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Neuvième conférence : La montée du fascisme en Allemagne et l’effondrement de l’Internationale communiste

Première partie | Deuxième partie | Troisième partie

Par Peter Schwarz
9 septembre 2009

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Voici la seconde de trois parties d’une conférence prononcée par Peter Schwarz, le secrétaire du Comité international de la Quatrième Internationale et membre du comité de rédaction du WSWS, lors de l’université d’été du Parti de l’égalité socialiste et du WSWS qui fut tenue du 14 au 20 août 2005 à Ann Arbor, au Michigan.

Le fascisme et l’impérialisme

Ce n’était pas les masses comme telles qui, comme Horkheimer et Adorno le prétendirent, formaient la base sociale du fascisme et certainement pas la classe ouvrière, dont le développement est intimement lié à l’industrie moderne et à la technologie. Des couches sociales très spécifiques formaient cette base : ces sections de la petite bourgeoisie et du sous-prolétariat qui avaient été abandonnées et ruinées par le développement du capitalisme, dont l’existence avait été détruite ou qui craignaient la paupérisation.

Il s’agissait des artisans, des marchands et des fonctionnaires frappés aussi cruellement que les travailleurs par le désordre de l’après-guerre ; de la paysannerie ruinée par la crise économique dans l’agriculture ; des petits entrepreneurs qui faisaient continuellement face à la faillite ; de leurs fils diplômés d’université et sans emploi, de leurs filles sans dot ou sans prétendant ; des officiers de faibles ou moyens grades qui composaient la vieille armée, comme Trotsky l’a écrit dans l’article Qu’est-ce que le national-socialisme ?.

Il résuma : « La « renaissance » nationale s'appuyait entièrement sur les classes moyennes — la partie la plus arriérée de la nation, fardeau pesant de l'histoire. L'habileté politique consistait à souder l'unité de la petite bourgeoisie au moyen de la haine pour le prolétariat. Que faut-il faire pour que ce soit encore mieux ? Avant tout, écraser ceux qui sont en bas. La petite bourgeoisie, impuissante face au grand capital, espère désormais reconquérir sa dignité sociale en écrasant les ouvriers. »

Mais même si les nazis s’appuyaient sur la petite bourgeoisie et la mobilisaient contre les travailleurs, leurs politiques ne correspondaient pas du tout aux besoins de la petite bourgeoisie. Après que le parti d’Hitler ait pris le pouvoir, il s’est élevé « au-dessus de la nation comme la forme la plus pure de l’impérialisme » comme l’a fait remarquer Trotsky.

Il écrit : « Le fascisme allemand, comme le fascisme italien, s'est hissé au pouvoir sur le dos de la petite bourgeoisie, dont il s'est servi comme d'un bélier contre la classe ouvrière et les institutions de la démocratie. Mais le fascisme au pouvoir n'est nullement le gouvernement de la petite bourgeoisie. Au contraire, c'est la dictature la plus impitoyable du capital monopoliste. » (Qu’est-ce que le national-socialisme ?)

Dans le but de comprendre la trajectoire du fascisme, il est nécessaire de se pencher sur la crise de l’impérialisme mondial et de son impact sur l’impérialisme allemand — et non sur les défauts de la pensée des Lumières ou de l’impact de la culture de masse sur la classe ouvrière, comme l’ont fait Horkheimer et Adorno. Encore une fois, c’est Trotsky qui résuma de brillante façon ce que Nick Beams a expliqué en détail dans sa conférence sur les années 1920 :

« Du fait de son extrême retard, le capitalisme en Russie s’est avéré être le maillon le plus faible de la chaîne impérialiste. Le capitalisme allemand apparaît dans la crise actuelle comme le maillon le plus faible pour la raison diamétralement opposée : c’est le système capitaliste le plus avancé dans une Europe qui se trouve dans une situation sans issue. Plus s’affirme le caractère dynamique des forces productives en Allemagne, plus ces dernières étouffent dans le système étatique de l’Europe, semblable au « système » de cages d’une minable ménagerie provinciale. Chaque tournant de la conjoncture place le capitalisme allemand devant les tâches qu’il s’était efforcé de résoudre au moyen de la guerre. » (La Révolution allemande et la bureaucratie stalinienne, dans Comment vaincre le fascisme)

Pour la bourgeoisie, il y avait une seule façon de sortir de cette crise. Elle devait compléter ce qu’elle n’avait pas réussi à achever pendant la Première Guerre mondiale. Elle devait militairement réorganiser l’Europe, l’assujettir à la domination allemande et conquérir un nouvel « espace vital (Lebensraum) » à l’Est. La guerre n’était pas la conséquence des rêves et de la mégalomanie d’Hitler, mais des besoins objectifs de l’impérialisme allemand. Mais pour lancer la guerre, la bourgeoisie impérialiste devait premièrement défaire « l’ennemi intérieur » — la puissante et bien organisée classe ouvrière allemande.

