Voici la seconde de trois parties d’une conférence prononcée par Peter
Schwarz, le secrétaire du Comité international de la Quatrième
Internationale et membre du comité de rédaction du WSWS, lors de
l’université d’été du Parti de l’égalité socialiste et du WSWS qui fut tenue
du 14 au 20 août 2005 à Ann Arbor, au Michigan.
Le fascisme et l’impérialisme
Ce n’était pas les masses comme telles qui, comme Horkheimer et Adorno le
prétendirent, formaient la base sociale du fascisme et certainement pas la
classe ouvrière, dont le développement est intimement lié à l’industrie
moderne et à la technologie. Des couches sociales très spécifiques formaient
cette base : ces sections de la petite bourgeoisie et du sous-prolétariat
qui avaient été abandonnées et ruinées par le développement du capitalisme,
dont l’existence avait été détruite ou qui craignaient la paupérisation.
Il s’agissait des artisans, des marchands et des fonctionnaires frappés
aussi cruellement que les travailleurs par le désordre de l’après-guerre ;
de la paysannerie ruinée par la crise économique dans l’agriculture ; des
petits entrepreneurs qui faisaient continuellement face à la faillite ; de
leurs fils diplômés d’université et sans emploi, de leurs filles sans dot ou
sans prétendant ; des officiers de faibles ou moyens grades qui composaient
la vieille armée, comme Trotsky l’a écrit dans l’article Qu’est-ce que le
national-socialisme ?.
Il résuma : « La « renaissance » nationale s'appuyait entièrement sur les
classes moyennes — la partie la plus arriérée de la nation, fardeau pesant
de l'histoire. L'habileté politique consistait à souder l'unité de la petite
bourgeoisie au moyen de la haine pour le prolétariat. Que faut-il faire pour
que ce soit encore mieux ? Avant tout, écraser ceux qui sont en bas. La
petite bourgeoisie, impuissante face au grand capital, espère désormais
reconquérir sa dignité sociale en écrasant les ouvriers. »
Mais même si les nazis s’appuyaient
sur la petite bourgeoisie et la mobilisaient
contre les travailleurs, leurs politiques ne correspondaient pas du tout aux
besoins de la petite bourgeoisie. Après que le parti d’Hitler ait pris le
pouvoir, il s’est élevé « au-dessus de la nation comme la forme la plus pure
de l’impérialisme » comme l’a fait remarquer Trotsky.
Il écrit : « Le fascisme allemand, comme le fascisme italien, s'est hissé
au pouvoir sur le dos de la petite bourgeoisie, dont il s'est servi comme
d'un bélier contre la classe ouvrière et les institutions de la démocratie.
Mais le fascisme au pouvoir n'est nullement le gouvernement de la petite
bourgeoisie. Au contraire, c'est la dictature la plus impitoyable du capital
monopoliste. » (Qu’est-ce que le national-socialisme ?)
Dans le but de comprendre la trajectoire du fascisme, il est nécessaire
de se pencher sur la crise de l’impérialisme mondial et de son impact sur
l’impérialisme allemand — et non sur les défauts de la pensée des Lumières
ou de l’impact de la culture de masse sur la classe ouvrière, comme l’ont
fait Horkheimer et Adorno. Encore une fois, c’est Trotsky qui résuma de
brillante façon ce que Nick Beams a expliqué en détail dans sa conférence
sur les années 1920 :
« Du fait de son extrême retard, le
capitalisme en Russie s’est avéré être le
maillon le plus faible de la chaîne
impérialiste. Le capitalisme
allemand apparaît dans la crise actuelle comme
le maillon le plus faible pour la raison diamétralement opposée :
c’est le système capitaliste le plus avancé
dans une Europe qui se trouve dans une situation sans issue. Plus s’affirme
le caractère dynamique des forces productives en Allemagne, plus ces
dernières étouffent dans le système étatique de l’Europe, semblable au
« système » de cages d’une minable ménagerie provinciale. Chaque tournant de
la conjoncture place le capitalisme allemand devant les tâches qu’il s’était
efforcé de résoudre au moyen de la guerre. » (La Révolution allemande et la
bureaucratie stalinienne, dans Comment vaincre le fascisme)
Pour la bourgeoisie, il y avait une seule façon de sortir de cette crise.
Elle devait compléter ce qu’elle n’avait pas réussi à achever pendant la
Première Guerre mondiale. Elle devait militairement réorganiser l’Europe,
l’assujettir à la domination allemande et conquérir un nouvel « espace vital
(Lebensraum) » à l’Est. La guerre n’était pas la conséquence des rêves et de
la mégalomanie d’Hitler, mais des besoins objectifs de l’impérialisme
allemand. Mais pour lancer la guerre, la bourgeoisie impérialiste devait
premièrement défaire « l’ennemi intérieur » — la puissante et bien organisée
classe ouvrière allemande.
