L’Allemagne accuse les Etats-Unis d’avoir mis sur écoute le portable de la chancelière Merkel

Par Peter Schwarz
26 octobre 2013

Mercredi soir, le gouvernement allemand a publiquement accusé les services secrets américains d’avoir, depuis des années, mis sur écoute le portable privé de la chancelière Angela Merkel

Selon le porte-parole du gouvernement allemand Steffen Seibert, la chancelière a téléphoné au président Obama pour se plaindre d’une manière exceptionnellement forte. Merkel a clairement assuré « condamner sans équivoque de telles pratiques en les considérant totalement inacceptables. » 

Il ne devrait pas y avoir « une telle surveillance des communications d’un chef de gouvernement par des amis proches et des pays partenaires, » a dit Merkel au président américain. Si les soupçons s’avéraient exacts, ce serait « un coup sérieux porté à la confiance. » Ces pratiques doivent « cesser immédiatement. »

Les allégations selon lesquelles Merkel a été mise sur écoute émanent d’une enquête menée par le magazine d’information Der Spiegel et qui a été sujette à vérification par le service fédéral de renseignement (Bundesnachrichtendienst, BND) et l’Office fédéral de la sécurité des données (Bundesamt für Datensicherheit) allemands. 

Selon le porte-parole américain, le président Barack Obama a réfuté ces allégations. Les Etats-Unis « ne surveillent pas et ne surveilleront pas » les communications de la chancelière, a-t-il dit. La Maison Blanche a toutefois refusé de se prononcer sur une mise sur écoute dans le passé.

Le gouvernement allemand n’a pas été convaincu de la réponse d’Obama. Jeudi, le ministre allemand des Affaires étrangères, Guido Westerwelle, a officiellement convoqué l’ambassadeur américain au ministère allemand des Affaires étrangères. Il s’agit d’une démarche extrêmement inhabituelle entre alliés. En termes diplomatiques, la convocation d’un ambassadeur équivaut à une expression de forte désapprobation. 

Les politiciens de tous les partis allemands ont exprimé leur indignation face aux allégations d’espionnage.

Le secrétaire du groupe parlementaire conservateur de l’Union chrétienne-démocrate (CDU) et de l’Union chrétienne-sociale (CSU), Michael Grosse-Brömer, a parlé d’un « acte monstrueux et d’un massif abus de confiance. » Le ministre de la Défense, Thomas de Maizière (CDU) a dit : « Les Américains sont et restent nos meilleurs amis, mais ça, ça ne va pas du tout. » 

Thomas Oppermann, du Parti social-démocrate (SPD) qui passe pour devenir l’éventuel futur ministre de l’Intérieur, a décrit la prétendue mise sur écoute téléphonique de « très grave abus de confiance. » Les activités de surveillance de l’agence de sécurité nationale (NSA) ont « échappé à tout contrôle et se trouvent apparemment en dehors de tout contrôle démocratique. »

Le président régional du SPD dans le Schleswig-Holstein, Ralf Stegner, a qualifié l’espionnage des portables de politiciens et de citoyens allemands de « scandaleux à tous égards. »

La présidente du parti La Gauche (Die Linke), Katja Kipping, a critiqué « le plus grave abus de confiance imaginable entre amis, » tandis que le dirigeant de Die Linke, Gregor Gysi a dit qu’il « s’attendait maintenant pas qu’à des protestations mais à une sérieuse opposition. »

Des commentaires identiques ont été émis par la plupart des organes de presse. Le Süddeutsche Zeitung a écrit, « Un plus grand affront de la part d’un Etat ami est à peine concevable. »

Le Stuttgarter Zeitung a remarqué que les activités américaines d’espionnage avaient « pris des proportions inacceptables » et entraîné une rupture de confiance qui « est de très mauvais augure pour l’avenir des relations entre l’Allemagne et les Etats-Unis. »

Bien que les allégations soient explosives, il y a une forte part d’hypocrisie politique dans les exclamations de surprises et d’indignation lancées à Berlin.

Depuis que les premières révélations ont été faites il y a plus de six mois par l’ancien agent de la NSA, Edward Snowden, de nombreuses preuves sont apparues sur l’étendue internationale de la surveillance électronique entreprise par les agences américaines et européennes. La surveillance de ces agences cible les communications téléphoniques, les courriels et les communications électroniques de populations entières.

Alors même que Berlin se montre indigné par l’espionnage américain de hauts responsables gouvernementaux, il continue de manifester une hostilité virulente à l’égard du lanceur d’alerte, Snowden, qui est responsable de la divulgation de telles pratiques. L’Allemagne, tout comme le reste de l’Europe, a rejoint la chasse aux sorcières lancée par Washington contre l’ancien agent de la NSA, et refuse de lui accorder l’asile. Cela souligne le fait que l’Etat allemand collabore depuis longtemps avec la NSA et les autres agences d’espionnage américaines et développe sa propre infrastructure pour un espionnage de masse et un Etat policier.

Au vu de ces dernières révélations, aucun politicien ou organe de presse influent en Allemagne n’a demandé à ce que Berlin offre un refuge au lanceur d’alerte qui est victime de persécution.

