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WSWS : Histoire
et culture Neuvième conférence : La montée du fascisme en Allemagne et l’effondrement de l’Internationale communiste Première partie | Deuxième partie | Troisième partie Par Peter Schwarz Imprimez cet article | Ecrivez à l'auteur Voici la troisième et dernière partie d’une conférence prononcée par Peter Schwarz, le secrétaire du Comité international de la Quatrième Internationale et membre du comité de rédaction du WSWS, lors de l’université d’été du Parti de l’égalité socialiste et du WSWS qui fut tenue du 14 au 20 août 2005 à Ann Arbor, au Michigan. Comment les nazis ont-ils pu vaincre la classe ouvrière ? Pour répondre à cette question, il est nécessaire de quitter les domaines de la sociologie et de l’économie et de rejoindre celui de la politique. Même si le national-socialisme avait des racines économiques et sociales très profondes, son émergence et son succès n’étaient pas du tout inévitables. Ils étaient le résultat de la banqueroute des organisations ouvrières ou, plus précisément, de la trahison de leurs dirigeants. Il est impossible de tirer les leçons du national-socialisme sans expliquer le rôle de la social-démocratie et du stalinisme. Il est très significatif qu’Horkheimer et Adorno éludent toute discussion sur ce sujet et qu’ils n’abordent pas non plus la question du stalinisme dans tous leurs ouvrages. Alors qu’ils insistent pesamment sur la « pensée » et la « critique », ils adoptent un point de vue entièrement objectiviste lorsque vient le temps de parler de l’importance réelle du facteur subjectif. Comme nous l’avons vu lors de précédentes conférences, le Parti social-démocrate (SPD) se rangea du côté de l’ordre bourgeois en 1914 et devint le pilier principal de l’Etat bourgeois dans la République de Weimar. Après la Première Guerre mondiale, il organisa l’écrasement de la révolution prolétarienne et les meurtres de Rosa Luxembourg et de Karl Liebknecht. Dans les dernières années de Weimar, il appuya le gouvernement d’Heinrich Brüning qui attaqua la classe ouvrière par des décrets d’urgence. Pour Trotsky, il était clair que le SPD était le principal responsable de la montée du fascisme et qu’il appuierait la prise du pouvoir par les fascistes plutôt qu’un soulèvement prolétarien. La situation du Parti communiste était cependant différente. Le KPD avait été fondé en 1919 en réplique aux trahisons du SPD. Il comptait parmi ses rangs les éléments les plus révolutionnaires de la classe ouvrière et il défendait, du moins en paroles, des objectifs révolutionnaires. Mais il avait une perspective et une ligne politique qui évaluaient de façon complètement erronée la situation politique, qui désorientèrent et paralysèrent la classe ouvrière et, qui permirent finalement à Hitler de prendre le pouvoir sans rencontrer de résistance organisée de la part de la classe ouvrière, et cela malgré le fait qu’autant les sociaux-démocrates que les communistes avaient leurs propres bataillons qui étaient plus que prêts à combattre les nazis. L’échec du KPD était le résultat de la dégénérescence stalinienne de l’Internationale communiste. Le Parti communiste allemand, après avoir perdu Rosa Luxembourg, son chef le plus remarquable, seulement quelques jours après son premier congrès en janvier 1919, traversa une longue période de crises et de bouleversements révolutionnaires au début des années 1920 et subit ensuite plusieurs purges de son leadership par la faction stalinienne à Moscou. Au début des années 1930, sa direction sous Ernst Thälmann était un instrument sous le contrôle de la bureaucratie de Moscou. Staline n’a pas lutté délibérément pour une victoire d’Hitler et une défaite du Parti communiste allemand. Mais la démocratie interne ayant été supprimée, le programme du Comintern était motivé par les intérêts de la petite faction de la clique bureaucratique stalinienne et guidé par la doctrine du « socialisme dans un seul pays ». Contrairement à la Grande-Bretagne, où le Parti communiste collaborait