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Tsotsi: Un bébé peut-il racheter un voyou endurci? Par Mile Klindo et Helen Halyard Utilisez cette version pour imprimer Tsotsi, écrit et réalisé par Gavin Hood, d’après le roman de Athol Fugard Tsotsi, film d’Afrique du Sud, a remporté de nombreux prix, dont l’Oscar pour meilleur film étranger de cette année. Ce film était le deuxième d’Afrique du Sud à être en nomination dans cette catégorie en autant d’années (le premier était Yesterday, où il était question des victimes du sida). Se déroulant à Soweto après l’apartheid, le film est basé sur le roman de 1960 de Athol Fugard (né en 1932), critique libéral et dramaturge. Les pièces de Fugard, qui l’ont rendu célèbre, couvrent une période de 50 ans et mettent l’accent sur l’impact destructeur de la ségrégation de l’apartheid sur les relations humaines. Le Lien du sang, Boesman et Lena et, plus récemment, Sorrows and Rejoicing, sont quelque unes de ses pièces. Tsotsi est son seul roman. Fugard était un opposant de l’apartheid, et ses pièces nous éclairent sur les conséquences tragiques de la ségrégation institutionnalisée. Dans les années 60, les infâmes «Pass Law» obligeaient les noirs à avoir sur eux des laissez-passer. La violation de cette loi donnait le prétexte pour des arrestations, des déportations et des exils, ce qui conduisit à des manifestations de masse, débutant dans les années 60 avec Sharpeville jusqu’à la fin de l’apartheid. Les «Pass Laws» furent annulées en 1986. Gavin Hood a choisi un contexte plus contemporain pour l’histoire de Fugard que cette difficile période, mais l’Afrique du Sud contemporaine de Hood est encore plus socialement polarisée, et la majorité de la population vit en fait une situation plus difficile que ce qui est décrit par Fugard. Les récentes statistiques publiées par l’Institut sud-africain de l’émancipation économique des noirs démontrent que les conditions de vie de la majorité des Sud-africains se sont dégradées depuis la fin de l’apartheid. Après 12 ans d’existence sous le Congrès national africain (CNA), les politiques capitalistes de libre marché mises de l’avant par Mandela et intensifiées par l’actuel régime de Thabo Mbeki ont aidé à créer une catastrophe sociale. Voici quelques-uns des principaux indicateurs de ce désastre social après l’apartheid: la proportion des ménages noirs ayant l’eau courante a diminué de 10 pour cent durant la dernière décennie, et même parmi ceux qui y ont accès, les compagnies qui possèdent l’eau cessent ou diminuent souvent les approvisionnements de ceux qui ne peuvent payer. De plus, le nombre d’Africains vivant dans la pauvreté absolue est passé de 16 millions en 1996 à 22 millions en 2004: une augmentation de 39 pour cent. Pour rendre les choses encore pires, plus de 6 millions de personnes vivent avec le VIH, et moins de 1 pour cent de ceux qui en ont besoin ont accès au programme gouvernemental de traitement antiviral C’est ce baril de poudre social que Hood entreprend d’explorer dans Tsotsi. Bien qu’il fasse preuve d’une certaine sensibilité en traçant le contraste entre la pauvreté des bidonvilles et les conditions de vie des couches supérieures de la classe moyenne noire aisée des banlieues, communautés barricadées, il est loin du type de critique sociale et politique auquel nous a habitués Fugard. L’histoire est centrée sur Tsotsi, interprété de façon convaincante par un jeune du coin, Presley Chweneyagae. Traduit, le nom du personnage signifie littéralement «brute», surnom qu’il a acquis à cause de sa brutalité en tant que leader de gang dans le bidonville de Soweto. Ici, le jeune de 19 ans, a son propre «chez soi», une cabane en fer rouillé au dessus d’une autre habitation délabrée. L’état permanent de violence dans le bidonville est mis à nu lorsque Tsotsi, «Teacher Boy» (Mothusi Magano) et deux autres gangsters (probablement encore des adolescents) poignardent et volent un travailleur plus âgé, qui venait tout juste