La malhonnêteté d’Horkheimer et Adorno est illustrée le plus clairement par leur indifférence au fait que la classe ouvrière, dans sa grande majorité, était opposée au fascisme. Leurs commentaires sur ce qu’ils appellent « les opprimés » — l’« affinité autodestructrice » des « masses technologiquement éduquées » pour la « paranoïa raciste », le recul « de la capacité humaine à l’expérience » à « celle des batraciens » — ont plus d’affinités avec l’image créée par la propagande nazie (c’est-à-dire par les films de Leni Riefenstahl) qu’avec la réalité sociale allemande.

C’est un fait politique irréfutable que le mouvement d‘Hitler ne trouva pratiquement pas de soutien chez les travailleurs avant de prendre le pouvoir en janvier 1933. Dans la dernière élection plus ou moins démocratique, en novembre 1932, les deux principaux partis ouvriers : les sociaux-démocrates (SPD) et les communistes (KPD), avaient reçu 13,2 millions de votes, soit 1,5 million de plus que les nazis, qui avaient obtenu 11,7 millions de votes. En particulier, les « masses technologiquement éduquées », i.e. les travailleurs oeuvrant dans les grandes usines, supportaient presque unanimement le SPD et le KPD.

La tâche principale des nazis fut précisément d’écraser la classe ouvrière organisée. C’est pourquoi les nazis, qui avaient été rejetés par la plupart des sections de la bourgeoisie dans leur étape initiale de développement, a gagné l’appui de toutes les principales sections de l’élite allemande lorsque la crise s’est approfondie dans les années 1930 : les gros industriels, qui donnèrent leur soutien à Hitler lors d’une conférence à Düsseldorf en janvier 1932 ainsi que l’état-major de l’armée, qui jouèrent un rôle crucial dans l’arrivée d’Hitler à la position de chancelier en janvier 1933.

L’étendue de la brutalité utilisée par les nazis était directement proportionnelle au niveau élevé de développement culturel et organisationnel de la classe ouvrière allemande. Il n’était pas suffisant d’arrêter et d’emprisonner les leaders révolutionnaires : ce qui aurait pu être fait par une dictature militaire ou policière. Il était nécessaire de détruire les résultats de plusieurs décennies d’éducation et d’organisation marxistes qui avaient modelé la classe ouvrière en Allemagne.

Ce ne fut pas un accident que les travaux d’Heinrich Meine, de Stefan Zweig, d’Heinrich Mann et de Sigmund Freud ainsi que ceux de plusieurs autres furent brûlés publiquement, plutôt que seulement retirés secrètement des bibliothèques et des librairies. Les nazis jugèrent qu’il était nécessaire d’organiser une démonstration publique contre la culture, qu’ils associaient instinctivement à la classe ouvrière, au progrès social et au socialisme. A cet égard, Hitler et Goebbels avaient une compréhension beaucoup plus claire du lien entre la classe ouvrière et la culture qu’Horkheimer et Adorno.

« Le fascisme n’est pas seulement un système de représailles, de force brute ou de terreur policière », écrivait Trotsky. « Le fascisme est un système d’Etat particulier qui est fondé sur l’extirpation de tous les éléments de la démocratie prolétarienne dans la société bourgeoise. La tâche du fascisme n’est pas seulement d’écraser l’avant-garde communiste, mais aussi de maintenir toute la classe dans une situation d’atomisation forcée. Pour cela, il ne suffit pas d’exteminer physiquement la couche la plus révolutionnaire des ouvriers. Il faut écraser toutes les organisations libres et indépendantes, détruire toutes les bases d’appui du prolétariat et anéantir les résultats trois-quarts de siècle de travail de la social-démocratie et les syndicats. Car c’est sur ce travail qu’en dernière analyse s’appuie le Parti communiste. » (La Révolution allemande et la bureaucratie stalinienne, dans Comment vaincre le fascisme)

Les plus grandes victimes de cette politique furent les juifs européens. Dans ses premières phases, l’antisémitisme, qui a une histoire remontant au Moyen-âge, fut utilisé par les nazis pour mobiliser les couches les plus arriérées de la population et comme une diversion face aux tensions de classes grandissantes. Après qu’Hitler ait pris le pouvoir, des pogromes antisémites étaient organisés à chaque fois que la pression populaire sur le régime s’intensifiait. Après le début de la guerre, plus rien ne bloqua les forces le plus extrêmement antisémites, qui se développèrent selon leur propre logique.

Derrière l’Holocauste se cachait une combinaison de motifs irrationnels et entièrement rationnels : Arisierung, l’expropriation des juifs riches, a enrichi considérablement les nazis, d’autres sections de la bourgeoisie et l’Etat allemand. La liquidation de millions de juifs pauvres à l’Est faisait partie d’une politique plus large de génocide, conçue dans le but de laisser place aux colons allemands à l’Est.

