The Flat: Une famille scrute le passé d’une amitié nazie-sioniste

Par Fred Mazelis
11 mai 2013

Écrit et réalisé par Arnon Goldfinger

The Flat, qui a remporté plusieurs prix, est un documentaire israélien, en salle depuis 2011 et maintenant disponible en DVD, qui soulève d'importantes questions historiques. Bien que le réalisateur, Arnon Goldfing soit réticent à explorer en profondeur ces questions, et en est même incapable, son histoire, qui concerne les expériences de ses grands-parents d'origine allemande vécue bien avant sa naissance, demeure très intéressante.

The Flat

Le documentaire commence à Tel-Aviv dans l'appartement de Gerda Tuchler. Son petit-fils a entrepris la tâche, avec sa mère Hannah et d'autres membres de la famille, de nettoyer l'appartement de sa grand-mère suite à son décès. Elle y a demeuré pendant 70 ans, soit depuis son arrivé en Palestine avec son époux Kurt en 1937 en tant que réfugiés de l'Allemagne nazie.

Alors qu'ils procèdent à la difficile et parfois pénible tâche de trier et classer des décennies de souvenirs, Arnon et sa mère tombent sur quelque chose, qui à leurs yeux semble une découverte effrayante quasi incroyable : un article d'un journal allemand soigneusement conservé datant de 1934 ayant pour titre « Un nazi en Palestine ».

L'article provient du Der Angriff (L'Attaque), une importante publication nazie. Il décrit le voyage en Palestine entrepris en 1933 par un haut gradé nazi, Leopold von Mildenstein, et son épouse, accompagnés des grands-parents d'Arnon Goldfinger, Kurt et Gerda Tuchler. L'article montre les Mildenstein et les Tuchler en Palestine, et présente des photos illustrant sous un jour favorable la vie des colons juifs.

C'est cette découverte qui poussa Goldfinger à faire son documentaire. Il se questionne, en voix hors hors champ, « Qu’est-ce que de la propagande nazie fait dans l'appartement de mes grands-parents?» Ce mystère devient encore plus grand lorsqu'il découvre une série de photos et de correspondances démontrant que la relation d'amitié entre les Tuchler et les Mildenstein fut renouée après la guerre. Sa mère affirme ne rien savoir des amis de ses parents, et ne souhaite pas en savoir plus.

La génération des parents de Golfinger avait pour règles d'éviter de scruter trop profondément le sort des membres de leur famille durant l'Holocauste. En fait, ce n'est qu’au cours de l'enquête sur l'histoire de ses grands-parents que le réalisateur apprit ce qui était advenu de ses arrières grands-mères. La mère de Kurt décéda au camp de concentration de Theresienstadt et la mère de Gerda, Susan Lehmann, fut transférée dans le ghetto de Riga ou elle y périt.

La question des amis de ses grands-parents devint encore plus troublante lorsque Goldfinger examine les comptes-rendus du fameux procès pour crimes de guerre d'Adolf Eichmann en 1961 qui se conclut par sa condamnation et son exécution. Eichmann témoigna que Mildenstein, un partisan du transfert des juifs en Palestine, était son supérieur entre 1934 et 1937 dans le département des affaires juives SS des nazis.

La relation entre les Tuchler et les Mildenstein obsède manifestement Goldfinger. Perplexe et soucieux, il se pose la même question mentionnée plus haut, de différentes façons.

Le documentaire nous fait entraîne à la suite de Goldfinger qui tente de retracer l'histoire de ses grands-parents. Sa recherche l'emmène dans la ville allemande de Wuppertal, près de Düsseldorf, ou il rencontre la fille de Mildenstein, Edda Milzvon Mildenstein. Edda, une femme de 70 ans, a vécu 30 ans en Angleterre après la guerre et maîtrise parfaitement l'anglais. Elle l'accueille chaleureusement et lui dit qu'elle connaissait bien ses grands-parents, en raison des visites qu’ils rendaient souvent à ses parents entre 1950 et 1960.

Cette femme éduquée et cultivée, qui n'avait que 5 ans lorsque la guerre prit fin, indique que son père, bien qu'ayant été membre du Parti nazi dans ses débuts, quitta le parti et entreprit une carrière de journaliste durant la guerre. Plus tard, il devint un représentant de Coca-Cola en Allemagne de l'Ouest.

Goldfinger découvre des renseignements qui contredisent la version d'Edda. Il rencontre un journaliste à la retraite, l'auteur de l'article paru en 1966 dans le Der Spiegel sur von Mildenstein, confirmant qu’il était membre des SS nazis au milieu des années 30. Le réalisateur explore ensuite les archives historiques de Berlin qui lui procurent des informations supplémentaires, démontrant que Mildenstein entra dans les nazis avant qu'ils ne prennent le pouvoir en 1933, et qu'il ne les quitta jamais, travaillant plutôt pour le ministère de la propagande de Goebbels durant toute la guerre.

Durant le film, Goldfinger délaisse de plus en plus son enquête sur les motivations de ses grands-parents et se penche plutôt sur un examen du rôle de Mildenstein. Il rend de nouveau visite à Edda et la confronte avec la preuve qu'il a amassée sur la longue carrière de fonctionnaire nazi de son père. Au début elle résiste pour ensuite prétendre qu'elle avait été gardée dans l'ignorance de ces faits, ce qui pourrait bien être le cas.