de recevoir sa paye, dans un train bondé de passagers, sans que personne ne s’en aperçoive (ou ne s’y intéresse?). Cette attaque «rapide et silencieuse», présentée dans un montage talentueux, saisit en quelques moments intenses la violence et le désespoir qui la nourrit: la succession rapide de plans rapprochés des visages des assassins, alternant avec la panique et la terreur de la victime alors qu’un pic à glace est logé dans son estomac, est troublante. C’est dans ce milieu imprégné de la brutalité causée par la pauvreté que Tsotsi doit assurer sa propre rédemption, une voie que ce milieu est peu enclin à offrir. Ou peut-être? Cela ne prend pas beaucoup de temps pour qu’apparaisse, d’une manière un peu didactique, une telle alternative, à savoir «la décence». «Teacher Boy», le seul gangster en possession d’une conscience, sermonne Tsotsi pour le meurtre crapuleux de l’homme qu’ils viennent de voler. Cette tirade moralisatrice à propos de la décence, déchaîne en Tsotsi un flot d’émotions malsaines et réprimées, qui passe son ami à tabac. Cette explosion irrationnelle et vicieuse de Tsotsi défini son état mental dépravé. Mais l’histoire des forces sociales qui l’ont façonné n’est pas rendue adéquatement dans le film. Les fréquents plans rapprochés de Tsotsi crispé par la rage, indiquent bien la rage irrépressible sous la surface et l’acteur réussit bien à maintenir cette intensité. Mais les limites de cette stratégie se font sentir lorsqu’il emprunte la voie de la rédemption. Ce processus débute lorsqu’il découvre un bébé dans le siège arrière d’une BMW, volé après que Tsotsi ait tué la mère lorsqu’elle tente d’entrer dans la maison. Est-ce qu’un bébé peut changer un criminel endurci? Toute l’histoire repose sur la réponse à cette question. On ne saurait rejeter par principe l’idée qu’il y a matière à oeuvre dramatique sérieuse dans la capacité d’un nouveau-né à humaniser une brute endurcie. Le problème ne réside pas tant dans un scénario irréaliste que dans le fait que la transformation de Tsotsi d’un tueur sans merci à un jeune pris de remords est présentée comme étant simplement le résultat de son contact avec un bébé. Est-ce que la solution à la misère sud-africaine est le réveil soudain de la conscience d’une personne? Tsotsi devient obsédé par l’idée de soigner et de garder l’enfant comme une façon de se sortir d’une vie pourrie. Même une jeune mère célibataire, Miriam (Terry Pheto), qu’il force à allaiter le bébé à la pointe du fusil ne peut la prendre dans ses bras. Graduellement, Miriam développe une affection vraie pour le bébé et peut-être pour Tsotsi lui-même. Pour donner une explication psychologique à la suppression des sentiments humains chez Tsotsi, Hood fait appel aux flash-back sentimentaux. Un père brutal qui casse les reins du chien de son fils et l’empêche de voir sa mère sidatique explique la descente subséquente de Tsotsi dans le gangstérisme. Cela semble plutôt forcé et simpliste. Ce qui manque le plus au film, c’est avant tout un sens de l’histoire, un regard sur la réalité sociale qui sous-tend le foyer brisé de Tsotsi. En d’autres mots, l’histoire du développement du caractère de Tsotsi traîne derrière les descriptions visuelles et orales de la crise sociale qui explique son état mental. Les spectateurs se font montrer d’innombrables kilomètres carrés de banlieue noire illuminée par des couchers ou des levers de soleil dans de nombreuses images de Lance Gewer. La trame sonore composée d’une emphatique musique locale Kweto exprime aussi les dures conditions. Le film ne fait pas montre d’une sympathie véritable pour les victimes de la pauvreté en Afrique du Sud, et le spectateur n’arrive pas à la conclusion que les banlieues noires ne produisent pas seulement des éléments criminels, mais aussi des combattants braves et héroïques contre les conditions qu’on y trouve. Malgré les limitations de son récit, à certains moments la puissance des images du film réussit à sensibiliser le spectateur