Cette question complexe peut difficilement être abordée dans le cadre de cette conférence. Une chose est sûre : le destin des juifs européens était entièrement lié au destin de la classe ouvrière. Une fois la classe ouvrière allemande défaite, il n’y avait plus de force sociale en mesure de défendre les juifs européens contre les politiques génocidaires des nazis.

Une fois les nazis au pouvoir, la nature impérialiste de leurs politiques parut au grand jour. Hitler ignora le traité de Versailles et initia un programme massif de réarmement. Un réseau d’autoroutes, qui allait permettre à l’armée allemande de se déplacer facilement d’un bout à l’autre du pays, fut construit. Les énormes montants d’argent alloués pour ces projets ainsi que l’écrasement des organisations ouvrières ont mené à une reprise économique temporaire qui permit à Hitler de consolider sa dictature. Mais à plus long terme, les dépenses publiques massives ébranlèrent l’économie à un point tel que la guerre devint la seule option pour prévenir son effondrement immédiat.

Comme l’historien Tim Mason l’a noté : « La seule « solution » face aux tensions structurelles et aux crises produites par la dictature et l’armement était plus de dictature et plus de réarmement, suivis de l’expansion, de la guerre et de la terreur et, ensuite, du pillage et de l’esclavage. L’alternative, faisant sentir sa présence en permanence, était l’effondrement et le chaos. Ainsi, toutes les solutions avancées étaient temporaires, intenses, déterminées au jour le jour et faites d’improvisations de plus en plus barbares basées sur plan cruel. »

À cet égard, plusieurs des opposants internationaux d’Hitler, d’abord et avant tout le premier ministre britannique Neville Chamberlain, l’évaluèrent de manière complètement erronée. Ils croyaient que, par des pressions économiques massives, il serait acculé au pied du mur et ferait des compromis. Après l’accord de Munich, qui concédait les Sudètes et, avec elles, tout le système de défense de la Tchécoslovaquie à Hitler, Chamberlain croyait qu’il avait assuré une paix durable. C’était tout le contraire. Pour Hilter, la conquête des Sudètes n’était qu’un autre pas vers la guerre. Acculé au pied du mur par une impasse économique, la seule façon de sauver son régime était d’agir de façon encore plus agressive.

Des parallèles évidents peuvent être faits par rapport à la période actuelle. Les commentaires de Tim Mason sur le régime hitlérien pourraient aussi être appliqués à l’administration Bush : la seule « solution » de son régime face aux tensions structurelles et aux crises produites par la guerre est plus de guerres. Il serait naïf de penser que l’administration Bush, ou l’élite américaine dans son ensemble, qui est aux prises avec une crise majeure en Irak et une situation économique insoutenable, retirera simplement ses troupes et retournera à des conditions normales. Cela n’affaiblirait pas seulement l’impérialisme américain au Moyen-Orient et internationalement, mais aussi aux Etats-Unis. Conséquemment, la seule solution est davantage de guerres et plus d’attaques contre les droits démocratiques.

On doit aussi tirer des parallèles entre la crise qui a précédé la montée au pouvoir d’Hitler et la situation actuelle en Allemagne. La décision du chancelier Gerhard Schröder de déclencher des élections plus tôt est le résultat d’une impasse politique et économique profonde. En politique étrangère, les ambitions allemandes de jouer un plus grand rôle en tant que puissance impérialiste ont été contrecarrées par l’échec de la Constitution européenne et l’effondrement des plans pour avoir un siège permanent au Conseil de sécurité de l’ONU. Économiquement, les attaques massives contre la classe ouvrière n’ont pas réussi à réduire le nombre de chômeurs, qui sont 5 millions, et à revitaliser l’économie. Quant au plan domestique, la population est massivement hostile aux attaques contre les programmes sociaux et les droits des travailleurs.

Les élections étaient supposées être un acte de libération pour mettre en place un gouvernement assez fort pour pouvoir implémenter des mesures impopulaires. En les déclenchant, Schröder a violé une clause de la constitution qui avait été rédigée afin d’empêcher le genre d’instabilité qui s’était développée durant les dernières années de la République de Weimar : l’interdiction de l’autodissolution du Parlement.

Cependant, il est clair que l’élection, peu importe ses résultats, ne résoudra pas la crise politique. Il se pourrait très bien que ni la coalition actuelle ni une coalition composée des chrétiens-démocrates et des démocrates libres n’aura la majorité. L’élite dirigeante est de plus en plus consciente qu’un changement de gouvernement n’est pas suffisant en lui-même pour résoudre les questions politiques et économiques posées par la situation internationale. Afin de casser la solide résistance populaire à l’inégalité sociale et aux coupes dans les programmes sociaux, de nouvelles méthodes de gouvernement représentant une rupture fondamentale avec les traditions d’après-guerre, qui étaient basées sur un accord social et politique, sont requises.

A suivre

 


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