avec la bureaucratie syndicale, et à la Chine, où le PC s’était rangé du côté du nationaliste et bourgeois Kuomintang, les politiques du KPD en Allemagne ont pris une forme ultragauchiste. Le KPD refusa de faire une distinction entre le fascisme et la social-démocratie, qu’il étiquetait comme tendance social-fasciste, et rejeta la politique du Front unique, développée dans les premiers congrès du Comintern sous le leadership de Lénine. Trotsky démontra que cette ligne « ultragauchiste » était une forme de centrisme bureaucratique. C’était une reproduction mécanique de la ligne de gauche adoptée par le Parti communiste de l’Union soviétique dans sa lutte contre les koulaks. À l’été de 1928, lors de son sixième congrès, l’International communiste décida qu’une « troisième période » avait commencé et que celle-ci plaçait la lutte pour le pouvoir à l’agenda dans chaque pays du monde. Il rejeta les tactiques comme le Front unique, développées dans les premiers congrès de l’Internationale communiste pour gagner aux Partis communistes la majorité de la classe ouvrière et, en particulier, les travailleurs sociaux-démocrates. A l’été de 1929, le Parti communiste allemand adopta cette ligne ultragauchiste. Il présenta les sociaux-démocrates comme des sociaux-fascistes et forma ses propres syndicats, séparés des syndicats sociaux-démocrates. Cependant, les cris et les sermons à l’endroit des sociaux-démocrates cachaient un pessimisme et une passivité, le plus clairement exprimé dans leur slogan : « Nach Hitler kommen wir » — après Hitler, ce sera nous. Au cœur du programme du KPD se trouvait leur refus de faire une distinction entre les sociaux-démocrates et le fascisme. Partant du fait que les deux soutenaient l’ordre bourgeois, les staliniens conclurent qu’il n’y avait pas de différence entre les deux. Trotsky rejeta cela catégoriquement. « Il est tout à fait juste de faire porter à la social-démocratie la responsabilité de la législation d’exception de Brüning, ainsi que la menace de la barbarie fasciste. Mais il est absurde d’identifier la social-démocratie au fascisme », a-t-il écrit. « La social-démocratie, aujourd’hui principale représentante du régime parlementaire bourgeois, s’appuie sur les ouvriers. Le fascisme s’appuie sur la petite bourgeoise. La social-démocratie ne peut avoir d’influence sans organisation ouvrière de masse. Le fascisme ne peut instaurer son pouvoir qu’une fois les organisations ouvrières détruites. Le parlement est l’arène principale de la social-démocratie. Le système fasciste est fondé sur la destruction du parlementarisme. Pour la bourgeoisie monopoliste, les régimes parlementaire et fasciste ne sont que les différents instruments de sa domination : elle a recours à l’un ou à l’autre selon les conditions historiques. Mais pour la social-démocratie comme pour le fascisme, le choix de l’un ou de l’autre instrument a une signification indépendante, bien plus, c’est pour eux une question de vie ou de mort politique. » (La Révolution allemande et la bureaucratie stalinienne, dans Comment vaincre le fascisme) Cette contradiction devait être utilisée. Dans sa Lettre à un ouvrier communiste allemand, Trotsky explique : « Des milliers et des milliers de Noske, de Wels et d'Hilferding préféreront en fin de compte le fascisme au communisme. Mais pour cela, ils doivent rompre définitivement avec les ouvriers — ce qu'ils n'ont pas encore fait aujourd'hui. La social-démocratie avec tous ses antagonismes internes entrent aujourd'hui dans un conflit aigu avec les fascistes. Notre tâche est d'utiliser ce conflit et non de réconcilier au moment crucial les deux adversaires contre nous. « Maintenant, il faut se retourner contre le fascisme en formant un seul front. Et ce front de lutte directe contre le fascisme, commun à tout le prolétariat, il faut l'utiliser pour une attaque de flanc, mais d'autant plus efficace contre la social-démocratie. » En rejetant un front unique avec le SPD, en émettant ultimatum après ultimatum au SPD et, dans certains cas, en