La malhonnêteté d’Horkheimer et Adorno est illustrée le plus clairement
par leur indifférence au fait que la classe ouvrière, dans sa grande
majorité, était opposée au fascisme. Leurs commentaires sur ce qu’ils
appellent « les opprimés » — l’« affinité
autodestructrice » des « masses technologiquement éduquées » pour la
« paranoïa raciste », le recul « de la capacité humaine à l’expérience » à
« celle des batraciens » — ont plus d’affinités avec l’image créée par la
propagande nazie (c’est-à-dire par les films de Leni Riefenstahl) qu’avec la
réalité sociale allemande.
C’est un fait politique irréfutable que le mouvement d‘Hitler ne trouva
pratiquement pas de soutien chez les travailleurs avant de prendre le
pouvoir en janvier 1933. Dans la dernière élection plus ou moins
démocratique, en novembre 1932, les deux principaux partis ouvriers : les
sociaux-démocrates (SPD) et les communistes (KPD), avaient reçu 13,2
millions de votes, soit 1,5 million de plus que les nazis, qui avaient
obtenu 11,7 millions de votes. En particulier, les « masses
technologiquement éduquées », i.e. les travailleurs oeuvrant dans les
grandes usines, supportaient presque unanimement le SPD et le KPD.
La tâche principale des nazis fut précisément d’écraser la classe
ouvrière organisée. C’est pourquoi les nazis, qui avaient été rejetés par la
plupart des sections de la bourgeoisie dans leur étape initiale de
développement, a gagné l’appui de toutes les principales sections de l’élite
allemande lorsque la crise s’est approfondie dans les années 1930 : les gros
industriels, qui donnèrent leur soutien à Hitler lors d’une conférence à
Düsseldorf en janvier 1932 ainsi que
l’état-major de l’armée, qui jouèrent un rôle crucial dans l’arrivée
d’Hitler à la position de chancelier en janvier 1933.
L’étendue de la brutalité utilisée par les nazis était directement
proportionnelle au niveau élevé de développement culturel et organisationnel
de la classe ouvrière allemande. Il n’était pas suffisant d’arrêter et
d’emprisonner les leaders révolutionnaires : ce qui aurait pu être fait par
une dictature militaire ou policière. Il était nécessaire de détruire les
résultats de plusieurs décennies d’éducation et d’organisation marxistes qui
avaient modelé la classe ouvrière en Allemagne.
Ce ne fut pas un accident que les travaux d’Heinrich Meine, de Stefan
Zweig, d’Heinrich Mann et de Sigmund Freud ainsi que ceux de plusieurs
autres furent brûlés publiquement, plutôt que seulement retirés secrètement
des bibliothèques et des librairies. Les nazis jugèrent qu’il était
nécessaire d’organiser une démonstration publique contre la culture, qu’ils
associaient instinctivement à la classe ouvrière, au progrès social et au
socialisme. A cet égard, Hitler et Goebbels avaient une compréhension
beaucoup plus claire du lien entre la classe ouvrière et la culture
qu’Horkheimer et Adorno.
« Le fascisme n’est pas seulement un système de représailles, de force
brute ou de terreur policière », écrivait Trotsky. « Le fascisme est un
système d’Etat particulier
qui est fondé sur l’extirpation de tous les
éléments de la démocratie prolétarienne dans la société bourgeoise.
La tâche du fascisme n’est pas
seulement d’écraser l’avant-garde
communiste, mais aussi
de maintenir toute la classe dans une
situation d’atomisation forcée. Pour cela,
il ne suffit pas d’exteminer physiquement la
couche la
plus révolutionnaire des ouvriers. Il
faut écraser
toutes les organisations libres et indépendantes,
détruire toutes les bases d’appui du
prolétariat et anéantir les résultats
trois-quarts de siècle de travail de la
social-démocratie et les syndicats. Car
c’est sur ce travail qu’en dernière analyse s’appuie le Parti communiste. »
(La Révolution allemande et la bureaucratie
stalinienne, dans Comment vaincre le fascisme)
Les plus grandes victimes de cette politique furent les juifs européens.
Dans ses premières phases, l’antisémitisme, qui a une histoire remontant au
Moyen-âge, fut utilisé par les nazis pour mobiliser les couches les plus
arriérées de la population et comme une diversion face aux tensions de
classes grandissantes. Après qu’Hitler ait pris le pouvoir, des pogromes
antisémites étaient organisés à chaque fois que la pression populaire sur le
régime s’intensifiait. Après le début de la guerre,
plus rien ne bloqua les forces
le plus extrêmement antisémites,
qui se développèrent selon leur propre logique.
Derrière l’Holocauste se cachait une combinaison de motifs irrationnels
et entièrement rationnels : Arisierung, l’expropriation des juifs
riches, a enrichi considérablement les nazis, d’autres sections de la
bourgeoisie et l’Etat allemand. La liquidation de millions de juifs pauvres
à l’Est faisait partie d’une politique plus large de génocide, conçue dans
le but de laisser place aux colons
allemands à l’Est.
