Allemagne: Nouvelles révélations sur l’existence de liens étroits entre l’Etat et le NSU d’extrême-droite

Par Sven Heymann
20 juillet 2013

De nombreux nouveaux faits et précisions, qui avaient été largement ignorés dans les médias, ont été révélés ces dernières semaines au sujet de l’implication de diverses agences de l’Etat dans le réseau terroriste d’extrême-droite NSU, groupe clandestin national-socialiste. Ceci confirme que dès le départ d’importantes parties de l’appareil d’Etat étaient actifs dans la proximité immédiate du groupe terroriste.

Entre septembre 2000 et avril 2007, le NSU aurait assassiné neuf petits commerçants étrangers et une femme policier.

Beate Zschäpe, l’unique survivante du soi-disant trio terroriste, et un certain nombre de partisans présumés comparaissent actuellement devant le tribunal de grande instance de Munich. Mais, aucune enquête n’est prévue sur l’implication des agences de l’Etat dans les meurtres. Au contraire, le procès sert à faire porter l'attention sur une poignée de néo-nazis tout en minimisant le rôle joué par les services secrets et la police.

Les commissions d’enquête des divers parlements régionaux produisent toutefois régulièrement de nouvelles révélations sur l'implication profonde de l’Etat avec le NSU – même si les partis politiques au sein de ces commissions veulent en empêcher la divulgation.

En juin, une source précédemment inconnue des renseignements généraux de Thuringe (Landesamt für Verfassungsschutz, LfV, Office de protection de la Constitution) a été révélée dans les milieux mêmes du NSU. Le policier en civil, Sven Wunderlich, a témoigné que l’ancienne petite amie de l’accusé jugé à Munich, Ralf Wohlleben, avait informé plus d’une dizaine de fois le LfV au cours d’une période de six mois entre 1998 et 1999. Recevant chaque fois entre 100 et 200 deutschemark, Juliane W., alias, « Jule », avait fourni des renseignements collectés au sein des milieux de l’extrême droite.

Le LfV de Thuringe a dit au journal Neues Deutschland que les dossiers pertinents non expurgés avaient été remis aux commissions d’enquête du Bundestag (parlement fédéral) et au parlement régional de Thuringe il y a de cela plus d'un an. Cependant, cette information explosive n’a pas été médiatisée.

« Jule » n’était certainement pas l’unique agent de l'Etat à opérer dans le cercle qui gravite autour du NSU. Ce milieu est connu pour compter dans ses rangs au moins 129 partisans dont plus de 20 figuraient sur le registre du personnel de la police et des agences de renseignement.

Juliane W. avait directement soutenu le trio lorsqu’il était entré dans la clandestinité début 1998. Elle avait reçu les clés de maison de deux membres de la bande – Beate Zschäpe et Uwe Mundlos – afin de leur procurer des vêtements. En février de la même année, munie d'une procuration signée par Zschäpe, elle avait demandé la restitution des biens confisqués par la police.

Les nouvelles découvertes s’accordent parfaitement avec les révélations antérieures démontrant que les autorités étaient très bien informées sur les circonstances du trio NSU au moment de son entrée dans la clandestinité. L’on peut supposer que le LfV de Thuringe avait aussi abordé avec Juliane W. la question de l’éventuel lieu de séjour des fugitifs.

Les autorités de Thuringe ne sont pas les seules qui semblent dissimuler quelque chose. Le témoignage du commissaire principal Conrad Pitz fait en juin dernier devant la commission du parlement régional de Bavière revêt aussi une grande importance. Grâce à cela, les autorités ont eu connaissance de l’existence du NSU depuis au moins 2007.

En 2007, Pitz avait été un membre de la commission spéciale « Bosphore » chargée d’enquêter sur les meurtres, la même année, de neuf petits commerçants d’origine étrangère. Le terme « NSU » avait été utilisé à l’époque à l’occasion d’une réunion du personnel de son unité, a-t-il dit. Il avait même été expliqué ce que ce sigle représentait, à savoir, « clandestinité nationale-socialiste ». De plus, l’on avait dit que c’était un « groupe terroriste de droite » et qu’il pourrait être lié aux meurtres sur lesquels la commission spéciale était en train d’enquêter.

