L’hebdomadaire allemand Die Zeit, Jörg Baberowski et la Querelle des historiens

Par Christoph Vandreier
21 avril 2017

L’hebdomadaire politique allemand Die Zeit a consacré dans sa toute dernière édition une page entière à la controverse sur le professeur Jörg Baberowski de l’université Humboldt, qui, selon la décision rendue récemment par le tribunal de grande instance de Cologne, peut être qualifié d’extrémiste de droite.

Alors que les journaux conservateurs tels le Frankfurter Allgemeine Zeitung et Die Welt ont réagi au jugement par une campagne de dénigrement féroce à l’encontre des critiques de Baberowski sans jamais même les avoir contactés, l’auteur de l’article de Die Zeit, Mariam Lau, a non seulement parlé avec Baberowski, mais aussi avec deux représentants des Étudiants et Jeunes internationalistes pour l’égalité sociale (IYSSE), dont moi-même, l’auteur du présent article.

Malgré cela – ou peut-être à cause de cela – son article met clairement en évidence le virage politique vers la droite opéré par les médias et le monde universitaire. Des opinions politiques et des conceptions historiques qui avaient suscité de vives dénonciations il y a trente ans sont maintenant acceptées et défendues.

Le 11 juillet 1986, Die Zeit publiait la réponse du philosophe Jürgen Habermas à Ernst Nolte, qui avait minimisé le rôle du national-socialisme (nazisme) dans un article paru dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung, et qui fut ainsi à l’origine de l’Historikerstreit (Querelle des historiens).

Habermas avait accusé Nolte d’avoir réduit « l’extermination des Juifs à un simple résultat regrettable d’une réaction compréhensible à ce que Hitler […] aurait perçu comme une menace existentielle. » Habermas avait expliqué que, d’après Nolte, les crimes nazis avaient perdu leur « singularité en ce qu’ils étaient au moins compréhensibles comme réaction face à la menace bolchevique d’anéantissement. »

L’Historikerstreit, auquel ont participé de nombreux autres historiens, s’est soldée par une défaite totale pour Nolte. Sa réputation académique fut ruinée et il n’évolua pratiquement plus que dans les cercles d’extrême droite par la suite.

Trois décennies plus tard, Jörg Baberowski, en avançant des positions allant bien au-delà de celles de Nolte à l’époque, bénéficie du soutien et de la compréhension de Die Zeit.

Lau écrit que la conception de l’histoire de Baberowski, « l’antisémitisme, la haine raciale, les constellations historiques en général [sombrent] dans l’insignifiance. » Elle en conclut : « Si cela peut se produire à tout moment et en tout lieu, il n’incombe aux Allemands aucune responsabilité particulière. Le meurtre des Juifs d’Europe n’est alors pas un événement singulier. »

Lau n’est pas gênée par le parallèle évident existant entre cette position et les vues de Nolte lors de l’Historikerstreit. Ce faisant, elle est parfaitement au courant de la défense de Nolte par Babelowski et de son sens historique. Elle sait aussi que la banalisation des crimes nazis est le fil rouge qui parcoure tout le travail de Baberowski.

Durant mon entretien d’une heure et demi avec Mme Lau à discuter de ces questions, j’eus l’opportunité de lui soumettre quelques-unes des positions de Baberowski. Je lui remis également une copie du livre Wissenschaft oder Kriegspropaganda ? (Science ou propagande de guerre ?) qui traite de ces questions en détail.

Lors de cette réunion déjà, qui eut lieu dans un café bondé d’étudiants près de l’université Humboldt, j’ai été choqué par l’insouciance avec laquelle Mme Lau a réagi sur ces sujets. Il s’est rapidement avéré qu’elle avait abordé l’entrevue avec une idée préconçue en n’étant nullement intéressée à mener une discussion sérieuse sur les points politiques et historiques controversés.

Je lui ai montré l’article intitulé « Le changement du passé » (Der Wandel der Vergangenheit) et qui fut publié en février 2014 dans Der Spiegel. Dans ce papier, Baberowski servit de référence en matière de révision de l’histoire du national-socialisme (nazisme) et fut cité pour avoir dit : « Nolte a été victime d’une injustice. Historiquement parlant, il avait raison. » Pour corroborer sa thèse, Baberowski avait ajouté : « Hitler n’était pas un psychopathe, il n’était pas cruel. Il ne voulait pas que les gens parlent de l’extermination des Juifs à sa table. »

Alors que, face à cette falsification monstrueuse de l’histoire, toute personne lucide aurait fait une pause le temps de souffler, Mme Lau ne fut guère impressionnée et essaya même de justifier Baberowski. Et quand je lui fis savoir que Baberowski avait écrit que la guerre contre la population civile sur le Front de l’Est avait été imposée à la Wehrmacht (l’armée de Hitler) par l’Armée Rouge, Mme Lau resta indifférente.

