Le capitalisme et la crise du changement climatique

Par Patrick O'Connor
23 juin 2011

L'Agence internationale de l'énergie (AIE) a annoncé qu'une quantité record de 30,6 gigatonnes de dioxyde de carbone avait été libérée dans l'atmosphère l'an dernier. Ces nouvelles données indiquent que la température moyenne globale va maintenant très certainement augmenter de 2 degré Celsius - un niveau considéré par plusieurs climatologues au-delà duquel des changements climatiques dangereux et ingérables peuvent se produire. L'économiste en chef de l'AIE Faith Birol concluait que chercher à éviter ce niveau de réchauffement n'était plus qu'une « belle utopie ».

La situation représente une mise en accusation terrible du système capitaliste. Les scientifiques ont émis des avertissements répétés à propos des dangers du réchauffement global. Ces avertissements ont été accompagnés d'estimations claires sur les sévères réductions d'émission de gaz à effet de serre requises pour éviter les catastrophes. Malgré tout, une série de sommets internationaux des dirigeants du monde - incluant le sommet de Bali en Indonésie, en 2007, celui de Copenhague au Danemark, en 2009 et le sommet de Cancun au Mexique en 2010 - se sont terminés en farce. Aucune entente contraignante sur la réduction des émissions n'a été possible, les gouvernements agissant les uns contre les autres dans le but de tirer un avantage géostratégique et doper les profits de leurs grandes compagnies nationales.

Le processus doit se répéter encore ce décembre alors que les dirigeants mondiaux se réuniront à Durban en Afrique du Sud. Les discussions préparatoires sont actuellement en cours à Bonn en Allemagne, mais les principaux dirigeants syndicaux américains et européens ont déjà exclu toute possibilité que les participants y négocient une entente légalement contraignante sur les émissions.

Les dernières données de l'Agence internationale de l'énergie démontrent que les émissions de carbone étaient légèrement inférieures en 2009 qu'en 2008 - le reflet d'une baisse de la consommation énergétique suite au krach financier. Mais en 2010, la pollution augmente de nouveau, pour dépasser de 5 pour cent le précédent record de 2008. Cela a mis fin aux espoirs exprimés par certains climatologues que la crise économique allait réduire les émissions durant une période suffisamment longue pour laisser une « marge de manoeuvre » aux gouvernements de la planète et le temps de négocier une solution.

Un examen des données sur les émissions révèle la sévérité de la crise climatique. Pour stabiliser la concentration des gaz à effet de serre à 450 parties par million de gaz carbonique - un niveau auquel les scientifiques estiment à seulement une chance sur deux la possibilité d'éviter un réchauffement de 2 degrés Celsius - les émissions annuelles ne doivent pas dépasser 32 gigatonnes d'ici 2020. Avec des émissions l'an dernier de 30,6 gigatonnes, l'AIE explique que « cela signifie qu'au cours des dix prochaines années, l'augmentation totale des émissions ne doit pas dépasser celle entre 2009 et 2010 ». De plus, l'organisme conclut que 80 pour cent des émissions projetées au cours de la prochaine décennie du secteur de l'énergie sont déjà déterminés, parce qu'ils proviennent d'usines en place ou en construction.

Les conséquences précises d'un réchauffement global moyen de la planète de deux degrés Celsius sont imprévisibles. Le changement climatique n'est pas un phénomène linéaire : une augmentation de la température peut soudainement produire de brusques changements dans l'environnement de la Terre, comme la fonte de la calotte glaciaire de l'Arctique, ce qui pourrait en retour entraîner une accélération du réchauffement.

Les scientifiques prévoient néanmoins des extinctions, des déforestations et des désertifications de masse, une augmentation du niveau des océans qui menacera l'existence même de pays près du niveau de la mer, et des événements climatiques extrêmes - incluant des sécheresses, des tempêtes et des inondations - provoquant des migrations de masse en raison des famines et des inondations côtières.

