Le parti allemand La Gauche serre les rangs avec les Renseignements généraux allemands

Par Johannes Stern
23 mars 2013

Le 13 mars, le parti La Gauche (Die Linke, homologue allemand du Parti de Gauche de Jean-Luc Mélenchon) a invité le président des Renseignements généraux allemands (l’Office fédéral de la protection de la constitution, Bundesamt für Verfassungsschutz,VS), Hans-Georg Maassen, à une rencontre-débat intitulée « L’Office de la protection de la Constitution – réforme ou dissolution. »

Le scandale entourant l’implication des services de renseignement et de la police allemande dans les activités du Mouvement clandestin national-socialiste (Nationalsozialistischer Untergrund, NSU) néo-nazi a précipité le VS dans une crise. Des enquêtes sur la série de meurtres commis par le NSU ont révélé comment le VS a encouragé, renforcé et financé des groupes d’extrême-droite. Dans cette situation, La Gauche tend la main pour aider à défendre le VS.

Avant l’arrivée de Maassen, les députés parlementaires de La Gauche, Jan Korte, Petra Pau et Ulla Jelpke, avaient débattu de « propositions de dissoudre l’agence de renseignement intérieur. » Après l’arrivée de Maassen, toutefois, ils ont clairement fait comprendre qu’ils excluaient une telle dissolution du service de renseignement. Ils ont chaleureusement salué Maassen, en s’installant avec lui sur un divan, et discuté avec lui des points forts et des faiblesses de l’agence de renseignement pour se retrouver finalement au bar autour d’une bière.

Ce faisant, La Gauche a envoyé un message clair. La Gauche veut se joindre aux projets de « réforme » de Maassen qui visent à rendre l’agence de renseignement plus puissante que jamais.

Le fait même que La Gauche rencontre le patron des services secrets révèle au grand jour les relations étroites que ce parti entretient avec l’appareil de répression d’Etat.

Le nom orwellien de « protection de la constitution » est une couverture pour une organisation foncièrement antidémocratique dont la tâche est d’espionner quiconque critique l’ordre politique existant – une mission qui est incompatible avec une protection constitutionnelle du droit à la liberté d’expression.

2.600 employés à plein temps de l’Office fédéral de la protection de la constitution, en plus d’un nombre identique au niveau régional ainsi que d’innombrables agents secrets et autres espions sont employés pour enquêter sur l’opinion politique des citoyens. Dans l’exécution de ce travail, ils utilisent des méthodes que la police et d’autres autorités chargées d’enquêtes ne sont légalement pas en droit d’utiliser.

Il n'y a aucun contrôle démocratique sur l’agence et, comme la députée de La Gauche, Petra Pau, l’a clairement dit, lorsque les députés reçoivent des informations sur les activités du VS ils sont tenus de les traiter dans le strict respect de la confidentialité. Pau, qui siège au comité, a expliqué qu'elle a pu avoir accès aux dossiers secrets au siège de l’agence de renseignement de Berlin-Treptow, mais sans avoir le droit de parler à quiconque de leur contenu.

Pau a dit que la principale tâche de l’actuelle commission d’enquête parlementaire sur le NSU est « de s’approprier l’avis du parlement et des enquêteurs pour les transformer en complices muets des services secrets. » Tout en admettant ceci, Pau n’a visiblement aucun problème à rester un membre de la commission parlementaire.

Le VS ne limite pas ses activités à « l’observation » de dissidents politiques. Ses dénonciations et son espionnage ont détruit la vie professionnelle de milliers de gauchistes.

Dans le cadre de l’interdiction du Parti communiste allemand (KPD) en 1956, le VS et le Parquet général avaient initié des procédures d’enquête contre quelque 125.000 à 200.000 personnes. Entre 7.000 et 10.000 communistes furent condamnés à une peine de prison ou à verser une amende.

Un grand nombre de ceux qui ont été persécutés avaient pris une part active à la résistance contre le régime nazi. A maintes reprises, ils furent condamnés et punis par des agents et des juges qui avaient joué un rôle actif sous la dictature nazie. Hubert Schrübbers avait présidé l’agence de renseignement d’après-guerre de 1955 à 1972. Il était un ancien membre des troupes d’assaut des SA nazis et un procureur général sous les nazis.