Au lieu de cela, elle essaya sans cesse d’orienter la conversation vers des anecdotes privées en interprétant les conflits politiques fondamentaux à l’université Humboldt comme des escarmouches d’ordre personnel. Il y a dix-huit mois, Lau avait justifié dans Die Zeit ses propres positions « réactionnaires » – son discours en faveur de la déportation des réfugiés et son « soutien sans réserve à la guerre en Irak en 2003 » – en citant son père, Bahman Nirumand qui avait joué un rôle important dans le mouvement étudiant.

À présent, elle essaie de rendre acceptables les monstrueuses positions de Baberowski en recourant à une approche bien connue pour privilégier le flou.

Dans son article, elle ne prend en compte aucune des citations que je lui avais données parce qu’elles n’étaient pas en conformité avec son récit préconçu. En fait, dans son article de plus de 2000 mots, elle ne cite que 14 mots de notre entretien d’une heure et demi.

À la place, elle présenta la théorie de la violence et l’histoire selon Baberowski comme le résultat des efforts entrepris pour comprendre « le passé nazi de sa propre famille ». Elle y explique qu’au cours de ce processus, il s’est fâché avec son père et a adhéré à une secte maoïste, pour finalement se réconcilier avec lui.

Lau avait écrit que la dispute de Baberowski avec son père, qui pendant la guerre avait brutalement tué des soldats américains en tant que membre de la SA (Sturmabteilung – section d’assaut), fut « la clé à la question centrale que l’on retrouve dans tout son travail : comment quelqu’un qui n’est pas un homme méchant peut-il devenir l’auteur de crimes violents ? Qu’advient-il de gens lorsqu’ils pénètrent l’espace de violence [Raum der Gewalt] ? »

La théorie réactionnaire de la violence exposée par Baberowski est donc glorifiée le plus sérieusement, comme une tentative de « comprendre le père » et de « le protéger », et la relativisation de l’Holocauste est interprétée comme une sorte de dommages collatéraux de vouloir se réconcilier avec sa famille. Il convient de noter qu’il ne s’agit bien entendu pas d’un père ayant été gravement traumatisé par ses propres actes durant la guerre. Bien au contraire, cet homme de la SA est décrit comme « un Rhénan joyeux » (fröhlicher Rheinländer) qui se présente essentiellement comme une victime en banalisant ses actes brutaux comme étant du « tir aux pigeons d’argile ».

Lau elle-même établit la relation entre la banalisation par Baberowski des crimes nazis et sa théorie de la violence, qu’elle résume ainsi : « Ce n’est pas l’idéologie qui permet des excès de violence. Finalement l’on ne peut pas les expliquer. Ils sont toujours latents comme une possibilité, aujourd’hui, autant qu’il y a 70 ou 200 ans. » Elle a ajouté, citant Baberowski, « L’homme ne devient pas ce qu’il est, il a toujours été complet. »

Cette notion religieuse et abstruse exclut toute possibilité de développement social et historique des êtres humains. Émise par un professeur d’histoire, elle paraît être un rejet de son propre objet d’étude. En réalité, cet irrationalisme est un élément essentiel d’une théorie réactionnaire. La violence et les guerres sont justifiées par la violence supposée immuable de l’Homme. La distinction morale entre le meurtrier et la victime est floue.

Le rapport entre une vision du monde stupide et réactionnaire et la relativisation des crimes nazis a déjà été débattue dans les années 80 lors de la Querelle des historiens. L’historien Hans Mommsen, adversaire de Nolte, avait écrit en 1986 dans la revue spécialisée Blätter für deutsche und internationale Politik que les historiens révisionnistes se référaient à une « conditio humana », une condition humaine violente et fondamentale « pour considérer ceux qui tirent de l’expérience nazie l’obligation de changer les fondements sociaux qui avaient contribué à rendre possible “l’Holocauste” comme des “optimistes” déconnectés de la réalité, tandis que les penseurs plus réalistes se contenteraient de l’idée « que le génocide qu’il [Hitler] avait mis en œuvre n’était pas le premier et ne sera pas le dernier », comme si après l’expérience d’une horreur absolument incompréhensible, il était possible de faire comme si rien ne s’était passé d’important dans l’histoire du monde. »