Les changements climatiques vont également intensifier les tensions entre les puissances impérialistes. Les changements dans les scénarios climatiques modifieront des voies maritimes importantes et ouvriront de nouvelles régions riches en matières premières et augmentera la valeur stratégique des zones agricoles fertiles. La situation de l'Arctique est indicative à cet effet. Tandis que la calotte glaciaire disparaît, les États-Unis, le Canada, le Danemark et la Russie entrent dans une concurrence acharnée pour le contrôle de réserves de pétrole nouvellement accessibles et de nouvelles voies navigables. Les câbles diplomatiques américains récemment rendus publics par WikiLeaks notaient que le gouvernement danois discute ouvertement d'une « division » de l'Arctique pendant que la Russie se prépare à la guerre.

Nicholas Stern du London School of Economics a réagi aux données sur les émissions de 2010 en prédisant qu'au rythme actuel, il y aura 50 pour cent de chance d'atteindre un réchauffement de 4 degrés Celsius d'ici la fin du siècle. « Un tel réchauffement va perturber la vie de centaines de millions de personnes à travers la planète, menant à des migrations et des conflits migratoires de masse », a-t-il déclaré au Guardian.

En 2006, Stern avait avisé le gouvernement travailliste de l'époque en Grande-Bretagne que le réchauffement climatique représentait « l'échec du marché le plus important que le monde ait connu ». Depuis, toutes les tentatives pour en arriver à une solution « du libre marché » à la crise ont été des échecs lamentables. La conversion de la pollution des gaz à effet de serre en marchandise échangeable dans le cadre d'un marché du carbone a enrichi divers spéculateurs financiers et augmenté le coût de la vie des travailleurs tout en n'ayant strictement aucun effet sur la réduction des émissions au niveau requis. Des études récentes ont conclu que la réduction minime des émissions de gaz carbonique en Europe et dans les autres économies avancées est en grande partie due au déménagement de la production manufacturière vers la Chine et ailleurs où la main d'ouvre est à bon marché.

Le changement climatique est une autre expression destructrice de la contradiction fondamentale entre le système des États-nations, base sur laquelle repose le capitalisme, et l'économie mondialement intégrée. La crise environnementale nécessite une solution internationale. Cependant, aucun plan rationnel ne peut être développé alors que les rivalités entre les grandes puissances augmentent avec l'érosion rapide de l'hégémonie mondiale des États-Unis et la montée de la Chine et d'autres prétendants à l'hégémonie.

Au même moment, la propriété privée des moyens de production s'impose comme un obstacle insurmontable à l'utilisation rationnelle des technologies disponibles pouvant résoudre le problème. Les principaux conglomérats transnationaux du pétrole et les autres compagnies pollueuses sabotent énergiquement l'adoption de toutes mesures bénéfiques à l'environnement perçues comme une menace à leurs profits.

Le problème n'est pas un manque de ressources. L'Agence internationale de l'énergie estime que des dépenses additionnelles en recherche et développement énergétique de 10 à 100 milliards annuellement réduiraient les émissions globales de moitié d'ici 2050. Le montant le plus élevé, 100 milliards, est moins que ce que les militaires américains dépenseront durant cette année financière pour la guerre en Afghanistan. Ce montant représente également moins du tiers de la richesse combinée des dix individus les plus riches aux États-Unis.

La seule perspective réaliste pour faire face à la crise du changement climatique est celle basée sur un programme internationaliste et socialiste. Dans une économie mondiale démocratiquement planifiée - orientée vers la satisfaction des besoins sociaux plutôt que la maximisation des profits et l'accumulation de richesses privées - les ressources scientifiques et technologiques du monde pourront être utilisées de façon rationnelle. Afin de réduire adéquatement les émissions de carbone, une restructuration à grande échelle de la production d'énergie, de la production industrielle et agricole, du transport urbain et international est requise et ce, tout en assurant une augmentation significative du niveau de vie de la population mondiale. Il est nécessaire comme premier pas que la classe ouvrière internationale développe sa propre direction révolutionnaire dans sa lutte contre le système de profit.

(Article original paru le 11 juin 2011)