Après l’introduction en 1972 par le gouvernement social-démocrate dirigé par Willy Brandt du décret contre les radicaux, les agences de renseignement avaient ratissé les dossiers de 1,4 million de personnes, pour la plupart de jeunes aspirants au service public. Plus d’un millier d’entre eux furent empêchés d’exercer leur activité professionnelle du fait des dénonciations du VS.

Maassen a publiquement défendu cette tradition à Berlin. Il a affirmé que « ce système devait être défendu, », ajoutant qu'à son avis « quiconque veut le changer est un ennemi de la constitution… Quiconque cherche à changer le système doit être surveillé. »

Ceci s’applique aussi aux députés qui jouissent de l'immunité parlementaire.

Le site internet du VS dit que 31.800 personnes figurent sur sa liste du « spectre des extrémistes de gauche » et qui sont donc surveillés. Dans un contexte où les tensions sociales augmentent et où l’opposition au capitalisme s'intensifie, de telles listes peuvent rapidement devenir une base pour une persécution politique.

Maassen a souligné que le VS continuera de surveiller des « groupements extrémistes » au sein du parti La Gauche, dont la soi-disant Plateforme communiste. Maassen a aussi défendu le recours à des agents secrets qui sont infiltrés dans les groupes et les partis dans le but d’obtenir des informations. Aucun des députés de La Gauche n'a contredit Maassen, confirmant ainsi qu’ils soutiennent la politique et les pratiques du VS, même lorsque leur propre parti est visé.

La Gauche, qui a ses racines dans le parti dirigeant stalinien de l’Allemagne de l’Est, jouit d’une longue tradition à cet égard. Dans l’ancienne RDA (République démocratique allemande), la police secrète Stasi était notoire pour surveiller, épier et réprimer les travailleurs et les intellectuels dissidents ainsi que les membres du parti ayant un esprit critique.

Maassen a défendu le VS comme étant un « système d’alerte précoce » pour la démocratie visant à la fois des tendances d’« extrême gauche » et d’« extrême droite. » Il a de ce fait mis sur un pied d’égalité les adversaires de gauche du capitalisme et les extrémistes de droite cultivés par le VS.

De plus en plus de détails sont apparus ces derniers mois indiquant que le VS a non seulement toléré les activités du groupe terroriste NSU, qui a commis au moins une dizaine de meurtres, mais qu’il a aussi indirectement soutenu et contribué à construire ce groupe.

La décision de La Gauche de serrer les rangs avec le VS à la suite du scandale néo-nazi du NSU, démontre sa proximité avec l’appareil de répression d’Etat. La rencontre-débat publique avec Maassen a été une première pour La Gauche mais le parti entretient des relations étroites avec le VS et son patron du fait de sa participation à la commission d’enquête parlementaire sur le NSU et à d’autres commissions du Bundestag.

Pour pouvoir intensifier une telle collaboration, le ministre de l’Intérieur a décidé en novembre dernier de mettre fin à la surveillance par le VS de l'ensemble du parti La Gauche. En février, le gouvernement fédéral a confirmé cette décision devant le tribunal administratif de Cologne. La Gauche a fait référence à cette décision comme étant « un pas vers la normalité démocratique. » Sa réaction a été de rechercher une coopération encore plus étroite avec le VS.

Lors de la réunion de Berlin, Jan Korte, qui siège pour La Gauche à la commission des affaires étrangères au Bundestag, a suggéré à Maassen que « des institutions publiques, des fondations ou des universitaires » pourraient se charger d’assurer certaines tâches du VS. En d’autres termes, Korte propose de recourir à des universitaires et à des organismes privés comme partie intégrante d’un vaste réseau d’espionnage.

Maassen a qualifié cette proposition de « bonne approche. » Il a estimé que le scandale du NSU était une bonne occasion de renforcer l’agence de renseignement pour le rendre encore plus puissant. Maassen, aux côtés du ministre allemand de l’Intérieur, Hans-Peter Friedich, a décidé qu’il « ne devait plus subsister des déficits concernant la coordination. » Il a dit que la coopération entre les services secrets intérieurs et les Länder devait être améliorée et que dorénavant l’agence fédérale « centraliserait toutes les informations. »

Cette collaboration entre La Gauche et le VS a lieu au moment où des tensions sociales considérables montent en Allemagne et partout en Europe. En consolidant son alliance avec Maassen et le VS, La Gauche fait savoir à la classe dirigeante que le parti est prêt à jouer son rôle dans la répression de l’opposition populaire contre le système capitaliste.

(Article original paru le 21 mars2013)