Les inégalités sociales augmentent dans les pays industrialisés

Par Jerry White
12 décembre 2011

Un nouveau rapport réalisé par l'Organisation pour la coopération et le développement économique (OCDE) montre en détail l'énorme accroissement des inégalités sociales pendant les trois dernières décennies dans les 34 pays membres de l'OCDE, dont les États-Unis, la majeure partie de l'Europe de l'Ouest et le Japon.

L'étude, intitulée Toujours plus d'inégalités : Pourquoi les écarts entre les revenus se creusent, examine les données de 1980 jusqu'au début de la crise économique mondiale de 2008. Le rapport reconnaît que l'inégalité n'a fait qu'empirer sous l'impact de la crise, qui a laissé 200 millions de travailleurs sans emploi globalement et des demandes universelles de la part des gouvernements partout dans le monde pour l'austérité.

Selon l'OCDE, le revenu moyen des 10 pour cent les plus riches de la population est maintenant neuf fois plus important que celui des 10 pour cent les plus pauvres. Les États-Unis demeurent le pays le plus inégal des pays industrialisés, avec un ratio de 14 pour 1, le même qu'Israël et la Turquie. En Italie, au Japon, en Corée et au Royaume-Uni, le ratio est de 10 pour 1.

Selon le rapport, les inégalités ont augmenté dans les pays que l'OCDE décrit comme étant « traditionnellement égalitaires » comme l'Allemagne, le Danemark, la Suède, qui sont passés de 5 pour 1 en 1980 à 6 pour 1 aujourd'hui. Le plus grand gouffre dans les pays de l'OCDE se trouve dans les pays appauvris comme le Chili et le Mexique, où les revenus des plus riches sont 25 fois plus importants que ceux des plus pauvres.

Le rapport examine les changements dans le coefficient de Gini, une mesure standard de l'inégalité des revenus qui se trouve entre 0 (qui représente des revenus identiques pour tous) et 1 (lorsque tous les revenus vont à une seule personne). Dans le milieu des années 1980, le coefficient se trouvait à une moyenne de 0,29. Vers la fin des années 2000, il avait augmenté de près de 10 pour cent, pour se trouver à 0,316.

Le coefficient a augmenté dans 17 des 22 pays de l'OCDE pour lesquelles les données à long terme sont disponibles. Le coefficient a augmenté de plus de 4 pour cent en Finlande, en Allemagne, en Israël, au Luxembourg, en Nouvelle-Zélande, en Suède et aux États-Unis. Seulement la Turquie, la Grèce, la France, la Hongrie et la Belgique n'ont pas enregistré d'augmentation ou un léger déclin dans leur coefficient de Gini.

En plus des États-Unis, où le 1 pour cent le plus riche possède 20 pour cent de tous les revenus, et une part bien plus grande de tous les actifs, la concentration de la richesse est la plus marquée en Australie, au Canada, en Irlande et au Royaume-Uni. Aux États-Unis, la part des 0,1 pour cent les plus riches en revenus totaux avant impôt a quadruplé durant les 30 années précédant 2008. Tout juste avant la récession mondiale, le 0,1 pour cent le plus riche recevait quelque 8 pour cent des revenus totaux avant impôt aux États-Unis, de 4 à 5 pour cent au Canada, au Royaume-Uni et en Suisse, et près de 3 pour cent en Australie, en Nouvelle-Zélande et en France.

L'OCDE, un organe officiel issu du plan Marshal dans la période qui suivit la Deuxième Guerre mondiale, ne peut admettre que ces tendances sont le résultat de politiques de classe délibérées. En effet, vers la fin des années 1970 et au début des années 1980, la classe dirigeante a laissé tomber la politique de relatif compromis de classe et a adopté des politiques des plus agressives de contrerévolution sociale.

Les gouvernements Thatcher et Reagan déclenchèrent une vague de violentes attaques anti-ouvrières dont le but était de briser la résistance de la classe ouvrière et procéder à une redistribution massive de la richesse, du bas vers le haut. La désindustrialisation et le transfert de la production vers des pays à bas salaires allaient de pair avec la réduction des impôts pour les riches, la déréglementation au profit du patronat et le développement des formes les plus parasitaires de spéculation financière.

