraîné au moins un suicide sans fournir de véritable garantie d'emploi. Vingt travailleurs de l’usine Dunlop se sont rendus à la manifestation avec leurs collègues d’Amiens-Nord.

Devant le siège social de GoodYear-Dunlop

Un rapport du cabinet d’expertise Secafi, mandaté à la fois par la CFDT (Confédération française démocratique du Travail, proche du Parti socialiste) et le syndicat de l’encadrement CFE-CGC qui disposent d’une majorité au CEE, a été examiné lors du CCE.

L’objectif du rapport était de conseiller les syndicats sur les propositions à faire à Goodyear sur la manière de fermer l’usine.

La CFDT se fonde sur le rapport Secafi pour parvenir à trouver un nouveau repreneur et un accord impliquant 400 départs volontaires. Catherine Charrier de la CFE-CGC, secrétaire du CEE, a accepté le rapport. Elle a dit que le fabricant indien de pneus agricoles BKT « pourrait être intéressé par une implantation européenne. »

Le représentant de la CGT à Amiens-Nord, Mickaël Wamen, s'y est opposé et a avancé la proposition de la création par les travailleurs d’une société coopérative et participative (SCOP) pour racheter l’usine Goodyear. Il a déjà pris contact avec un député européen UMP et le conseil régional PS en vue d’une aide financière. Une SCOP mettra les travailleurs qui devraient fournir 51 pour cent du capital, en investissant probablement leurs indemnités de licenciement, à la merci des marchés.

Ces projets, conçus principalement pour bloquer le développement d’un mouvement insurrectionnel au sein de la classe ouvrière et fondé sur l'opposition aux licenciements de masse, ne sont nullement une alternative pour les travailleurs. Ils se trouveraient en concurrence avec leurs collègues qui travaillent dans d’autres usines de pneumatiques dans une situation où le marché de l’automobile européen connaît une profonde récession. De plus, comme le rapportait le 8 mars le journal régional Le Courrier Picard, le projet de coopérative ouvrière n’est « censé sauver que 800 des 1.173 emplois du site. »

Le conseiller juridique CGT de Wamen, l’avocat Fiodor Rilov, a tenu, lors du rassemblement de jeudi, un discours surréaliste.

Fiodor Rilov et Mickaël Wamen

Il a affirmé que puisque que Goodyear a « battu tous les records » d’irrégularités juridiques, Goodyear ne serait pas en mesure de fermer l’usine « ni demain, ni l’année prochaine ni dans 5 ans… C’est complètement illégal. » Il a dit vouloir contester les projets de fermeture à Akron, dans l’Ohio, où se trouve le siège mondial de Goodyear. Wamen a alors insisté pour dire que le projet de fermeture n’était qu’à « l’état de projet. »

Vendredi, à l’heure du changement d’équipes, les travailleurs de l’usine d’Amiens-Nord ont dit aux partisans du WSWS qui distribuaient des tracts intitulés « La lutte contre la fermeture de l'usine de Goodyear d'Amiens en France à la croisée des chemins » qu’ils étaient sceptiques à l’idée que la SCOP et les tribunaux défendraient leurs emplois.

Ils ont unanimement exprimé leur haine à l’égard du président PS, François Hollande, et ont dit considérer comme étant illusoire toute tentative de faire appel à son gouvernement pour empêcher la vague de licenciements, de fermetures et d’austérité.

« Il est comme Sarkozy [l’ancien président conservateur Nicolas] mais en pire, » a dit l’un d’entre eux. « Hollande est pour les banquiers, pas pour les travailleurs. »

Un grand nombre d’entre eux ont été sensibles à la perspective d’une lutte politique de masse de la classe ouvrière pour s’opposer à la politique d’austérité qui est imposée contre les travailleurs sur tout le continent européen.

(Article original paru le 9 mars 2013)