Un salaire de 129 millions de dollars pour la nouvelle PDG de Yahoo

Par Barry Grey
26 juillet 2012

La semaine passée, le monde des affaires et des médias était en pleine effervescence à la nouvelle que Marissa Mayer, ingénieur informaticienne et vice-présidente de Google, avait accepté de devenir, pour la coquette somme de 129 millions de dollars sur cinq ans, la directrice générale du rival Yahoo.

Il s’agit d’une somme bien supérieure aux 102 millions de dollars que la ville de Détroit a dit la même semaine vouloir économiser lorsque son maire démocrate, David King, a unilatéralement imposé une réduction générale de 10 pour cent des salaires des travailleurs ainsi que des coupes drastiques dans les soins de santé et des centaines de licenciements.

La rémunération indécente et absurde de Mayer – au même moment où l’on annonce aux travailleurs industriels que leur nouveau salaire de référence est de 13 dollars l’heure ou même moins – n’est qu’une expression de plus de la décrépitude du capitalisme et de la décadence de la nouvelle aristocratie qui le préside. Nulle part ailleurs, la cupidité de la classe dirigeante et son pillage de la société ne sont plus crus qu’en Amérique.

Quels miracles Mme Mayer a-t-elle réalisés pour mériter une telle récompense ? Diplômée de l’université de Stanford, la réalisation distinctive de ce cadre supérieur de 37 ans de la Silicon Valley est, semble-t-il, d’avoir figurée parmi les premiers vingt employés de Google. Lorsque la société est entrée en bourse en 2004, son premier appel public en a fait du jour au lendemain la propriétaire d’actions valant 300 millions de dollars.

Elle utilisa une part non négligeable de sa fortune pour acheter un appartement de type penthouse au dernier étage du Four Quarters Hotel à San Francisco, l’une de ses deux résidences principales aujourd’hui encore, en plus d’une villa à Palo Alto. Selon des rapports de presse, Mayer est connue pour ses fêtes somptueuses, ses collectes de fonds pour Barack Obama et ses chaussures et ses robes haute couture.

Elle ne lésine pas lorsqu’il s’agit de consommation ostentatoire, elle possède un plafond de salle de bains confectionné par l’artiste américain verrier Dale Chihuly. Elle est connue dans certains cercles pour avoir une fois versé 60.000 dollars lors d’une vente aux enchères caritative dans le but de déjeuner avec le couturier Oscar de la Renta.

Jeudi dernier, dans un document réglementaire Yahoo a révélé des informations sur le régime de rémunération de sa nouvelle directrice. Le traitement annuel de base de Mayer sera de 1 million de dollars. Elle percevra aussi une prime annuelle additionnelle de 2 à 4 millions de dollars. A ceci vient s’ajouter, 12 millions de dollars par an sous forme d’actions.

Et puis, il y a une « indemnité » forfaitaire de 14 millions de dollars pour les actions qu’elle n’a pas pu toucher chez Google, plus une autre prime de fidélisation unique de 30 millions de dollars.

En cinq ans, Mayer devient la cinquième directrice générale du groupe en difficulté de Sunnyvale, Californie. Ses deux prédécesseurs immédiats ne s’en étaient pas trop mal sortis bien qu’ayant été limogés, dans un cas pour des résultats médiocres et dans l’autre pour fausses déclarations lors de la prise de fonction. Carol Bartz, qui fut licenciée en septembre 2011, avait reçu jusqu’à 3 millions de dollars d’indemnité de départ. Le prédécesseur direct de Mayer, Scott Thompson, qui a dû quitter son poste au bout de quatre mois seulement, est parti en engrangeant 7 millions de dollars comptant et en actions.

Mayer se trouve encore placée derrière un autre PDG de télécom, Timothy Cook d’Apple, dont la rémunération a totalisé 378 millions de dollars sur dix ans.

Le directeur mondain siège aux conseils d’administration de Wall-Mart, du Musée d’Art moderne de San Francisco, du ballet de San Francisco et du ballet de New York.

Une grande partie de la presse a salué la nomination de Mayer comme un triomphe des droits de la femme, l’enthousiasme a été accentué par son annonce qu’elle était enceinte. Le Los Angeles Times a écrit : « Les révélations furent un succès instantané sur le Web, notamment parmi les jeunes mères qui travaillent et les femmes professionnelles. C’était du Mayer grand cru. Une excentrique forte en maths, ressemblant à Grace Kelly et ayant le goût pour des chaussures de designer, la jeune femme de 37 ans a adroitement parcouru le monde de la haute technologie qui est dominé par les hommes grâce à un mélange d’intelligence et de style. »

A entendre ces sornettes, il y a de quoi vous donner la nausée. Est-il vraiment nécessaire de prouver que les femmes patrons peuvent être tout aussi avares et décadentes que leurs homologues masculins ? De telles effusions, et il y en a beaucoup dans les médias, ont toutefois le mérite de souligner les intérêts sociaux qui sous-tendent l’obsession pour le féminisme et la politique identitaire qui caractérisent la soi-disant « gauche ». Ce genre d’enthousiasme n’existe pas parmi les femmes des communautés ouvrières qui luttent pour survivre et faire vivre leurs familles face aux réductions des salaires, des prestations sociales et du chômage de masse.

Cette célébration de la cupidité et de l’égoïsme se passe évidemment dans le contexte de la plus grave crise sociale depuis la Grande Dépression. De récentes études ont montré par exemple, qu’il y a 1,46 million de ménages en Amérique (environ 4 million de personnes) qui vivent avec moins de 2 dollars par personne par jour, une augmentation de 130 pour cent depuis 1996. La pauvreté extrême, définie comme étant un revenu familial inférieur à la moitié du seuil de pauvreté fédéral, a augmenté de 50 pour cent depuis 2000. Et la valeur nette médiane aux Etats-Unis a chuté de 38,8 pour cent entre 2007 et 2010.

L’appauvrissement de la classe ouvrière est allé de pair avec un enrichissement plus grand de l’aristocratie, avec les profits des entreprises et le salaire des cadres dirigeants atteignant de nouveaux records. La concentration sans cesse plus grande de la richesse au sommet est incompatible avec toute forme de démocratie et l’effondrement du capitalisme depuis 2008 s’est accompagné d’une nouvelle éruption du militarisme à l’étranger et de l’imposition de mesures d’Etat policier sur le plan national.

Marissa Mayer est peut-être la femme modèle pour la classe moyenne supérieure aisée et les ultra-riches, mais sa rémunération est l’expression objective du caractère totalement irrationnel et destructeur du capitalisme – ainsi que de la putréfaction morale et politique de la classe dirigeante.

Cette totale gabegie des ressources sociales est un puissant argument en faveur de la nationalisation des grandes entreprises et des banques et de leur transformation en services publics placés sous le contrôle démocratique de la population laborieuse ainsi que pour l’expropriation de la plus grande partie de la richesse accumulée par l’aristocratie financière par le biais de moyens quasi criminels et frauduleux.

(Article original paru le 24 juillet 2012)