travaillant avec les nazis contre le SPD, le Parti communiste a poussé les travailleurs sociaux-démocrates, qui étaient très critiques vis-à-vis leurs chefs, tout droit dans les bras de ces derniers. Ces tactiques du Parti communiste eurent pour effet de paralyser la classe ouvrière et de démoraliser ses propres membres. En même temps, elles renforcèrent les fascistes. Comme Trotsky l’a plusieurs fois démontré, le passage de membres de la petite bourgeoisie radicale dans le camp du fascisme n’était pas un processus inévitable. Si le KPD avait combattu les nazis avec une politique décidée et énergique et non avec des phrases vides, nombre d’entre eux auraient joint ses rangs. Dans son article « La seule voie », Trotsky explique le mécanisme qui pousse les petits-bourgeois dans les mains des fascistes. La petite bourgeoisie, écrit-il, « est tout à fait susceptible de lier son sort à celui du prolétariat. Pour cela, une seule chose est nécessaire : il faut que la petite bourgeoisie soit persuadée de la capacité du prolétariat à engager la société sur une voie nouvelle. Le prolétariat ne peut lui inspirer une telle confiance que par sa force, son assurance dans l’action, une offensive hardie contre l’ennemi et le succès de sa politique révolutionnaire… Mais si le parti révolutionnaire, malgré la constante aggravation de la lutte des classes, s’avère toujours incapable de rassembler autour de lui le prolétariat, s’agite vainement, sème la confusion et se contredit lui-même, la petite bourgeoisie perd alors patience et commence à voir dans les ouvriers le responsable de ses propres malheurs. » La banqueroute du KPD permit finalement à Hitler de prendre le pouvoir sans provoquer de guerre civile. Après moins d’une semaine, le Parti communiste était banni et détruit. Le prolétariat allemand, pendant plusieurs décennies le mieux organisé au monde, avait subi une défaite dévastatrice. La lutte de Trotsky avait pour objectif de changer la ligne politique du KPD et du Komintern. Malgré sa propre expulsion de l’Internationale communiste et la persécution de ses successeurs par les staliniens. Les trotskystes se considéraient encore comme l’Opposition de gauche à l’intérieur du Parti communiste. Contre ceux qui préconisaient une rupture avec le KPD, Trotsky soutint que le degré de dégénérescence d’un parti révolutionnaire ne peut pas être établi uniquement sur la base de symptômes ; la vérification vivante des évènements est indispensable. La défaite catastrophique du Parti communiste allemand constituait une telle vérification vivante. Elle démontrait que le KPD était bel et bien mort en tant qu’outil pour la révolution. Trotsky hésitait encore à dire la même chose pour l’Internationale communiste. Il attendit de voir si des sections réagiraient à la catastrophe allemande et critiqueraient la clique stalinienne. Mais cela ne se produisit pas. « La direction de Moscou a non seulement proclamé sans défaut la politique qui avait assuré la victoire à Hitler, mais interdit toute discussion de ce qui s’était passé », a écrit Trotsky. « Et cette interdiction honteuse ne fut ni abolie, ni même violée. Pas de congrès nationaux, pas de congrès international, pas de discussion dans les réunions du parti, pas de polémique dans la presse. Une organisation que n’a pas réveillée le tonnerre du fascisme et qui supporte humblement de tels outrages de la part de la bureaucratie, démontre par là même qu’elle est morte et que rien ne la ressuscitera. Le dire ouvertement et à haute voix, c’est notre devoir immédiat vis-à-vis du prolétariat et de son avenir. Dans tout notre travail ultérieur, c’est de l’effondrement historique de l’Internationale communiste que nous devrons partir. » (Il faut construire de nouveau des Partis communistes et une nouvelle Internationale, Œuvres, tome 1) La conclusion que Trotsky tira de l’effondrement de l’Internationale communiste était qu’il fallait construire la Quatrième Internationale, qui fut fondée en 1938. Fin
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