Cette question complexe peut difficilement être abordée dans le cadre de
cette conférence. Une chose est sûre : le destin des juifs européens était
entièrement lié au destin de la classe ouvrière. Une fois la classe ouvrière
allemande défaite, il n’y avait plus de force sociale en mesure de défendre
les juifs européens contre les politiques génocidaires des nazis.
Une fois les nazis au pouvoir, la nature impérialiste de leurs politiques
parut au grand jour. Hitler ignora le
traité de Versailles et initia un programme massif de réarmement. Un réseau
d’autoroutes, qui allait permettre à l’armée allemande de se déplacer
facilement d’un bout à l’autre du pays, fut construit. Les énormes montants
d’argent alloués pour ces projets ainsi que l’écrasement des organisations
ouvrières ont mené à une reprise économique temporaire qui permit à Hitler
de consolider sa dictature. Mais à plus long terme, les dépenses publiques
massives ébranlèrent l’économie à un point tel que la guerre devint la seule
option pour prévenir son effondrement immédiat.
Comme l’historien Tim Mason l’a noté : « La seule « solution » face aux
tensions structurelles et aux crises produites par la dictature et
l’armement était plus de dictature et plus de réarmement, suivis de
l’expansion, de la guerre et de la terreur et, ensuite, du pillage et de
l’esclavage. L’alternative, faisant sentir sa présence en permanence, était
l’effondrement et le chaos. Ainsi, toutes les solutions avancées étaient
temporaires, intenses, déterminées au jour le jour et faites
d’improvisations de plus en plus barbares basées sur plan cruel. »
À cet égard, plusieurs des opposants internationaux d’Hitler, d’abord et
avant tout le premier ministre britannique Neville Chamberlain, l’évaluèrent
de manière complètement erronée. Ils croyaient que, par des pressions
économiques massives, il serait acculé au pied du mur et ferait des
compromis. Après l’accord de Munich, qui concédait les Sudètes et, avec
elles, tout le système de défense de la Tchécoslovaquie à Hitler,
Chamberlain croyait qu’il avait assuré une paix durable. C’était tout le
contraire. Pour Hilter, la conquête des Sudètes n’était qu’un autre pas vers
la guerre. Acculé au pied du mur par une impasse économique, la seule façon
de sauver son régime était d’agir de façon encore plus agressive.
Des parallèles évidents peuvent être faits par rapport à la période
actuelle. Les commentaires de Tim Mason sur le régime hitlérien pourraient
aussi être appliqués à l’administration Bush : la seule « solution » de son
régime face aux tensions structurelles et aux crises produites par la guerre
est plus de guerres. Il serait naïf de penser que l’administration Bush, ou
l’élite américaine dans son ensemble, qui est aux prises avec une crise
majeure en Irak et une situation économique insoutenable, retirera
simplement ses troupes et retournera à des conditions normales. Cela
n’affaiblirait pas seulement l’impérialisme américain au Moyen-Orient et
internationalement, mais aussi aux Etats-Unis. Conséquemment, la seule
solution est davantage de guerres et plus d’attaques contre les droits
démocratiques.
On doit aussi tirer des parallèles entre la crise qui a précédé la montée
au pouvoir d’Hitler et la situation actuelle en Allemagne. La décision du
chancelier Gerhard Schröder de déclencher des élections plus tôt est le
résultat d’une impasse politique et économique profonde. En politique
étrangère, les ambitions allemandes de jouer un plus grand rôle en tant que
puissance impérialiste ont été contrecarrées par l’échec de la Constitution
européenne et l’effondrement des plans pour avoir un siège permanent au
Conseil de sécurité de l’ONU. Économiquement, les attaques massives contre
la classe ouvrière n’ont pas réussi à réduire le nombre de chômeurs, qui
sont 5 millions, et à revitaliser l’économie. Quant au plan domestique, la
population est massivement hostile aux attaques contre les programmes
sociaux et les droits des travailleurs.
Les élections étaient supposées être un acte de libération pour mettre en
place un gouvernement assez fort pour pouvoir implémenter des mesures
impopulaires. En les déclenchant, Schröder a violé une clause de la
constitution qui avait été rédigée afin d’empêcher le genre d’instabilité
qui s’était développée durant les dernières années de la République de
Weimar : l’interdiction de l’autodissolution du Parlement.
Cependant, il est clair que l’élection, peu importe ses résultats, ne
résoudra pas la crise politique. Il se pourrait très bien que ni la
coalition actuelle ni une coalition composée des chrétiens-démocrates et des
démocrates libres n’aura la majorité. L’élite dirigeante est de plus en plus
consciente qu’un changement de gouvernement n’est pas suffisant en lui-même
pour résoudre les questions politiques et économiques posées par la
situation internationale. Afin de casser la solide résistance populaire à l’inégalité
sociale et aux coupes dans les programmes sociaux, de nouvelles
méthodes de gouvernement représentant une rupture fondamentale avec les
traditions d’après-guerre, qui étaient basées sur un accord social et
politique, sont requises.