à l’état actuel de la vie en Afrique du Sud. Il y a plusieurs de ces moments. Par exemple, lorsque deux détectives, debout aux côtés d’une BMW volée et vidée avec en arrière-plan le vaste bidonville, tentent de trouver une façon de retrouver le voleur d’auto (Tsotsi), le spectateur est frappé par l’ampleur de leur tâche. La banlieue noire est si grande que, même de loin, elle remplit tout l’écran panoramique. Avec une seule prise de vue, nous sommes confrontés à la dure réalité de l’Afrique du Sud de l’après-apartheid et son échec à offrir des conditions de vie civilisées à sa majorité pauvre. Dans le bidonville de plus d’un million de «riens du tout» (terme utilisé par un détective pour décrire ses habitants), les flics n’ont pas de stratégie pour retrouver un voleur de bébé et tueur. Si ce n’était du fait que le bébé noir disparu appartient à des parents riches, on a l’impression que les flics ne se donneraient même la peine d’entrer dans cette marée de cabanes. Comme l’un d’eux le dit au père en colère, ils ne peuvent même pas retrouver des voitures volées, sans parler d’êtres humains au milieu de toute cette violence. C’est une séquence simple et puissante. Tsotsi est également prenant et touchant en tant que drame personnel et thriller, mais c’est largement en dépit, et non à cause, de l’approche de Hood envers les questions liées à la vérité historique et à la réalité sociale. Le récit dans l’original de Fugard en a fait un roman riche et touchant, en grande mesure parce qu’il a mis à nu le caractère essentiel de l’apartheid. Il y a sans doute des difficultés inhérentes à adapter ou reproduire les nuances d’un roman pour un film, mais la lutte de Tsotsi contre son oppression doit être inspirée par beaucoup plus qu’un bébé adorable, aussi efficace que puisse être un tel artifice dramatique. C’est une question sociale, pas individuelle. Tandis que le portrait libéral et humaniste de Tsotsi dressé par Fugard avait un côté critique tranchant dans le contexte de l’oppression de l’apartheid, le drame conventionnel de Hood est beaucoup plus inoffensif, et il revient à lancer un appel moral au régime de l’après-apartheid de l’ANC. Une caractéristique commune au roman et au film est le bidonville. Les conditions sont aussi terribles aujourd’hui, sinon plus, qu’elles ne l’étaient dans la période mise en drame par Fugard. Qu’est-ce qui a alors changé sous l’ANC? À part plus de pauvreté, des flics noirs travaillent aux côtés des blancs, et il y a eu l’apparition d’une petite-bourgeoisie noire. C’est montré, mais à peine exploré, dans le film. La fin indique l’attitude de Hood envers l’ordre social existant. Voulant rendre le bébé, Tsotsi se rend au manoir entouré de barrières de ses parents, et déclenche par inadvertance une réponse rapide d’une unité policière, qui le cerne dans la rue devant les barrières, prête à le cribler de balles. Tsotsi se retrouve finalement face à face aux symboles de son oppression politique et sociale -- une famille petite-bourgeoise se retranchant derrière des barrières électroniques et des flics qui protègent celle-ci contre des gens de son espèce. Nous ne savons pas ce qu’il advient de lui lorsque l’écran s’éteint, mais cette conclusion reflète une attitude plus ambivalente envers les condition existantes que n’a montré Fugard dans son roman, où tant Tsotsi que le bébé meurent après que sa cabane se soit faite raser par un bulldozer. Bien que le suspense, la cinématographie réaliste et un puissant catalyseur dramatique (l’enfant) puissent être suffisants pour faire frémir et attirer de la sympathie pour Tsotsi, le film ne parvient pas à asséner un punch critique comme a pu le faire le roman de Fugard il y a 45 ans. Si la perspective libérale de Fugard a pu limiter celui-ci, sa description de la vie sociale dans les bidonvilles et l’impact de sa dure loi avait une véritable profondeur qui fait cruellement défaut au film de Hood.
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