Il semble clair que Mildenstein, bien que n'ayant pas été un participant actif dans la planification et la mise en oeuvre de la «solution finale», a été un fonctionnaire nazi de longue date. Comme des milliers d'autres qui prospérèrent dans l'industrie ou l'appareil d'État après la guerre, incluant certains qui occupèrent des postes beaucoup plus importants que lui durant l'après-guerre, Mildenstein n’a jamais été sanctionné.

Il y a cependant une autre facette à l'histoire, qui a également son importance. Premièrement, pourquoi les Tuchler et les Mildenstein étaient-ils d'aussi bons amis? À la fin, Goldfinger conclu par une explication très limitée et superficielle. Il présente un expert sur la question du «déni nazi » qui suggère que l'intense patriotisme allemand des Tuchler les mena à chérir leurs rapports avec les Mildenstein, et qu'ils «ne savaient pas nécessairement» que Mildenstein avait été un haut gradé du régime.

C'est peut-être vrai. Peut-être que Mildenstein renoua la relation durant la période d'après-guerre pour se protéger contre de potentielles accusations sur son passé nazi. Il a peut-être caché aux Tuchler le fait qu'il demeura un nazi jusqu'à la défaite d’Hitler. Ces réponses évitent la question la plus importante: quelle était la base politique de cette relation qui dura plusieurs décennies? Comment ont-ils pu être de si bons amis? Pourquoi les Tuchler ont-ils pris pour argent comptant les explications de Mildenstein concernant sa carrière militaire, si c'est bien ce qui s’est passé?

Le fait demeure que les deux couples ont voyagé ensemble durant plusieurs mois en 1933-34. C'était après la prise du pouvoir des nazis, qui écrasèrent physiquement les syndicats et les partis ouvriers, jetant des milliers de communistes et autres prisonniers politiques dans des camps de concentration et instituant un régime d'une terreur brutale. Rien de tout ceci ne dérangea suffisamment les Tuchler pour les empêcher de voyager en Palestine avec leurs amis nazis, un voyage qui fut rapporté dans la presse fasciste.

Au commencement du film il y a une brève, mais importante entrevue que Goldfinger choisit de ne pas examiner plus à fond. Un historien israélien âgé, immigrant juif allemand en Palestine, explique que l'histoire des Tuchler n'est pas du tout invraisemblable. Il parle des «intérêts communs» existant entre les partisans du national- socialisme et les sionistes durant les années 1930. Kurt Tuchler, qui siégeait à ce moment à Berlin en tant que juge à la cour des infractions routières, était un membre actif de la Fédération sioniste allemande. La fédération mandata Tuchler pour accompagner Mildenstein en Palestine pour tenter de promouvoir l'émigration juive dans les milieux nazis.

Les mémoires d'une famille sont insuffisantes pour examiner en profondeur des questions historiques qui demandent une attention beaucoup plus exhaustive, et l'histoire des Tuchler ne peut être entièrement comprise sans examiner le rôle du sionisme. Durant la période qui a précédé la Seconde Guerre mondiale, le sionisme était une perspective minoritaire parmi la population juive en Allemagne et partout ailleurs. Axé sur le nationalisme et l'exclusivisme national, il s'attira principalement l'appui des couches de la classe moyenne, était hostile à l'assimilation et, par-dessus tout, à un mouvement socialiste de masse regroupant toutes les sections de la classe ouvrière.

Ce n'était pas inhabituel pour les juifs de la classe moyenne aisée, incluant ceux, comme Kurt Tuchler, qui portaient fièrement leur médaille de la Première Guerre mondiale, de partager ouvertement une certaine «compréhension» du programme et de l'appel national-socialiste. De plus, les Tuchler auraient favorablement comparé les Mildenstein cultivés à la «populace» nazie et auraient peut-être placé leurs espoirs en un assouplissement de la politique nazie avec l'émergence d'un nationalisme allemand plus «modéré» sous la direction de gens comme Mildenstein.

Le destin tragique des juifs européens dans l'Holocauste transforma les fortunes du sionisme. Beaucoup avaient perdu tout espoir en l'avenir après le massacre de 6 millions de juifs et en vinrent à adopter la doctrine d'un État exclusivement juif. D'importantes sections du capitalisme mondial, surtout les États-Unis, qui furent les principaux vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale, donnèrent leur appui aux sionistes.

L'histoire a été réécrite pour soutenir les besoins de la mythologie sioniste. Le sionisme, au départ un point de vue minoritaire, devint officiellement associé au peuple juif. Les opposants au sionisme furent accusés d'antisémites. Le rôle dirigeant des socialistes et communistes juifs dans le soulèvement du Ghetto de Varsovie et autres actes de résistance héroïques aux nazis fut ignoré. La collaboration entre le sionisme et le national-socialisme a non seulement été effacé, comme le montre l'exemple relativement mineur des Tuchler, mais en plus, le peuple allemand a été rendu collectivement responsable de l'avènement d'Hitler, comme dans le fameux livre Hitler’s Willing Executioners.

Arnon Goldfinger et sa génération ont grandi dans ce mythe et c'est peut-être pourquoi il réagit avec stupeur et incompréhension en découvrant le passé de ses grands-parents. Cependant, arriver à bien saisir cette histoire est crucial si les juifs israéliens veulent trouver une réponse au cul-de-sac et à la crise croissante que le sionisme leur a imposés des décennies après les faits racontés dans The Flat.

(Article original paru le 22 avril 2013)