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Pourquoi les médias allemands refusent de rapporter la mobilisation des étudiants de l’université Humboldt pour défendre Münkler-Watch

Par Johannes Stern
23 juin 2015

Les médias allemands ont réagi par le silence le plus complet à la résolution pour la défense du blog étudiant « Münkler-Watch », passée le 11 juin par le parlement étudiant de l’université Humboldt (HU) de Berlin. Plus d’une semaine s’est écoulée depuis l’adoption de la résolution, mais pas le moindre article n’a été publié pour évoquer cet événement.

Ce n’est pas par manque d’information. En début de semaine, l’EJIES (Etudiants et jeunes internationalistes pour l’égalité sociale) a envoyé un communiqué à de nombreux journaux, stations de radios et chaînes de télévision ainsi qu’à des agences de presse pour les informer qu’« une écrasante majorité des représentants… ont soutenu la résolution de l’EJIES condamnant les attaques menées contre le groupe Münkler-Watch. » Le communiqué de presse a également attiré l’attention sur le rapport détaillé publié sur la réunion du parlement étudiant et affiché sur le World Socialist Web Site le samedi 13 juin (en français le lundi 16 juin).

De plus, le 17 juin, le RefRat, nom donné à l’administration des étudiants à Humboldt, publiait dans son intégralité la résolution approuvée le 11 juin.

Le silence collectif des médias est d’autant plus frappant compte tenu de l’ampleur de la couverture médiatique ou plutôt de la chasse aux sorcières qui avait précédé le vote du parlement étudiant sur la résolution. Des semaines durant, il n’y avait guère eu de jour sans qu’un article au moins ne soit publié dans un quotidien ou hebdomadaire important pour s’en prendre à Münkler-Watch et à l’EJIES et qui ne s’efforçait de défendre contre la critique des étudiants les positions droitières et militaristes des professeurs de l’université Humboldt Herfried Münkler et Jörg Baberowski.

Où sont passés tous les scribouillards, ceux qui écumant de rage multipliaient des attaques et des absurdités qui surpassaient tout ce qui s’était vu depuis les campagnes de dénigrement menées contre la révolte des étudiants en 1968 par le groupe de presse allemand Springer ?

Où est par exemple Friederike Haupt, qui, dans un article rédigé pour le Frankfurter Allgemeine Sonntagszeitung, avait comparé les critiques des étudiants à des « menaces à la bombe et à des appels au meurtre » ? Où est Jens Bisky, le fils de l’ancien président du parti Die Linke qui, dans un commentaire paru dans le Süddeutsche Zeitung, avait comparé Münkler-Watch à l’extrême droite et au mouvement raciste Pegida ?

Où est Die Zeit, le bastion de ce qui passe pour le libéralisme allemand et qui a offert une plateforme à Münkler où il compare ses critiques à des chefs de blocs (Blockwart) nazis et à des antisémites? Où est le Tagesspiegel, qui avait repris sans commentaire l’exigence de Baberowski qu’il fallait « interdire à de tels ‘cinglés’ l’accès à l’université et les poursuivre en justice » ? Et où est le Berliner Zeitung qui avait publié une chronique du président de l’Université Humboldt, Jan-Hendrik Olbertz, affirmant le plus sérieusement du monde que la menace à la liberté d’expression ne venait plus d’un Etat autoritaire mais des étudiants eux-mêmes ?

Et qu’en-est-il de Jürgen Kaube, l’actuel rédacteur adjoint du Frankfurter Allgemeine Zeitung qui avait démarré fin 2014 cette campagne médiatique en lançant une attaque véhémente contre le Partei für Soziale Gleichheit (Parti de l’Egalité sociale, PSG), le parti dont l’EJIES est l’organisation de jeunesse ?

Il ne fait aucun doute que Kaube & Cie ont suivi de très près les événements du 11 juin. Le tout dernier article de propagande publié dans le Frankfurter Rundschau sous le titre « Une attaque sortie de nulle part » l’avait été exactement un jour avant le vote du parlement étudiant. Une certaine Elena Müller qui d’ordinaire préfère écrire sur les « préparatifs de mariage » ou l’« amour et le mariage », y avait griffonné un billet faussant les faits et où elle proférait, comme c’est l’habitude, de fausses accusations tout en ne disant rien sur le contenu du conflit qui oppose Münkler-Watch et l’administration de l’université.

Mais il y avait visiblement une chose sur laquelle elle s’était informée soigneusement car elle écrivait : « Les Étudiants et jeunes internationalistes pour l’égalité sociale (EJIES), une organisation qui entend mobiliser pour une lutte contre le capitalisme, a présenté récemment au parlement étudiant de HU une résolution pour la défense de Münkler-Watch. »

Depuis, un silence assourdissant règne dans le monde médiatique. Comment l’expliquer ?

La campagne médiatique avait visé à créer un climat d’intimidation dans le but d’étouffer et de criminaliser toute critique substantielle des points de vue de Münkler et de Baberowski. Le projet a échoué.

L’EJIES a documenté et exposé le fait qu’avec l’appui de l’administration de l’université les deux professeurs de Humboldt sont en train de relativiser les crimes historiques commis par l’impérialisme allemand durant la Première et la Seconde Guerre mondiale afin de justifier l’actuel retour de l’Allemagne à une politique étrangère agressive.

