Des relents de fascisme – un tabloïd allemand exige la guerre contre la Syrie

Par Peter Schwarz
18 septembre 2013

Comme nous l’avions remarqué il y a quatre jours (German media on the Syria war: Foaming at the mouth – lien en anglais) les médias allemands, depuis le journal des Verts taz jusqu’au conservateur Die Welt en passant par le social-libéral Die Zeit, ont réagi avec une colère et une déception non dissimulées face au report de l’action militaire américaine contre la Syrie. A présent, le journal Bild, l’un des fleurons de l’empire de presse Springer, s’est jeté dans la mêlée et a surpassé tous les autres. Le commentaire du quotidien qui critique le président américain pour sa prétendue impuissance et son inaction face à la Syrie dégage indubitablement des relents de fascisme.

Franz Josef Wagner, depuis 2001 officiellement « éditorialiste en chef » chez Springer, a dénoncé Barack Obama, le qualifiant de « mauviette » pour n’avoir pas bombardé la Syrie. Après avoir fait référence aux « enfants gazés », Wagner écrit dans sa chronique quotidienne intitulée Le courrier de Wagner : « Vous êtes l’homme le plus puissant du monde. Pourquoi n’anéantissez-vous pas tout ça en un clin d’œil ? Une pression sur le bouton, drones. L’homme le plus puissant du monde pourrait éradiquer le mal. » (souligné dans l’original)

Wagner invoque des préjugés racistes en qualifiant Obama de « mauviette ». « Vous êtes né à Hawaï. Mère hippie. Père noir, » écrit-il. L’Amérique est « le policier du monde, » mais Obama est un « flic faible… Son problème est qu’il ne sort pas la batte de baseball. »

La référence à la batte de baseball est un appel aux néo-nazis qui favorisent cette arme quand ils font la chasse aux immigrés ou aux adversaires politiques et les tabassent. Cette méthode a aussi été choisie pour mettre à exécution une vengeance dans l’Inglourious Basterds (Le Commando des bâtards) de Quentin Tarantino. Dans l’une des scènes les plus brutales du film, un justicier fracasse le crâne d’un nazi avec une batte de baseball.

Franz Josef Wagner est connu pour ses commentaires grossiers. Il y a dix ans, à l’occasion de son 60ème anniversaire, le taz écrivait : « Il est considéré comme colérique, viril, impulsif, réactionnaire, hystérique, cynique, chaotique et donc insupportable. » Il serait cependant faux d’écarter du revers de la main l’odeur de fascisme venant du tabloïd allemand au plus fort tirage comme étant une simple lubie personnelle de Wagner.

Bild déploie beaucoup d’efforts pour délibérément inciter l’arriération et pour écrire à un niveau qui soit intellectuellement le plus bas possible, mais les rédacteurs et le directeur de publication savent très exactement ce qu’ils font. Le président du directoire de Springer, Matthias Döpfner, est un homme instruit. Il a fait des études de musicologie, de littérature allemande et de théâtre et obtenu un doctorat.

L’éditeur de Bild, Kai Dieckmann, a interrompu ses études d’histoire, de langue et de littérature allemande et de politique mais il entretient depuis un réseau de relations politiques très dense. Il a joué un rôle majeur dans la rédaction des mémoires de l’ancien chancelier conservateur Helmut Kohl.

Le groupe de presse Springer et ses filiales jouissent d’étroites relations avec les dirigeants de l’économie et de la politique au plus haut niveau. Les échelons supérieurs du gouvernement, de la politique et du monde des affaires se retrouvent régulièrement à ses réceptions officielles. Depuis la démission de l’ancien président Christian Wulff – dont la montée et la chute avait été en grande partie mises en œuvre par Kai Dieckmann – il est clair que Bild est aussi en mesure d’agir en faiseur de rois.

Il faut prendre au sérieux la manière dont Bild utilise actuellement les clichés fascistes pour faire de l’agitation en faveur d’une guerre contre la Syrie. Ce journal est notoire pour avoir fomenté une atmosphère de pogrome contre les protestations des étudiants en 1968. Cela avait directement conduit à la tentative d’assassinat contre le dirigeant étudiant Rudi Dutschke. Une des revendications centrales du mouvement étudiant avait été à l’époque « Expropriez le groupe de presse Springer ».

Aujourd’hui, la plupart des ex-radicaux soixante-huitards de l’époque ont fait la paix avec Bild. Les Verts, les héritiers du mouvement étudiant allemand, font eux aussi de la propagande pour une intervention impérialiste en Syrie. Si Bild cherche néanmoins à créer une atmosphère de pogrome c’est pour se préparer en vue d’un puissant mouvement de masse antiguerre qui n’a pas encore trouvé une expression politique consciente. Le journal réagit aux vives tensions qui existent au sein d’une société fortement divisée et qui devront, tôt ou tard, s’exprimer dans des luttes de classes acharnées.

C’est dans ce contexte que même le président américain Obama qui depuis des semaines mène une campagne active en faveur d’une frappe militaire contre la Syrie et a rassemblé une gigantesque armada en Méditerranée orientale, est considéré être une « mauviette ». « Une pression sur le bouton, drones », « anéantir en un clin d’œil » et « sortir la batte de baseball » --- tels sont les réflexes de Bild, et de l’élite dirigeante qui se tient derrière ce journal, face aux tensions sociales grandissantes.

(Article original paru le 16 septembre 2013)