Le rapport mentionne que les inégalités de revenu « ont d'abord augmenté à la fin des années 70 et au début des années 80 dans certains pays anglophones, dont notamment les États-Unis et le Royaume-Uni, mais aussi en Israël. À compter de la fin des années 80, cet accroissement s'est répandu. Les dernières tendances, enregistrées pendant les années 2000, montrent un creusement de l'écart entre les riches et les pauvres non seulement dans certains des pays déjà fortement inégalitaires tels que les États-Unis et Israël, mais aussi, pour la première fois, dans des pays traditionnellement peu inégalitaires, à l'instar de l'Allemagne, du Danemark et de la Suède (et des autres pays nordiques), où les inégalités ont progressé plus que partout ailleurs dans les années 2000. »

Entre 1980 et 2008, poursuit le rapport, « la plupart des pays de l'OCDE ont mené des réformes réglementaires visant à renforcer la concurrence sur les marchés des biens et des services et la capacité d'adaptation des marchés du travail ». Cette phrase est un euphémisme pour essentiellement exprimer la destruction de toute protection d'emploi et des droits en milieu de travail et la transformation de larges sections de la classe ouvrière, avec l'aide des syndicats, en travailleurs occasionnels ou à temps partiel.

« Tous les pays », note le rapport, « ont notablement assoupli leur réglementation des marchés de produits faisant obstacle à la concurrence, et nombre d'entre eux ont aussi relâché leur législation de protection de l'emploi (LPE) applicable aux titulaires de contrats temporaires. Les salaires minimums ont de leur côté reculé relativement aux salaires médians, dans différents pays, entre les années 80 et 2008. Les mécanismes de fixation des salaires ont eux aussi évolué : le taux de syndicalisation a reculé dans la plupart des pays, même si le taux de conventions collectives est, lui, resté plutôt stable au fil du temps. Plusieurs pays ont abaissé les taux de remplacement des prestations de chômage et, soucieux de promouvoir l'emploi parmi les travailleurs peu qualifiés, certains ont aussi diminué les taxes salariales pesant sur cette catégorie de travailleurs ».

En moyenne dans tous les pays de l'OCDE, la part d'emploi à temps partiel sur l'emploi total est passée de 11 pour cent au milieu des 1990 à environ 16 pour cent à la fin des années 2000, et les plus fortes hausses prenant place dans certains pays européens tels l'Allemagne, l'Irlande, les Pays-Bas et l'Espagne.

Au cours des trois dernières décennies, « les taux supérieurs de l'imposition du revenu des personnes physiques, qui avoisinaient 60 à 70 pour cent dans les grands pays de l'OCDE, ont reflué aux alentours de 40 pour cent en moyenne à la fin des années 2000 », note le rapport. Au même moment, « les niveaux de prestations ont chuté dans presque tous les pays de l'OCDE, les règles d'éligibilité ont été resserrées afin de limiter les dépenses sur la protection sociale, et les transferts aux moins nantis n'ont pas suivi le rythme de croissance des revenus. Comme résultat, le système de prestation dans la plupart des pays est devenu moins efficace dans la réduction des inégalités au cours des 15 dernières années. »

L'OCDE conclut par un avertissement préoccupant que l'inégalité et le manque de mobilité sociale alimentent le mécontentement social, en particulier parmi la jeune génération de travailleurs prise avec des emploispeu rémunérés et précaires. « Les inégalités », note le rapport,« nourrissent un certain ressentiment social et engendrent une instabilité politique... Les peuples ne supporteront plus le libre-échangisme et l'ouverture des marchés s'ils estiment y perdre quand un petit groupe de gagnants ne cesse de s'enrichir. »

Néanmoins, l'OCDE ne pouvait proposer aucune autre prescription quecelle de faire appel aux gouvernements afin qu'ils « revoient leur système fiscal pour assurer que les individus les plus riches payent leur juste part du fardeau fiscal ». Les gouvernements, a déclaré le Secrétaire général de l'OCDE, Angel Gurría, lors du lancement du rapport à Paris, ont dû développer une « stratégie globale pour une croissance inclusive ». Développer les programmes d'éducation et de formation, a affirmé Gurría,était « de loin l'instrument le plus puissant pour contrer les inégalités de revenu qui augmentent ».

De tels appels ne trouveront pas d'écho. Chaque gouvernement capitaliste,de l'administration Obama aux États-Unis aux nouveaux gouvernements« technocratiques » en Grèce et en Italie, mis en place par la Banque centrale européenne et le FMI, mène la politique d'austérité la plus brutaleau nom de l'oligarchie financière. Cela vient souligner le fait que l'instrument le plus puissant pour contrer l'inégalité croissante des revenus est l'expropriation des richesses de cette oligarchie par la classe ouvrière.

(Article original paru le 7 décembre 2011)