Le fait que les positions réfutées par Mommsen soient republiées sans difficulté actuellement sans que soit même examinée leur nature profondément réactionnaire est en soi une expression du déclin intellectuel qui a été dynamisé par la réunification de l’Allemagne en 1990. L’insouciance de Lau est typique d’un milieu dont l’horizon politique ne dépasse pas leurs propres intérêts immédiats. Pour eux, l’étude des crimes inimaginables de l’impérialisme allemand est devenue un obstacle gênant.

C’est la raison pour laquelle Lau ne consacre que quelques mots à la critique de l’IYSSE en tentant de la discréditer par des moyens malhonnêtes. Elle caractérise par exemple l’IYSSE de groupe « minuscule » et « obscur » en plaçant son travail sur un pied d’égalité avec les activités de jeunesse de Baberowski dans la Ligue communiste d’Allemagne de l’Ouest (KBW). En réalité, le contraste ne pourrait pas être plus grand.

Baberowski avait rejoint ce groupe maoïste un quart de siècle après que le discours secret de Khrouchtchev ait balayé les derniers doutes quant aux crimes de Staline. Il a glorifié non seulement Staline et Mao mais a, de son propre aveu, collecté des fonds pour le boucher cambodgien Pol Pot.

L’IYSSE par contre s’inscrit dans la tradition du mouvement trotskyste, dont les membres ont risqué leur vie dans la lutte contre le stalinisme. En Allemagne, personne n’a mis aussi vigoureusement en garde contre le danger du nazisme avant 1933 que Léon Trotsky, qui avait critiqué inlassablement la politique du Parti communiste stalinien pour avoir rejeté un front uni avec le Parti social-démocrate (SPD) contre les nazis, permettant ainsi à Hitler d’arriver au pouvoir en divisant la classe ouvrière.

Mais, pour les scribouillards actuels, l’étude de ces graves questions historiques et le travail personnel de mémoire des crimes des nazis – même la probité intellectuelle élémentaire – sont considérés comme une entrave au succès.

Le fait que le journal Die Zeit soutienne maintenant les opinions révisionnistes qu’il avait rejetées avec véhémence lors de la Querelle des historiens est directement lié au retour à la politique et au militarisme agressifs de grande puissance de l’Allemagne. Afin de surmonter l’opposition inhérente à ce développement au sein de vastes couches de la population, il est indispensable de banaliser les crimes historiques de l’impérialisme allemand.

Die Zeit, qui est proche du SPD (l’ancien chancelier social-démocrate Helmut Schmidt fut l’un de ses éditeurs de 1983 jusqu’à sa mort en 2015), a joué dès le départ un rôle de premier plan dans ce renouveau du militarisme.

En 2013, son rédacteur en chef, Jochen Bittner, avait participé à la rédaction du document de stratégie « Nouveau pouvoir, nouvelle responsabilité », un genre de modèle pour une politique étrangère allemande plus agressive. En 2013, Bitter se plaignait dans le New York Times du manque d’enthousiasme des Allemands pour la guerre. Une « attitude commode et plus papiste que le Vatican en matière de politique étrangère et que les Allemands entretiennent depuis plus de 70 ans », et un « pacifisme trop profondément enraciné » qui menacent de compromettre la capacité de « la superpuissance sans rivale de l’Europe, sa plus vaste économie et sa plus puissante force politique […] à envisager une intervention militaire », a-t-il prévenu.

Le co-rédacteur de Die Zeit, Josef Joffe, qui, comme Bittner, fait partie de nombreux groupes de réflexion transatlantiques, compte également parmi les faucons de guerre. En 2003, il avait soutenu la guerre en Irak et s’était prononcé en 2011 pour une intervention militaire massive en Syrie.

« Quiconque veut faire tomber la dictature d’Assad, ou du moins la paralyser », avait-il écrit à l’époque dans Die Zeit, « doit détruire l’approvisionnement en énergie, les moyens de communication, les usines et les ponts comme en Serbie ; et mieux encore, les raffineries, les dépôts d’essence, les aéroports et les ports. Et, avec ou sans armes de précision, il devra accepter des milliers de victimes civiles. »

(Article original paru le 17 avril 2017)