Les médias sont choqués de voir que la campagne antimilitariste menée par l’EJIES a rallié un vaste soutien en sa faveur. Les représentants élus de plus de 33.000 étudiants à l’université allemande la plus connue se sont opposés à la tentative d’intimider et de diffamer des étudiants critiques.

La résolution qui a été votée rejette non seulement l’agitation contre Münkler-Watch et l’EJIES, elle s’oppose aussi au révisionnisme historique et aux points de vue militaristes avancés par les deux professeurs. Le parlement étudiant a expressément appelé les étudiants « à s’exprimer politiquement, à s’interroger sur les formes de pouvoir, et à s’opposer aux tendances visant à banaliser l’histoire inhumaine de l’Allemagne, en particulier du point de vue du contenu de l’enseignement universitaire. »

Le silence des médias vient de leur implication directe dans le développement de la politique de l’Etat. Les journalistes et les commentateurs influents qui dictent la ligne éditoriale entretiennent les mêmes liens étroits avec le gouvernement, l’armée, les services de renseignement et les fabriques d’idées de politique étrangère que Baberowski et Münkler. Ils considèrent la résolution pour ce qu’elle est: non seulement un défi à Münkler et Baberowski mais un sérieux revers pour l’ensemble de l’élite dirigeante et son objectif de rétablir l’Allemagne en tant que grande puissance dans la politique étrangère et de briser toute opposition au sein de la population contre le militarisme et la guerre.

Les médias ont dès le début joué en cela un rôle central. Des personnalités médiatiques (au même titre que les professeurs de l’HU!) avaient participé à l’élaboration du document stratégique « Nouvelle puissance, nouvelle responsabilité » qui avait servi d’avant-projet au virement en politique étrangère annoncé par le président Gauck et le gouvernement allemand à la Conférence de Munich sur la sécurité en 2014, et qui est actuellement en train d’être appliqué.

Le document, publié à l’automne de 2013, a servi de base aux discours prononcés par Gauck, par le ministre des Affaires étrangères Frank-Walter Steinmeier et la ministre de la Défense Ursula von der Leyen et annonçant la fin de la « retenue » allemande en matière de politique étrangère adoptée après la Seconde guerre mondiale. Il demande à l’Allemagne « à l’avenir, [de] diriger plus souvent et de façon plus déterminée » et dit qu’en tant que « nation commerçante et exportatrice, » l’Allemagne doit défendre ses intérêts économiques et géostratégiques mondiaux. Il ajoute que les « déploiements militaires coûteux à long terme » doivent faire partie d’une « politique de sécurité allemande pragmatique. »

Les médias allemands jouent un rôle crucial dans la réalisation de ces objectifs. L’année passée le World Socialist Web Site avait mis en évidence, dans une série d’articles, la manière dont les principales publications, comme le Süddeutsche Zeitung, le Frankfurter Allgemeine Zeitung, Der Spiegel et Die Zeit, avaient été transformées en instruments de propagande pour la guerre et le militarisme. Les médias bombardent quotidiennement leurs lecteurs d’appels en faveur d’une expansion militaire, de propagande en soutien d’une approche agressive à l’égard de la Russie et de déclarations quant à la nécessité d’un leadership plus résolu de l’Allemagne en Europe et dans le monde.

Parallèlement, la presse promeut l’offensive idéologique de Münkler et de Baberowsi qui vise à banaliser et à minimiser la responsabilité de l’Allemagne dans l’éclatement de la Première Guerre mondiale et à nier la continuité des objectifs de guerre de l’Allemagne entre la Première et la Seconde Guerre mondiale. Dans une interview publiée au début de l’année dans le Süddeutsche Zeitung, Münkler avait lui-même été clair sur les buts politiques réactionnaires qui sous-tendent son révisionnisme historique.

Dans un article intitulé « Herfried Münkler sur la culpabilité », le professeur se plaint que : « Nous tendons en politique étrangère vers cette idée que parce que nous sommes historiquement coupables, nous ne devons pas participer à la politique étrangère nulle part, que nous n’en avons pas le droit. »

En référence à la Première Guerre mondiale, Münkler a qualifié la culpabilité allemande de « légende. » Il a désigné l’abstention de l’Allemagne en 2011 dans la guerre de l’OTAN contre la Libye de « désastre de la politique étrangère. »

A peine un mois plus tard, Der Spiegel publiait l’article notoire « Le changement du passé » dans lequel le professeur Baberowski déclare être lui-même un adepte de l’historien favorable aux nazis, Ernst Nolte. Il avait dit, « Nolte a été victime d’une injustice. Historiquement parlant, il avait raison, Baberowski défend l’homme dont les idées avaient provoqué dans les années 1980 la Querelle des historiens et qui aujourd’hui évolue dans les cercles néo-nazis, qualifiant Hitler de libérateur.

Tout comme Nolte, Baberowski banalise les crimes d’Hitler en déclarant : « Hitler n’était pas un psychopathe, il n’était pas cruel. Il ne voulait pas que les gens parlent de l’extermination des juifs à sa table. »

Des mois durant, la presse a dénoncé ceux qui étaient contre la banalisation des crimes commis par l’impérialisme allemand. Le silence des médias au sujet de l’opposition des étudiants de l’université Humboldt à ces attaques révèle encore davantage le rôle qu’ils ont joué en tant qu’instrument du révisionnisme historique au service du militarisme.

(Article original paru le 20 juin 2015)