La surveillance systématique par la NSA de personnalités de haut rang du monde des affaires et de la politique est parfaitement connue. La liste des politiciens dont on sait qu’ils ont été mis sur écoute par la NSA comprend la présidente brésilienne, Dilma Roussef, et le président mexicain, Enrique Peña Nieto, tout comme son prédécesseur, Felipe Calderón.

En début de semaine, Paris avait protesté auprès de Washington après que Le Monde a publié un rapport sur l’espionnage pratiqué par la NSA sur des politiciens, des hommes d’affaires et autres particuliers français. Le journal a rapporté que sur une période d’à peine un mois, entre décembre 2012 et janvier 2013, l’agence américaine avait collecté 70 millions de données téléphoniques françaises.

Des données bancaires transférées aux Etats-Unis dans le cadre de l'accord bancaire Swift à des fins de lutte contre le terrorisme auraient aussi été utilisées, à d'autres fins, par la NSA. Mercredi, le parlement européen a voté à une large majorité de demander à la Commission européenne la suspension de cet accord.

Il est bien connu que le BND et les autres agences de renseignement allemandes collaborent étroitement avec la NSA et pratiquent l'échange massif de données. Les agences allemandes étaient parfaitement conscientes de l’ampleur des activités de surveillance de la NSA avant que Snowden ne les dévoile publiquement.

A ce jour, le gouvernement allemand a minimisé la question de l'espionnage américain. En juillet, Merkel avait nié toute possibilité d’avoir été mise sur écoute et déclaré qu’elle n’avait aucune raison de douter des informations reçues des Etats-Unis selon lesquelles ils opéraient dans le respect du droit allemand.

Le ministre de l’Intérieur, Hans-Peter Friedrich (CSU) avait déclaré en août que les « soupçons » d’activités de la NSA s’étaient « évaporés ». Le chef de la chancellerie, Ronald Pofalla (CDU) avait ajouté, « Les allégations ne sont plus à l’ordre du jour. »

Les accusations d’espionnage envers la NSA réapparaissent de nouveau au moment où l’impérialisme allemand tente de s'orienter vers une politique étrangère plus agressive.

Des mois durant, les médias ont insisté pour que l’Allemagne joue un rôle dans la politique mondiale qui corresponde à son poids économique. Ils ont avancé la crise politique au Moyen-Orient et le blocage budgétaire aux Etats-Unis pour démontrer la faiblesse des Etats-Unis et faire la preuve que ceux-ci n'étaient plus à la hauteur pour jouer le « rôle du leader au plan international. » Leurs commentaires concluaient qu’il revenait à l’Allemagne d’assumer des « responsabilités internationales » tant au niveau de l’Europe que sur le plan des opérations militaires dans le reste du monde.

Conscient de la vaste opposition populaire qui existe à l’égard d'un comportement de grande puissance de la part de l'Allemagne et du militarisme allemand, le gouvernement avait été réticent à soulever de telles questions durant la récente campagne électorale. Depuis la tenue des élections, cependant, Merkel est passée à l’offensive pour un renforcement de la position de l’Allemagne dans l’OTAN et dans l’Union européenne.

Mardi dernier, le ministre de la Défense, Thomas de Maizière, a réussi à faire voter des projets pour réformer l’OTAN, qui avaient été élaborés à Berlin et rejetés par Paris. « Ce succès montre que l’Allemagne souligne son ambition d'assumer une position de leader au sein de l’Alliance, » s’est vanté Spiegel Online.

Selon le Süddeutsche Zeitung, la chancelière Merkel est en train de préparer une « offensive pour une réforme » dans l’Union européenne visant à l’exercice d’un contrôle plus strict sur le budget, les retraites et la politique du marché du travail de certains Etats-membres. Les gouvernements européens seraient davantage encore soumis aux dictats de Bruxelles et de Berlin. En échange, Merkel serait prête à participer à la liquidation de banques défaillantes.

A Bruxelles, Merkel a rencontré le président français, François Hollande, pour débattre d’une approche commune des activités d’espionnage des Etats-Unis.

En ce qui concerne une politique étrangère plus agressive, la chancelière allemande ne bénéficie non seulement du plein appui de son probable partenaire de coalition du nouveau gouvernement, le SPD, mais aussi de Die Linke et du parti des Verts. Quant à Washington, il est disposé à accepter que l’Allemagne joue un rôle plus important en Europe et dans l’OTAN aussi longtemps que cela n’entre pas en conflit avec les intérêts américains.

L’espionnage de masse des services secrets et les conflits qui en résultent sont au final la conséquence de tensions grandissantes entre les puissances impérialistes et entre chacune des élites dirigeantes et leur population, des tensions qui sont engendrées par la profonde crise du capitalisme mondial. En fin de compte, il y aura plus et non moins de surveillance et de militarisme. Seul un mouvement indépendant de la classe ouvrière contre le système capitaliste pourra mettre un terme à l’espionnage d’Etat et aux dangers de guerre et de dictature qui lui sont inhérents.

(Article original paru le 25 octobre 2013)