Selon Pitz, ces remarques avaient été faites par quelqu’un de la direction de l’unité. Il se serait agi de preuves émanant du service de renseignement interne de Saxe ou de Thuringe ; il ne se souvenait plus de quel Land il s’agissait.

Quelques semaines plus tard, un collègue, l’inspecteur en chef, Karl Richter avait dit à Pitz qu’ils ne suivraient pas ce volet de l’enquête, « La piste s’est refroidie, » aurait dit Richter à Pitz.

Devant la commission, Richter a lui-même nié avoir jamais entendu parler du « NSU » avant 2011. Lors d’un contre-interrogatoire, Pitz et Richter ont tous deux insisté sur leur propre présentation des événements.

Pitz s’était antérieurement adressé au groupe parlementaire du parti des Verts au parlement bavarois en sollicitant une audition pour son rapport. Interrogé par certains députés sur les raisons pour lesquelles il ne s’était pas adressé à ses supérieurs dans la police, il a dit, qu’ils « vous donneraient le coup de grâce ». Selon des articles de presse, il avait été retiré de la commission spéciale avec interdiction d’avoir des contacts avec ses collègues et il fut finalement muté.

Il y a aussi de nouvelles preuves concernant l’attentat à la bombe à clous de la Keupstrasse à Cologne en juin 2004, qui avait fait plus d’une vingtaine de blessés, dont certains graves, et qui montrent l’implication de diverses agences de l’Etat.

Peu de temps après l’attentat, un habitant du quartier, Ali Demir s’était présenté à la police à titre de témoin et avait déclaré avoir vu sur les lieux deux policiers en civil armés bien avant l’arrivée des policiers en uniforme et des secouristes. Demir avait aussi fait part de ses observations aux voisins et aux journalistes.

Pendant des années, la police a ignoré son témoignage. Aux questions posées par la chaîne WDR, le ministère de l’Intérieur de Rhénanie-du-Nord/Westphalie et la police de Cologne ont déclaré, en novembre 2012, qu'aucun policier n’avait été présent sur les lieux de l'attentat.

Ce n’est qu’après une demande officielle de la commission d’enquête du Bundestag que les autorités ont déclaré – plus de huit ans après l’attentat – qu’il y avait effectivement eu deux policiers dans la Keupstrasse. En mai dernier, ils auraient témoigné devant la commission à Berlin.

Mais Demir nie qu’il s’agissait des mêmes officiers de police. Les autorités ne lui ont jamais montré les photos des prétendus policiers, ni n'ont organisé de parade d’identification. C’est pourquoi, les journalistes du WDR ont pris les choses en main. Ils ont montré à Demir des enregistrements vidéo des hommes qui avaient comparu devant la commission d’enquête.

« Les hommes que j’ai vus étaient plus petits et plus costauds que les deux policiers qui se sont présentés à la commission. » Le témoin a dit qu’il était sûr que « Ce n’était pas les deux hommes que j’ai vus devant ma porte à la Keupstrasse. » De plus, ces deux hommes avaient dit au comité qu'ils portaient l'uniforme lorsqu'ils étaient dans la Keupstraße.

Apparemment, la police ne se contente pas simplement de dissimuler des informations essentielles mais elle cherche à les occulter complètement. L’Office fédéral de la police criminelle (BKA) avait d'abord retenu les vidéos enregistrées aux alentours de l’attentat de la Keupstrasse, rue très commerçante de Cologne. Ce n’est que lorsque l’un des avocats de la victime, lors du procès du NSU, a pu avoir accès à certains de ces documents qu’il a été possible d'établir qu'en plus de Uwe Böhnhard et Uwe Mundlos, le néo-nazi Ronny W. se trouvait aussi sur la liste des 129 partisans du NSU.

(Article original paru le 18 juillet 2013)